Damien Rice : « j’ai perdu l’amour, l’innocence, l’enthousiasme que j’avais »

INTERVIEW – A l’occasion de la sortie de son nouvel album, « My Favourite Faded Fantasy », Rocknfool a rencontré son fabuleux auteur, Damien Rice, sorti de huit ans de silence. 

Métro « Rue de la Pompe ». Marcher quinze minutes. Porte de la Muette. Traverser le périph’. Longer le bois de Boulogne. Attendre la navette. Traverser le lac. Vous êtes arrivés à destination : le Chalet des îles. Pour interviewer Damien Rice, il faut s’accrocher. Il fait un peu froid, le vent mord les joues et les doigts. J’attends patiemment. Il y a un peu de retard dans le planning promo de la journée. C’est pas grave. Dix minutes. Il me propose de s’installer dans sa loge très cosy de plutôt que sur la terrasse du Chalet. Tant mieux, il fait trop froid dehors.

C’est bon, on peut se parler.  Je suis stressée. Interviewer Damien Rice, c’est quelque chose. C’est une personne aux multiples personnalités. Un garçon drôle et charmant, philosophe à ses heures, qui aime perturber son interlocuteur en usant de métaphores parfois étranges pour illustrer le fond de sa pensée. Interview.

RockNfool : Tu as repris le chemin de la scène,  tu étais notamment sur la scène des Folies Bergères, comment tu as senti ce retour à Paris ?

Damien Rice : J’ai eu de très bonnes sensations. C’est comme si j’étais dans une pièce avec des amis et que je jouais quelques chansons pour eux. Je n’avais pas vraiment l’impression de faire un concert, je ne ressentais aucune pression ou stress, je n’avais pas l’impression de devoir faire une performance pour prouver quelque chose, c’était juste du plaisir.

Et en guitare-voix, pourtant l’album est très orchestré…

Oui, c’est plus simple pour le moment. Parce que si je devais venir avec des musiciens, il aurait fallu que je répète avec eux, prendre du temps… et puis les personnes avec qui je voulais vraiment travailler n’étaient pas disponibles, donc j’ai préféré faire au plus simple. L’année prochaine, il y aura des musiciens avec moi.

Et qu’est ce que tu préfères ? Jouer seul ou avec des musiciens ?

Oh, c’est très différent. J’aime pouvoir faire les deux, être seul et faire ce que j’ai envie, improviser et puis être avec des musiciens qui me portent et poussent la musique. Ça dépend du moment.

Je ne te demanderai pas pourquoi tu étais absent pendant huit ans…

Oh pourquoi ? Personne ne l’a fait avant ! (rires)

« La musique était devenue une obligation et plus un plaisir »

Je me demande, quand même, est-ce que cette pause n’a pas été provoquée par les très gros succès de 0 et de 9. Ça t’a effrayé ? 

(Rires). Ce n’est pas que j’ai eu peur du succès c’est plus que j’ai perdu l’amour, l’innocence, l’enthousiasme que j’avais au début. Tout avait disparu. La musique était devenue une obligation et plus un plaisir. Mes motivations avaient tellement changées, j’ai fait une pause pour me laisser aller et tout mettre de côté. J’ai pris du temps pour oublier que j’étais un musicien, oublier qu’il y a des objectifs à suivre. J’ai réfléchi longtemps, j’ai réalisé que ce que je faisais n’était pas vraiment important pour le reste du monde, je veux dire par-là que ne pas enregistrer un nouvel album, ce n’était pas la fin du monde. Une fois que j’ai compris ça, c’est comme si toute la pression que j’avais sur mes épaules avait disparu. J’ai réalisé que rien de tout ça n’était sérieux, ni la douleur, ni les relations amoureuses… J’ai chassé toutes les horribles pensées qui me hantaient et je me suis dit « waouh la vie peut être vraiment superbe en fait ». Ça m’a pris vraiment du temps pour comprendre mais dès lors je me suis dit qu’il était temps de refaire un nouvel album.

Cela ne t’a pas manqué d’écrire, de composer ?

Oh, tu sais, j’ai écrit tout le temps. Je commençais, puis m’arrêtais, puis recommençais, puis m’arrêtais de nouveau. Mais j’étais dans une phase étrange. Un peu comme un serpent qui change de peau. Au bout d’un moment, j’ai tout jeté à la poubelle. J’avais le sentiment que les paroles que j’avais écrites n’avaient plus aucun sens, quand j’y repense encore aujourd’hui je me dis « mais tu te prends beaucoup trop au sérieux là » (silence). Beaucoup de gens me disent que les chansons de cet album sont trop tristes, ce n’est pas ce que je ressens pourtant (rires). Pour moi, elles sont comme une renaissance. Tu sais, c’est comme ce sentiment que tu ressens quand tu commences à guérir après une longue maladie. (silence) Cet album, c’est ça. Il représente le fait de ne plus sentir de peine.

C’est une thérapie ?

Je pense que la vie est une thérapie (rires). C’est un jeu en fait. On descend très bas, on remonte à la surface et apprendre comment remonter la pente, c’est ça la thérapie. Pour moi, plus il m’arrive de mauvaises choses, plus ma vie sera meilleure après. Tu trouves ça bizarre, je sais. Mais je pense que c’est comme ça que la vie fonctionne. Il faut comprendre que les mauvaises choses ne sont pas si mauvaises que ça. D’ailleurs, on apprend plus de ces mauvaises choses. (silence) Tu vois, c’est comme si une souris traverse la chambre. Certaines personnes vont avoir peur, elles vont sauter sur le fauteuil, faire valser la table, les chaises, les verres. Mais, en fait, ce n’est pas vraiment un problème, c’est juste une réaction incontrôlable. Tu travailles dessus et tu réfléchis pourquoi tu penses que c’est une mauvaise chose, une fois que t’auras identifié le problème, tu regarderas la souris traverser la pièce en rigolant. On réagit mal la première fois, on a peur mais on se renforce et la deuxième fois, on se dit « ouais ok et après ? ». Aujourd’hui, je n’ai plus peur…

Donc tu avais peur…

Ok, oui (silence) Oh mon dieu, oui, vraiment. Et encore aujourd’hui, beaucoup de choses me font peur. Mais je travaille dessus tous les jours.

« de belles chansons sont sorties quand j’étais au plus mal »

Pendant le concert aux Folies Bergères, tu racontais ne plus aimer être musicien.

(Rires) Oui, mais il ne faut pas croire tout ce que je dis ! Je plaisantais, j’aime être musicien !

Tu as beaucoup fait allusion à la tristesse, la noirceur, l’obscurité… Tout ça fait un peu partie de la vie de chaque musicien non ?

(Rires) Je pense que c’est important… Si on n’a pas une part d’ombre on ne voit jamais la lumière. L’obscurité, la partie sombre, tout ça, c’est quelque chose de très subjectif, ça dépend de chaque personne. Il y a cette phrase dans « Accidental Babies » qui dit « Is he dark enough, enough to see your light ? », ça veut dire qu’il y a quelqu’un ici un peu dépressive qui ne voit pas la lumière, mais qui grâce à quelqu’un d’encore plus mal parvient à sortir de cet état-là et se sauver. Tu sais, je ne suis pas contre le fait d’être au fond du trou, juste assez pour me sentir perdu. (Silence) Parfois de belles chansons sont sorties quand j’étais au plus mal…

Laquelle par exemple ?

Dernièrement ? « It Takes A Lot To Know A Man ». (Silence)

Je crois que c’est ma préférée de l’album…

La mienne aussi. J’ai passé énormément de temps à observer mes amis, mon entourage, j’ai recueilli les histoires de différents hommes ou différentes femmes, je me suis servi de mes propres expériences aussi, mais surtout je me suis autorisé à écrire des choses sans me préoccuper de savoir ce que les autres allaient penser, sans me dire que les gens allaient me juger. J’ai compris que les gens étaient capable de tout, faire de la poésie, aimer, haïr, être jaloux, être arrogant, j’ai été fasciné par les hommes, par les femmes, l’humanité et les choses complètement folles qu’on est capable de se faire les uns aux autres, de la peine qu’on peut s’infliger. Cette chanson parle de ça. Quant à la musique, ce n’est pas que c’était une torture mais presque… je n’arrêtais pas de pousser, j’avais l’impression que ce n’était jamais assez. Même quand on se disait que c’était fini, pour moi ça ne l’était pas. Le mixage de cette chanson m’a pris deux semaines ! Juste pour une chanson ! J’ai mis beaucoup de chose dedans…

J’ai l’impression que tu mets beaucoup de toi dans tes chansons.

Je ne sais pas vraiment d’où ça vient quand ça vient… Écrire une chanson, composer une chanson, c’est comme une fonction vitale. Comme si c’étaient mes reins, mon foie qui fonctionnaient, ça fait partie de moi. Je ne suis pas conscient, c’est quelque chose qui vient assez naturellement… Désolé pour la comparaison, mais c’est comme aller aux toilettes… Quand tu vas aux toilettes, est-ce que tu décides d’y aller par toi-même ou c’est ton corps qui décide qu’il faut y aller ? Penses à ça ! (rires).

Tu dis que ton album n’est pas triste… pourtant ça l’est. Est-ce que c’est une façon d’extérioriser la tristesse ? La noirceur ?

Je vais encore prendre une image digestive, désolé (rires). Les expériences de la vie, c’est comme la nourriture qu’on ingurgite, on les digère, on garde ce qui est bon pour nous et on expédie ce qui est considéré comme mauvais pour notre organisme. Les chansons sont les déchets, ce sont les choses qu’on a besoin d’exprimer, de faire sortir de nous. Ce qui est considéré comme de la tristesse, c’est du soulagement pour moi. Il y a une sorte joie dedans. Ça aussi c’est bizarre. Ne me juge pas, s’il te plaît !

Promis, je ne juge pas. Parlons d’autres choses que les images digestives ! Comment s’est passé l’enregistrement ?

Le début était vraiment difficile. Les sessions à Los Angeles, c’était comme un camp d’entraînement, une remise en forme. Le bout de mes doigts étaient doux, ma gorge était sèche, ma voix pas assez puissante… à chaque fois que je chantais une chanson, je faisais tellement d’erreur, j’étais frustré, tout le temps, et Rick me disait de chanter encore et encore. Quand je n’avais plus envie, il m’obligeait à le refaire. C’était comme réapprendre à marcher après s’être brisé la jambe, il faut re-muscler. C’était dur, mais quand la machine a été en route, c’était super. On est parti ensuite en Islande, et c’était complètement différent. Là-bas, je ne voulais plus arrêter l’enregistrement, je voulais finir l’album mais pas l’enregistrer.

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Donc ça t’a manqué, le studio, la musique…

Terriblement. D’ailleurs, je vais retourner en studio en janvier… Je veux rester connecté avec ça. Je ne veux plus prendre de trop longue pause, je veux garder mes doigts et ma vie connectés avec le studio et faire en sorte que les périodes de concerts s’enchaînent avec les périodes de studio, rendre tout ça plus fluide, pour éviter qu’il y ait des lacunes ou des périodes de transitions.

Comment as-tu été amené à travailler avec Rick Rubin ?

Il nous avait approché au moment du second album, pendant l’enregistrement, il disait qu’il voulait bosser avec nous mais le processus était bien trop avancé à ce moment-là, ce n’était pas le bon moment pour travailler avec lui. Pour le troisième, j’ai souhaité très fort qu’il accepte de travailler avec moi. On avait échangé que par email, je l’ai rencontré à Los Angeles l’année dernière.

Comment c’était de travailler avec lui ?

J’aime beaucoup Rick, on a une belle relation. J’ai apprécié le fait qu’il me laisse de l’espace, qu’il respecte ça et qu’il me soutienne, qu’il me pose des challenges.

« c’est une mauvaise chose de vouloir essayer de changer le passé »

L’album a été enregistré entre Los Angeles et Reykjavík, deux villes complètement différentes…

J’aime bien Los Angeles. C’était pas mal mais je n’aime pas passer trop de temps là-bas. Après deux mois, j’avais qu’une envie, c’était de dégager de là. Je veux dire qu’il y a tellement de tension et d’énergie, ça peut être très inspirant mais épuisant. Reykjavík c’était autre chose, une contre-balance. La vie est plus lente, tout est plus simple, plus calme. C’est apaisant. Mais, au fond je crois que je suis un peu gitan, j’adore voyager et même à Reykjavík, je n’avais qu’une envie, c’était de bouger, partir loin… Je n’arrive plus à rester en place.

Tu aimes raconter que tu as visité beaucoup de plages pendant tes huit dernières années, même si tu plaisantais, alors, dis-moi laquelle il faut visiter absolument ? 

(Rires). Je crois que les plus belles plages se trouvent dans l’ouest de l’Irlande. Le problème, c’est qu’il fait super froid, alors tu sors prendre de magnifiques photos sous le soleil mais la réalité est un peu différente, tu as plutôt intérêt à être chaudement habillé…

En revanche, on remarque une chose, l’eau est absolument partout dans tes derniers clips…

J’aime l’eau, je trouve ça très réconfortant, la mer est un super catalyseur. Parfois quand j’ai trop de mauvaise énergie, quand je me sens perdu ou que j’ai trop de pensées en tête, je vais nager, ou faire du bateau, bref, c’est quelque chose qui me calme et qui permet de contrebalancer.

Quand tu regardes dans le rétro est-ce que tu as des regrets ?

Non, ma vie n’a pas été parfaite mais je pense que c’est une mauvaise chose de vouloir essayer de changer le passé, je veux dire qu’on ne peut pas. C’est se battre pour quelque chose d’impossible. Je préfère me concentrer sur le fait qu’il faut accepter que certaines choses soient passées et faire en sorte que le futur soit meilleur. Et je suis plutôt excité par rapport à l’avenir et les nouvelles perspectives. Et puis, si on ne passe pas par des épreuves dramatiques, si on ne souffre pas comment pourrait-on vraiment apprécier les belles choses et se sentir vraiment vivant ? (sourire)

Propos recueillis par Sabine Bouchoul

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Une pensée sur “Damien Rice : « j’ai perdu l’amour, l’innocence, l’enthousiasme que j’avais »

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