Yelli Yelli à la recherche de ses racines kabyles

CHRONIQUE – Yelli Yelli rend hommage à la culture kabyle dans un album sublime, à la croisée des chemins, entre folk et musique traditionnelle algérienne.


Quand j’étais petite, feu mon grand-père me disait : « un individu sans origine, c’est comme un arbre sans racine, il ne peut pas survivre ». Je ne comprenais pas. Lui, vivait en Algérie. Il n’est venu en France qu’après la Guerre d’indépendance. Dans les années 1960, il avait vécu un moment dans le quartier populaire de Ménilmontant avant de rentrer chez lui, avec ma grand-mère et sa petite tribu. C’est en Algérie qu’il repose maintenant. Dans son village perdu au milieu des montagnes kabyles et des hautes herbes jaunies par le soleil. Paix à son âme. A lui.

Pendant longtemps, j’ai estimé que cela ne servait à rien de se tourner vers le passé, de se plonger dans une histoire qui semblait beaucoup trop lointaine pour moi. Elle appartenait à mes parents et à mes grands-parents. Quelle bêtise. Quand mon grand-père est décédé, j’ai été anéantie. Souvent, je pense à lui. À sa vie paisible dans les montagnes. À sa sagesse. C’est après sa disparition que j’ai voulu en savoir plus sur sa vie, ses origines. Et donc, mes racines. Je me suis alors plongée dans l’histoire de la Kabylie, dans celle des Berbères plus généralement, pour découvrir, avec des années de retard, une culture très riche, des personnages historiques remarquables, des femmes fortes et une culture où la musique a une large place. Chez les Kabyles, elle se transmet surtout de manière orale. Le folk y a une place prépondérante. Comme le vieux folk américain, c’est par essence et par définition, la musique du peuple. Je l’ai écouté. J’ai réappris à parler le kabyle, langue que j’avais aussi enterrée en grandissant et pourtant que je parlais parfaitement étant enfant. Quelle bêtise. Je comprenais seulement à 27 ans, la phrase de mon grand-père : les origines, elles aident à grandir. Et, il ne faut pas les oublier. Aujourd’hui, quand j’écoute l’album La Terre de mon poème  de Yelli Yelli, je pense à mon grand-père.

Le mélange des cultures

 

Yelli Yelli, on la connaissait sous le nom de Mylkymee. Maintenant elle chante en kabyle, renouant elle aussi avec ses origines. Sur Facebook, elle explique que c’est « la langue d’origine de ma maman… Je chante cette langue comme mon grand-père parlait français, avec un fort accent. Ces aspérités dans les sons sont comme autant de signes d’un métissage, du voyage, du déracinement. Malgré toutes les vicissitudes auxquelles il expose parfois, l’exil nous fait moins étranger au monde. Nous sommes des millions comme moi en France, qui portent dans leur ADN un mélange de cultures ». Ça me parle plus que n’importe quelle autre chanson, musique ou texte. Parce que fille d’immigrés, je me suis souvent sentie tiraillée entre deux cultures, entre deux pays.

Parfois, en Algérie, quand j’étais plus jeune, on me disait que je devais choisir entre les deux, que je ne pouvais pas être française et algérienne en même temps. Aujourd’hui, en France, on pointe du doigt les binationaux. Surtout ceux du Maghreb. Imaginez, c’est comme si on vous demandait, demain, de choisir entre votre père et votre mère. Impossible. Mais on a le cul entre deux chaises, entre deux pays séparés entre une mer et une histoire pourtant commune Nous, enfants d’immigrés, on est au milieu, on est la Méditerranée et on ne veut pas choisir. Parce que le pays des parents sont nos racines. Nos origines. Elles nous façonnent. C’est en gros ce que raconte l’album de Yelli Yelli. Elle aussi, porte dans son « ADN un mélange de cultures« . Et, elle l’affirme, elle revendique ce mélange. Non, Yelli Yelli ne choisit pas. Elle chante dans les différentes langues qui l’ont construite : le français, l’anglais et le kabyle, donc. D’ailleurs, Yelli, ça veut dire « ma fille » en kabyle et ça a donné son nouveau nom de scène.

Une nouvelle gardienne du temple

Dans son album, la jeune femme renoue avec la musique folklorique traditionnelle, de la musique qu’elle avait l’habitude d’écouter plus jeune, sans pourtant en comprendre les paroles. Elle rend hommage à sa mère, bien sûr, dans la sublime « Yemma Yemma » (maman, maman). Elle part aussi à la découverte de ce pays qu’elle ne connaît pas, avec la chanson d’introduction qui donne son nom à l’album : « Terre de mon poème/Que je ne connais pas/Tu brûles sous ma peau/Et je chante pour toi.” De la culture maghrébine, elle dit que ses parents lui ont transmis notamment la cuisine et la musique. Alors c’est presque logiquement qu’on retrouve cette rythmique propre aux musiques traditionnelles algériennes ; des percussions, des guitares qui se pincent et qui s’envolent et donnent de furieuses envies d’évasion. On pense aux illustres anciens : Idir, Aït Menguellet (celui que l’on surnomme le gardien du temple kabyle) ou encore Djamel Amal. D’ailleurs, elle reprend Djamel Allam et le titre « Mared Youghal ». L’histoire ? Celle d’une mère qui attend le retour de son fils parti d’Algérie pour s’installer sur d’autres terres plus prometteuses. En somme, l’histoire de milliers de mamans algériennes.

Avec Terre de mon poème, Yelli Yelli offre un album introspectif et intimiste à la croisée des cultures. Et, pour donner vie à son projet, elle a fait confiance à Piers Faccini, lui aussi immigré. Italien installé en France désormais. Il ne pouvait que comprendre le projet de la jeune femme. C’est lui, songwriter adepte du mélange des cultures, qui a produit l’album sans le dénaturer et a permis à la jeune Emi Hanak de soigner son patchwork musical. Elle dit que cet album c’est « un cadeau, une réponse aux efforts d’intégration qu’ils ont dû faire en France ». Je pense alors à mon grand-père, et je suis persuadée qu’il aurait adoré ce cadeau-là. Je me mets à sa place. Et je me dis surtout que Terre de mon poème, c’est l’album que j’attendais depuis toujours. Celui dans lequel je me retrouve le plus, celui qui me parle et me touche au plus profond de moi parce qu’il y a, dedans, un peu de mon passé et aussi de mon présent. Un passé que je n’ai plus envie d’oublier ou d’enterrer aujourd’hui. Merci Yelli Yelli.

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