RY X : « Je n’aime pas l’idée de vendre de la musique de manière traditionnelle et industrielle »

INTERVIEW – Je n’ai jamais rencontré quelqu’un d’aussi passionné et passionnant que Ry Cuming, connu sous son nom de RY X. Son premier sublime album Dawn n’était pas encore sorti quand l’opportunité de le rencontrer à Paris s’est présentée.

Une courte journée de promotion dans un hôtel du nord parisien, blotti dans une calme impasse ensoleillée. Je suis un peu stressée, comme d’habitude. Lui, au contraire, rayonne d’une aura de bienveillance et de bonté. Il a le regard ailleurs quand il répond, il cherche le bon mot. Le genre de personne avec qui, tu te sens immédiatement en confiance, que tu suivrais aveuglement au bout du monde, sans douter une seule seconde de ses intentions envers toi. On a parlé une demi-heure, nos avant-bras réchauffés épisodiquement par les rayons d’un soleil capricieux. J’aurais pu lui parler et l’écouter de cette voix apaisée et rassurante pendant des heures. RY X est un être à part, un artiste aux multiples facettes, un homme en quête de la perfection.

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Tu es dans le monde de la musique depuis un moment, avec des projets comme The Acid, Howling, ou RY X/Frank Wiedemann… Quel est l’élément déclencheur qui t’a amené à finalement sortir ton propre album Dawn, sous ta – presque – vraie identité ?
(rires) Je n’aime pas vraiment l’idée de vendre de la musique de manière traditionnelle et industrielle. Je devais trouver un moyen d’être un artiste, à ma façon. Et ce n’était pas facile. Ça a été un véritable challenge de devoir parfois se confronter à l’industrie musicale. Tu sais, je fais de la musique depuis des années et je n’ai pas aimé mon expérience avec cette industrie, j’en suis parti puis j’ai commencé à faire la musique que je voulais vraiment faire. J’ai réalisé que je ne voulais pas la partager avec n’importe qui car il s’agit en grande partie d’affranchissement et d’expression personnelle. Une fois que j’ai dévoilé quelques titres sous le nom de RY X avec Frank Wiedemann, je voulais vraiment me rendre compte de la connexion je pouvais avoir avec les gens… et de réaliser que je pouvais sortir ma musique. Contourner cette industrie et atteindre directement le public a été un acte d’émancipation pour moi. Et réaliser que je pouvais toucher les gens, les inspirer, avoir leur retour, c’était génial. Je crois que c’est ça qui m’a conduit de nouveau vers cette industrie. Je suis de retour, encore, et je tente de poursuivre tout ça :  essayer de me connecter avec les gens plutôt que de vendre des disques… c’est mon objectif (sourire).

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Tu as ce timbre de voix magnifique à la Bon Iver, délicat, haut-perché… As-tu pris des cours de chant dans ta vie, ou est-ce que ça t’est venu naturellement ?
J’ai commencé à chanter du grunge, du rock’n’roll punk quand j’étais adolescent… même du rap il me semble. Je n’ai jamais eu d’entraînement particulier, j’ai juste appris à chanter de cette façon-là, puis j’ai commencé à imiter des grands chanteurs de soul comme Donny Hathaway et Marvin Gaye qui chantaient aussi dans les aigus. Jeff Buckley a été également une grande influence pour moi en terme de falsetto. Donc non, je n’ai jamais pris de cours… c’était quelque part en moi.

Exposer sa vulnérabilité et sa fragilité est plus difficile pour les hommes.

En écoutant Dawn, je me suis sentie comme un intrus dans ta vie personnelle, comme si j’envahissais ton intimité. Est-ce que tu n’as pas peur de trop t’exposer personnellement dans cet album ?
Je crois en effet que je m’expose, mais je me suis rendu compte en réalisant cet album, que c’était un peu mon job. Ce n’est pas forcément ce que j’ai toujours voulu faire, mais c’est d’une certaine façon mon rôle, envers les autres et moi-même, d’être capable de me mettre à nu, de partager ça à l’état brut… Regarde n’importe quel bon artiste dans l’histoire, ils se sont tous mis à nu, à moins de jouer un rôle, ce qui se fait plus dans le monde de la pop, c’est plus facile. Mais même ça, peut ne plus faire effet. Je pense à des gens comme Björk qui sont très honnêtes, à vif, et qui transmettent des choses que les autres ne transmettent pas, ils montrent que c’est possible. Et je trouve ça très courageux. J’ai compris qu’il y avait une place pour ça, une façon où je peux transmettre ce que j’ai dans le cœur aux gens. Surtout pour les hommes. Je trouve que c’est plus difficile pour les hommes d’exposer cette vulnérabilité, cette fragilité qu’ils en ont eux. Sans que ce soient des signes d’impuissance, c’est justement quelque chose de puissant d’être un homme vulnérable, c’est incroyablement beau même. Je crois que j’essaie juste de jouer mon rôle… Si on devait tous les deux se déshabiller maintenant tout de suite, ce serait une expérience émotionnelle non ? (je confirme) Puis on devrait se tenir l’un face à l’autre et se regarder… Cela devient alors un choix de visualiser et identifier les défauts de l’autre, ou alors la beauté de l’être humain. Je pense que j’ai été bien plus intéressé par l’idée d’apercevoir la beauté de cette mise à nu et de voir le monde à travers cette fenêtre.

Tu es au courant que tu ne pourras rien effacer ?
Je sais (soupir). Je crois que c’est ça l’art ! Il y a la musique, et il y a l’art. Les bons musiciens sont des artistes, et beaucoup de musique n’est pas de l’art. J’essaie de faire de l’art moi-même, d’être un bon artiste, et pour moi, l’une des tâches principales de l’artiste est de réaliser ce qui est difficilement réalisable, pour le plus grand bien.

Est-ce que la musique et l’écriture sont pour toi une sorte de couverture secrète, un cocon qui te protège de la brutalité et de dureté de la vraie vie ?
Tu veux quelque chose d’ironique ? J’écris des choses que je ne dirais pas, des choses dont je ne parlerais pas autrement… donc je les écris dans mes chansons. Si on pouvait décoder mes textes, on y trouverait beaucoup d’informations personnelles me concernant. Mais je ne me cache pas du monde, j’élude mes propos, je le fais de manière indirect, en prose ou en poésie, sans mentionner de personnes ou d’endroits précis. J’utilise mes chansons comme un moyen d’expression et de délivrance, ça me permet de parler de ma propre expérience. De plus, ça permet aux gens d’interpréter les chansons à leur façon, et de s’y retrouver eux aussi.

Donc est-ce que tu penses que la musique est forcément le reflet de son créateur ?
Si les artistes sont honnêtes, je pense définitivement que oui. Si je faisais un album de punk il serait aussi sincère, car ce serait une autre facette de moi-même, de mon angoisse, de ma frustration… quoi que ce soit. Je pense que ça dépend aussi de la facette que tu souhaites dévoiler. J’ai fait partie de plusieurs projets et j’ai pu de cette façon exprimer plusieurs facettes de ma personnalité, c’est à ça que cela sert, à s’exprimer encore plus. Et c’est ce que j’essaie encore de faire, m’exprimer, partager plus, créer plus…

Ok, car j’aurais pu te demander si tu étais une personne foncièrement triste…
Non, je ne crois pas que je suis une personne triste ! (sourire) Parfois, certaines personnes me rencontrent et me disent : « je ne comprends pas, tu devrais être une personne très triste vu ta musique ! » Je ne pense que ça doit forcément être lié. Pour moi c’est juste une façon d’exprimer des choses qui se trouvent profondément en moi. C’est une libération. Certaines personnes qui me connaissent mieux me demandent pourquoi ma musique est triste, alors que je suis une personne joyeuse. Puis quand elles me connaissent vraiment très bien, elles comprennent que je possède ces deux traits de personnalité, pas tant de la tristesse mais plus de l’obscurité, tout autant qu’une sorte de gravité, de légèreté de l’être. Et ce côté là est réellement quelque chose qui nourrit mon âme d’artiste, je perçois le monde à travers ces deux extrêmes. La musique, le yoga, la méditation et autre sont en train de constituer mon équilibre.

C’est bien de savoir que tu n’es pas bipolaire.
Je ne suis pas bipolaire non (sourire). Il y a cette citation célèbre – enfin célèbre pour moi – d’une discussion entre un moine bouddhiste et un homme, à qui ce-dernier pose cette question : « Est-ce que vous vous y connaissez en maladie mentale ? » et le bouddhiste répond : « Nous sommes tous malades mentalement, d’une certaine façon, mais c’est déterminé par notre relation aux autres, et la volonté de faire du mal ». Il disait que quelqu’un de malade mental, est en fait un homme dont personne ne s’est occupé, qui n’a pas été aimé, que personne n’essaie de comprendre et que personne n’accepte tel quel. Parallèlement, tu as des gens sains d’esprit qui font du mal aux autres de leur plein gré. Par exemple prends une grosse compagnie de gaz qui détruit des forêts tropicales, des villages, des gens, des animaux… pour moi, ça, c’est être malade mental, car quand tu y penses, c’est juste taré ! Donc en fait ça dépend de ta définition de « malade mental ».

Beaucoup d’artistes indés passent à l’électronique juste parce que tout le monde le fait. Sauf qu’ils n’y connaissent rien.

Tu as l’air d’avoir trouvé le bon équilibre entre acoustique et électronique. Quelles sont les limites que tu te fixes, les niveaux à ne pas dépasser, ou simplement ta recette pour qu’aucun ne prenne le dessus sur l’autre ?
Je ne me fixe pas de limites, et je crois que c’est important. Tout d’abord, je n’aime pas me catégoriser en « acoustique », ou « électronique », ou « organique », ou « chanteur-interprète-compositeur »… Je n’aime pas du tout ces termes, c’est coller des étiquettes à tout bout de champ. Je peux produire de la techno, un album de RY X, ou encore plus drastique, je peux produire de la hardtechno aussi bien qu’un arrangement de cordes pour les besoins d’un film. RY X se tient au milieu de tout ça. J’ai déjà exploré assez loin la techno ainsi que les musiques et les compositions plus planantes. C’est faire un mélange d’instruments « live », plus naturels, avec de vieux synthés et une boîte à rythme. Tu peux tout manipuler, modifier les sons, les faire « saigner » ensemble… ce qui est mieux que de prendre une guitare et d’y ajouter une boîte à rythme. Il est possible d’être subtile, d’écouter chaque son, de les faire communiquer entre eux. Actuellement il y a beaucoup d’artistes indés qui passent à l’électronique juste parce que tout le monde le fait. Sauf qu’ils ne connaissent rien à l’électro. De mon côté j’ai le sentiment d’avoir eu une bonne formation électro en vivant à Berlin et en faisant partie de la scène techno et deep house. Cela prend plusieurs années et beaucoup de travail pour bien comprendre comment acoustique et électronique fonctionnent tous les deux, et c’est vraiment quelque chose que je veux continuer à explorer… parce  que c’est fascinant !

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Je me demandais comment tu t’étais préparé pour la tournée, dans la mesure ou tes titres sont déjà parfaits enregistrés ?
C’est difficile ! (rires). C’est difficile, car maintenant beaucoup d’artistes montent sur scène avec leur ordinateur, ils jouent quelques chansons, ils chantent par-dessus… c’est un peu devenu la norme. Mais je voulais faire en sorte de proposer quelque chose de très live. On a beaucoup répété, ça nous a pris beaucoup de temps, pour bien se connaître entre musiciens, pour travailler les chansons, les enrichir… On a beaucoup réfléchi sur pas mal d’aspects, comme : comment recréer la version studio ? qui va jouer quelle partie ? quelle ligne instrumentale garde-t-on ? comment conserver l’essence même de la chanson ? comment la perfectionner ? On a modifié pas mal de choses : tu as la chanson originale, puis tu tentes d’explorer de nombreuses autres pistes… Comme ajouter un violoncelle et un violon… Moi j’adore ça, quand certains artistes jouent leurs titres en live, presque comme leurs versions studio, sauf qu’ils parviennent à amener les chansons dans une nouvelle et belle direction, ce qui permet parfois aux chansons d’être encore meilleures. C’est le but que je me suis fixé. J’ai beaucoup travaillé pour proposer ce live, aussi beau que possible, c’est important pour moi.

C’est parfois très difficile de communiquer la subtilité. Ce serait trop facile d’ajouter une ligne de batterie en-dessous et de passer à la radio.

En 2013, tu as mentionné Steve Reich comme l’une de tes grandes influences. Ça m’a un peu surpris car je connaissais ce compositeur pour ses œuvres de percussions, comme au marimba, ou Clapping Music, alors qu’il n’y a quasiment aucune percussion dans ton album. Mais il reste très rythmique. Est-ce que c’était un choix délibéré de ne pas mettre de vraies percussions ? Les percussions sont-elles essentielles s’il y a suffisamment de rythme autrement ?
Quelqu’un comme Steve Reich peut faire de la musique sans avoir besoin d’une batterie, avec des phases de violon ou de piano, sa Musique pour 18 musiciens… Son travail traite surtout de complexité et de répétitions. Beaucoup de compositeurs de musique minimaliste se reposent plus sur les émotions que sur le rythme. Ils se concentrent sur la mélodie et sur la façon de toucher le cœur des gens plutôt que de chercher à les faire bouger en rythme. Je trouve ça très courageux, d’autant plus quand ta musique est censée être diffusée à la radio, quand les labels et tout le monde souhaitent que ta musique puissent être programmée en festivals. C’est parfois très difficile de communiquer la subtilité… mais je veux être assez courageux pour réussir à faire ça. Si tu retires les percussions et la ligne de basse sur quasiment toutes les chansons diffusées à la radio, est-ce que ça se tient toujours ? Probablement pas. Je voulais vraiment partir de ce constat, et voir si j’étais capable de faire de la musique fondée seulement sur des sons et sur le contenu émotionnel, parce que ce serait trop facile d’ajouter une ligne de batterie en-dessous et de passer à la radio… un peu plus facile du moins (sourire). Je voulais m’éloigner de cette facilité, et donc oui, c’était délibéré de mettre tout ça de côté.

C’est peut-être moi, mais j’ai ressenti une relation particulière avec le silence, comme si tu nous donnais le temps de méditer, de réfléchir, de nous apaiser… bien que musicalement, ton son reste très rond, très plein. Peut-on parler d’un album de guérison, d’un album qui panse l’âme ?
Oui bien sûr ! C’est aussi pour ça que cet album s’appelle « Dawn » (l’aube). Ça a du sens de l’écouter lors de beaux moments calmes et intimes d’une journée. Le son a cette capacité incroyable de soigner. C’est aussi un catalyseur si tu penses à la musique comme quelque chose capable de t’ouvrir sur le monde, et permettre aux émotions de s’échapper, ou de demeurer en toi. J’essaie de vivre dans un monde où je suis en mesure de dé-faire ça. C’est marrant parfois les gens m’écrivent et me disent : « ta musique m’apaise tellement, elle me calme », et c’est un honneur. Je ne sais pas si ça se ressent car j’ai essayé de travailler sur cet album en conservant cet état d’esprit – même s’il peut y avoir quelques rechutes dans les paroles et de prises de conscience -, ou juste par les spectres sonores, des hautes fréquences, des sons puissants… il y a plein d’éléments qui n’ont rien à faire là. J’aime bien l’idée d’essayer d’atteindre cet idéal sonore… je pense que c’est probablement inconscient, ce n’est pas comme si j’avais fait en sorte de produire de la musique apaisante. Mais je fais en sorte de ne pas proposer de la musique réellement « négative », ce n’est vraiment pas ce dont j’ai envie. Je pense que oui, effectivement, mon intention est d’aider, car en fin de compte, j’aimerais beaucoup parvenir à être en relation et communiquer avec les gens.

Dawn est disponible dans tous les points de vente (Infectious/Pias Cooperative).

Propos recueillis par Emma Shindo.
Crédit photo : Emma Shindo

Merci à Ry, et à Antoine !

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