On a vu : « Les Habitants » de R. Depardon

Raymond Depardon c’est ce photographe français (journaliste, réalisateur…) célèbre pour ses clichés sincères, crus et réalistes des petites gens. Envoyé à de nombreuses reprises en reportage à l’étranger, c’est à la suite de l’annulation d’un projet au Tchad, et après les attentats de novembre à Paris, qu’il décide d’utiliser sa vieille caravane pour accueillir les conversations des gens qu’il croisera sur les routes de France. Il traverse donc du nord au sud, sur les petites routes de campagne, une France plutôt rurale et populaire, mais pas seulement. S’arrêtant sur des places de villages, des parkings, devant des café, il invite les couples de français à poursuivre leur conversation assis face à face devant une large fenêtre. Depardon capte ainsi des moments sincères de la vie des habitants de France. Ce sont 90 couples et 45h de film que le réalisateur recense, il parvient à réduire le tout à un format film documentaire d’une 1h30, extrayant des dialogues les passages les plus intéressants.

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Un  panorama des grandes questions existentielles
Le film repose sur des discussions relativement caricaturales : les grands problèmes de la vie – l’amour, la peur, l’attente, la mort, la déception, le temps qui passe, etc. Également, ce sont parfois des propos extrêmement sexistes ou racistes qui sont mis en lumière. À plusieurs reprises, ce sont deux jeunes hommes qui prennent la parole, abordant la question des sentiments, du sexe et de leur comportement face aux femmes. Les propos sont crus, violents et totalement affligeants. Depardon n’implique pas de jugement, il expose simplement la réalité (avec néanmoins la subjectivité intrinsèque au choix du montage). Le constat, qu’on ne peut s’empêcher de relever, montre que les mœurs et les esprits n’évoluent pas bien vite. De même, deux femmes âgées se rappellent leur quartier, en région parisienne, une cinquantaine d’années plus tôt. Elles regrettent le temps où [je paraphrase] « elles se sentaient chez elles ».
À travers ces personnages, Depardon traite donc de tous les clichés pseudo-philosophiques. Le résultat est parfois amusant – lorsqu’un couple d’amoureux conclue sa conversation en s’avouant qu’ils n’ont finalement aucun point commun -, parfois agaçant – lorsqu’un jeune homme raconte ses « exploits » avec toutes les filles du quartier  -, parfois encourageant – lorsqu’une femme affirme pouvoir faire n’importe quel métier dit « d’homme » -, parfois prenant – lorsqu’un jeune garçon avoue à son père que l’avenir lui fait peur.

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Une étude des comportements
Mis à nu sans artifice particulier, les acteurs improvisés nous en apprennent beaucoup sur les relations humaines. Par leur façon d’aborder l’exercice ils trahissent bien souvent leur égoïsme. Ils sont à chaque fois supposément deux à discuter, mais on se rend compte bien souvent, que l’un des deux figurants accapare la conversation pour parler de lui. Une jeune femme, par exemple, raconte à son amie qu’elle travaille dans un bar de nuit. Elle s’épanche sur ses problèmes de vie, et après un long monologue, lorsqu’elle demande à sa copine si elle va bien, celle-ci n’a pas même le temps de finir sa phrase, l’autre a déjà enchaîné sur ses nombreux problèmes.
Cet égoïsme traduit d’autre part un manque d’écoute chez ces Habitants. La conversation n’est pas toujours un échange d’idées, mais plutôt un déballement à sens unique de ses propres pensées. Les interventions de l’un ou l’autre ne correspondent pas nécessairement à ce qui a été dit plus tôt. Ces couples ne s’écoutent pas, ils trahissent un besoin de s’exprimer, de se confier, mais le partage est empêché par des comportements auto-centrés.
D’autre part, il est assez triste de constater qu’un bon nombre de ces Français n’arrive pas à exprimer en mots, leurs pensées. On sent qu’ils ont des émotions et des idées à partager mais ils peinent à se faire comprendre. On prend conscience (si ce n’était pas déjà fait) de l’importance de maîtriser un vocabulaire varié et précis.

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Un résultat mi-amusant mi-affligeant
Depardon sait capter avec élégance des moments de vie sincères. Mais les discussions choisies au montage sont peut-être un peu trop extrêmes : on trouve toujours une grande pensée philosophique derrière les mots peu assurés. L’ensemble pourrait être un beau portrait des problématiques françaises actuelles, mais on tombe dans le cliché et le surfait.
On trouve des personnages amusants, parfois attachants – ces deux vieux qui aimeraient vivre avec leurs enfants et petit-enfants comme au temps jadis – mais tantôt leurs propos, tantôt leur maladresse, nous plongent dans le malaise. Il est affligeant de constater que pour une maman, sa fille de presque 30 doive se concentrer à trouver un mari plutôt qu’un boulot qui l’intéresse ; que un jeune homme ne pense à une fille qu’en terme d’objet sexuel ; etc.

Il est difficile de rester de marbre tout au long du film. Parfois agacés, parfois touchés, on plonge dans l’intimité de personnages avec une entière sincérité. Il faut souvent tendre l’oreille pour s’adapter aux nombreux accents qui parsèment les interventions. Et même si le contenu peut sembler un peu trop stéréotypé, c’est la vraie France – majoritairement rurale et provinciale (Depardon a volontairement évité l’Île-de-France) – que l’on a sous les yeux. Les Habitants nous en apprend beaucoup sur ce que sont les pensées et les comportements humains du XXIe siècle, et c’est souvent effrayant.

Les Habitants, réalisé par Raymond Depardon, en salles depuis le 27 avril.

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