Charlie Cunningham : « Je ne me pensais pas capable d’être musicien »

INTERVIEW – Charlie Cunningham et nous c’est une grande histoire d’amour. Découvert au détour d’une errance nocturne sur YouTube, on avait littéralement flashé sur ce grand mec avec sa guitare et sa musicalité hors norme.

Un premier rendez-vous avait été fixé le 13 novembre 2015. Fatalement, on a remis ça à plus tard, tu sais bien pourquoi. Quelques mois plus tard, début avril il revenait brièvement pour une première partie finalement annulée pour raison de santé. Jamais deux sans trois, le Britannique est enfin revenu à Paris : on l’attendait de pied ferme. Tout juste sorti de ses balances, j’ai retrouvé un Charlie Cunningham aimable et fort souriant, puis on a rejoint un coin plutôt cosy au 1er étage du Pop-Up du Label. Je me suis retrouvée face à un artiste un peu mystérieux et timide en apparence, et à la gentillesse et à la bonté grosses comme ça.

Rocknfool : Paris et toi c’est une histoire de rendez-vous manqués !
Charlie : (rires) Oui je sais ! Je suis vraiment content de revenir à Paris, c’est la troisième fois que j’ai un concert prévu ici : la première fois c’était pendant les horribles événements de novembre, la deuxième je devais faire la première partie d’Emmy the Great, mais elle est tombée malade, puis le même week-end je suis tombé malade à mon tour… Et enfin me revoilà, en compagnie de supers artistes [Hannah Epperson et Aidan Knight ndlr].

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Charlie CunninghamJ’ai lu que tu avais été un barman, que tu avais passé plusieurs mois en Espagne, que tu es Verseau et que tu vis à Oxford… Mais à part ça en fait, on ne sait quasiment rien de toi. Tu veux garder ça personnel, ou est-ce que tu considères que ce n’est pas intéressant ?
Je pense que je suis un peu secrète comme personne, je ne parle pas beaucoup de moi à quiconque, vraiment… Si les gens me questionnaient, je crois que je leur répondrais, mais sinon je le garde pour moi.

Est-ce que tu peux nous parler de toi ?
Que veux-tu savoir ? (sourire)

C’était tellement bizarre de ne trouver que ces quatre informations sur toi alors qu’Internet regorge de données !
Ces quatre informations qui sont que je suis Verseau, que je vivais à Oxford et que j’ai vécu aussi en Espagne… ? Je vis à Londres maintenant, ça c’est une nouveauté ! Mais en effet je vivais à Oxford où j’étais barman, avant de partir en Espagne.

Mince ça ne fait plus que trois informations du coup, vu que barman et Oxford sont liés… Bon et sinon comment la musique est entrée dans ta vie ?
Elle a toujours été là : quand j’étais petit j’étais déjà très réceptif, et j’avais cette réelle curiosité pour la musique, pour les musiciens… je regardais beaucoup de documentaires sur la musique, que je trouvais très intéressants. On avait aussi un piano à la maison…

Tu as pris des cours de piano ?
Je jouais du piano, mais je ne l’ai jamais vraiment étudié à proprement parler. Je ne sais pas lire la musique, ni à la guitare, ni au piano… c’est très confus et difficile pour moi, donc j’essaye de l’éviter. Par la suite la guitare a pris l’ascendant sur le piano quand j’avais dans les 14 ans environ, et je n’ai jamais arrêté. Et voilà.

À côté de ça tu es allé à l’université, tu as travaillé ?
Les deux ! Je suis allé à l’université à Oxford.. pas à l’Université d’Oxford, mais dans une université à Oxford (sourire), puis j’ai travaillé dans des bars, dans des restaurants, j’ai donné des cours… beaucoup de choses en fait ! Avec la musique à côté.

Tu voulais être musicien à cette époque ?
J’ai toujours aimé jouer, mais comme je ne savais pas lire la musique je n’avais jamais songé que je pouvais devenir musicien. J’avais des amis musiciens, qui étaient plus « entraînés », ils savaient lire la musique, ils avaient des facilités à s’adapter… mais moi, je ne m’en pensais pas capable. C’est pour cette raison que je suis parti en Espagne, car je pensais que si j’apprenais leurs techniques de guitare là-bas je serais capable de a) travailler et b) écrire le genre musique que je voulais écrire.

Ensuite, quelle est l’histoire de ta signature chez Dumont Dumont chez qui tu as sorti tes 3 EPs, et qui est un label suédois !?
En fait un gars qui s’appelle Magnus, qui est le propriétaire du label, a juste entendu ma musique… Il l’a beaucoup aimée. C’est un peu la magie des réseaux sociaux je crois, le partage, le bouche à oreille… C’est aussi simple que ça ! Ensuite il m’a contacté, et forcément j’avais regardé avec quels artistes il avait travaillé… José Gonzalez, RY X… ce sont carrément des artistes et de la musique que j’écoutais, et que j’affectionne tout particulièrement. Je ne sais pas vraiment comment il m’a trouvé, mais il m’a trouvé, merci mon dieu ! (rires)

Tu as eu l’occasion d’aller en Suède du coup ?
Oui oui, j’ai joué au festival Wheres the Music là-bas et c’est tout… Ah non j’ai aussi joué là-bas avec Mighty Oaks à Stockholm ! Mais je vais y aller plus souvent maintenant.

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Quand on parle de toi, tes influences espagnoles sont toujours une constante. Est-ce que tu dirais que c’est l’élément principal, LA chose qui décrit le mieux ta musique ?
Non ! Non vraiment pas, pour moi ça définit seulement un aspect de mon jeu de guitare, une technique parmi d’autres, c’est tout je crois. La musique est le résultat d’un ensemble de choses… Je suis allé en Espagne il y a 6 ans, j’ai 32 ans maintenant… J’ai écouté beaucoup de choses avant et après ça. C’est juste une combinaison de plein d’influences, dont l’une est bien sûr le flamenco.

Et ce n’est pas trop fatiguant qu’on te colle cette étiquette espagnole ?
Ce n’est pas trop fatiguant non, je comprends pourquoi c’est le cas, et je comprends pourquoi on fait cette comparaison, d’autant plus que c’est une technique que j’utilise, c’est un fait ! Ce n’est tout simplement pas exclusivement de la musique espagnole.

Sur ton dernier EP Breather tes textes donnaient l’impression d’une série de conseils, parfois un peu moralisateurs, parfois avisés. Est-ce que c’est toi le narrateur ?
Aaah (rires)… Ils sont parfois à propos de moi, ou à propos de mon entourage, de personnes que je connais… Ils sont toujours liés à moi d’une certaine façon, mais pas forcément à propos de moi, tu vois ce que je veux dire ?

Donc tu t’adresses à n’importe qui ?
Oui, il n’y en a que quelques unes qui sont spécifiquement à propos de personnes en particulier. Par exemple ma chanson Plans parle d’un très bon ami à moi… Le reste de mes chansons peuvent parler de beaucoup de personnes indéterminées.

Tu utilises les histoires des autres pour en faire des chansons ?
C’est ça, je m’en inspire, donc c’est vrai que mes chansons peuvent parler de beaucoup de choses, rien de trop précis, rien de trop direct.

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Est-ce que tu avais une ligne directrice pour tes trois EPs ? Car si je ne me trompe pas il y a des chansons que tu joues depuis un certain temps comme « Telling It Wrong »…
Mes deux premiers EPs sont beaucoup plus portés sur la guitare-voix et quelques ornements autour. Le dernier, Breather est sans doute un peu moins personnel, ma musique s’épanouit, je continue à la développer, à tenter de nouvelles choses. C’est ça qui est important pour moi, de ne pas me réduire à une seule possibilité.

Tester tes compositions en live avant de les enregistrer, c’est quelque chose que tu aimes faire ?
Oui oui, il y a beaucoup de choses à en tirer à les jouer en live : les amener le plus loin possible, chercher le ton de la mélodie, trouver la bonne façon de les interpréter… ça peut être un bon test de les jouer devant un public. J’aime beaucoup faire ça oui. Parfois j’écris plusieurs versions d’une chanson et quand il faut l’enregistrer je m’inspire de la façon dont je l’ai le plus souvent jouée en live.

Il faut que je te pose cette question : est-ce que, logiquement, ta prochaine pochette d’EP sera jaune ? [Outside Thing (2014) est bleu, Breather (2015) est rouge, et Heights (2016) est vert ndlr]
Est-ce que ma prochaine pochette d’EP sera jaune ? Est-ce que ce serait logique ?… Bleu, rouge, vert… jaune… Le truc c’est que la prochaine chose que je sors c’est un album normalement en décembre ! Je ne sais pas de quelle couleur il sera, on verra bien… (il réfléchit) Mais c’est vrai que ça rendrait bien non ?

Je pensais que c’était voulu tout ça !
Non je n’ai pas encore réfléchi à l’après-EPs. (sourire) Mais c’est une bonne idée !

L’un de tes signes distinctifs est la guitare acoustique. Pourtant dans ta chanson « Heights » je crois que c’est la première fois où il n’y en a pas. C’est ta manière de dire que tu as plus d’une corde à ton arc ? Ou est-ce que c’était juste l’histoire d’une fois…
J’ai toujours joué du piano, j’adore cet instrument, et comme je te l’ai dit précédemment, j’en ai beaucoup écouté à la maison quand j’étais petit… c’est réellement quelque chose que je veux davantage inclure dans ma musique. Et là c’était la première fois que je sentais que c’était nécessaire d’en incorporer. C’est quelque chose que je vais faire plus fréquemment maintenant.

Juste du piano ou du guitare-piano ?
Peu importe en fait… selon les envies. Je ne veux pas trop me limiter, me restreindre à un seul instrument.

Penses-tu qu’à notre époque un gars et sa guitare peuvent connaître le succès ?
(rires) Il faut croire que beaucoup de personnes y arrivent ! C’est une vieille recette en fait, il y aura toujours une femme ou un homme qui joue de la guitare, c’est une formation très directe, vieille comme le monde, qui perdure. Parfois c’est dur d’établir sa propre identité sonore parmi autant de personnes, mais je suis persuadé que le guitare-voix existera toujours.

Tu peux t’imaginer à Wembley ?
Comme Ed Sheeran (sourire) ? Je ne crois pas (rires) mais ça serait incroyable !

Je suis carrément impressionnée par ce qu’il a réussi à faire.
Moi également ! Il s’est super bien débrouillé ! Deux soirs de suite ! Juste avec sa guitare… Il a littéralement réussi à s’accaparer l’attention de tout un stade… Comme quoi tout est possible. Mais bon… mes attentes ne sont pas aussi ambitieuses…

Un jour peut-être !
Qui sait ?!

Charlie CunninghamTa musique n’est pas ce qu’on appelle une musique festive… Tu en avais déjà parlé, mais je ne trouve pas que ta musique soit foncièrement triste, pour moi elle relève plus de la mélancolie. Quel est ton rapport à la mélancolie ? Es-tu quelqu’un de mélancolique ?
Carrément oui, je pense qu’il y a beaucoup de mélancolie dans mes chansons, j’écoute de la musique mélancolique et je crois que je suis une personne légèrement, très légèrement mélancolique. (rires) En vrai je ne sais pas vraiment si je suis une personne mélancolique… mais mes chansons le sont.

En fait j’avais lu qu’on t’avait posé une question sur ta musique et la tristesse, et personnellement je ne trouve pas que ta musique soit triste.
Non c’est vrai, je ne crois pas que ça soit triste, il y a quelques moments dans mes chansons qui le sont, mais ma musique n’est pas triste non, certains moments sont même plutôt enjoués.

Il y a deux équipes dans le monde de la musique qui s’opposent sur un sujet vital : est-ce que la musique est thérapeutique ou non. De quel côté te positionnes-tu ?
Ça dépend définitivement de quelle musique on parle : certaines musiques ont définitivement un côté thérapeutique, mais tout dépend de comment tu définis « thérapeutique », car certaines musiques qui font danser sont thérapeutiques à leur façon. Souvent tu as quelque chose en tête, quelque chose de présent dans l’esprit quand tu écris, parfois tu veux juste t’asseoir et prendre le temps de réfléchir, parfois tu veux danser pour évacuer ça… Par exemple je n’écouterais pas spécialement ma musique si j’avais envie de danser (sourire).

Il y a plein de styles de danse…
C’est vrai, tu as raison ! (sourire) Je retire ce que j’ai dit…

En fait je te pose cette question car on en a parlé récemment avec RY X qui disait que pour lui la musique était libératrice, et donc thérapeutique.
Je comprends, toutes les musiques ont pour but de faire ressentir différentes émotions peu importe qui tu es.

Est-ce que la musique est aussi thérapeutique pour toi ?
Tout à fait, c’est un sentiment incroyable de finir des chansons et d’avoir conscience qu’elles sont honnêtes, justes et qu’elles représentent un moment de ta vie avec les émotions que tu ressentais au moment de l’écriture. Ça m’a pris un peu de temps pour réussir à finir mes chansons, je ne les terminais jamais, car je crois que j’avais trop de choses en tête, qui étaient coincées dans mon esprit, c’était difficile. Donc quand je réussis à finir des chansons, je trouve que ça m’ôte un poids de l’esprit.

Donc quand tes chansons sont finies, tu parviens à tourner la page ?
Oui c’est ça, c’est terminé, elles existent enfin, et elles ont désormais une place dans ma vie. Ça ne veut pas dire qu’elles sont immuables, elles peuvent évoluer avec le temps : elles ont capturé un moment, et je peux dès lors arrêter d’y penser pendant un temps… Car une fois que tu as terminé une chanson et que tu l’as enregistrée, la chanson est là pour toujours… il faut alors réussir à s’en détacher. Mais elles existent. Car parfois tu t’éloignes de quelque chose mais tu n’as pas réellement fait de travail sur toi…

C’est marrant car Little Green Cars disaient que pour eux la musique n’était pas immédiatement thérapeutique dans la mesure où dès qu’ils interprètent une chanson, l’histoire sous-jacente ressurgit à chaque fois.
Ah oui, de les jouer après tout… Je pense qu’une fois que tu l’enregistres, tu ne vas pas nécessairement revivre les mêmes émotions, le même voyage spirituel, à chaque interprétation. Tu es plus dans la présentation de la chanson. Car pour moi, le voyage spirituel de tes émotions a lieu pendant l’écriture, même si cela n’empêche pas que tu puisses être très attaché à l’un de tes textes que tu présentes en live.

Si tu pouvais retourner dans le passé, quel conseil te donnerais-tu ?
Je crois que je me dirais de continuer à m’entraîner et de continuer à faire ce que je fais car tout va bien se passer !

Tu trouves que tu ne t’es pas assez entraîné ?
Je crois que je n’ai jamais vraiment bien travaillé la guitare quand j’étais jeune… Je jouais comme tout le monde, de-ci de-là, mais je ne travaillais pas, à proprement parler. J’ai commencé à travailler la guitare sérieusement bien plus tard.

Et comment aimerais-tu que les gens se souviennent de toi dans 20 ans ?
Pfiou, je ne sais pas…

J’avais aussi écrit « de quelle façon veux-tu qu’on se souvienne de toi ? » mais ça fait très mortuaire…
C’est vrai (rires)… Tu vas me tuer ? Non sérieusement je ne sais pas vraiment, je préférerais qu’on se souvienne de ma musique plutôt…

Propos recueillis par Emma Shindo (3 juin 2016, Paris).

Merci à Charlie, Elodie et au Pop-Up du Label.

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