Klô Pelgag : « Je fais la musique que je suis »

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INTERVIEW – Rencontre avec la géniale Québécoise Klô Pelgag, dans le cadre de la sortie française de son deuxième album, L’Étoile thoracique.

Le rendez-vous est donné aux fameux Studios Ferber. Je t’avoue que personnellement, je n’en avais jamais entendu parler. C’est en partie là que la Révélation de l’année 2014 de l’ADISQ a travaillé sur son deuxième album, attendue de pied ferme par son public, et par les médias qui s’étaient montrés très élogieux à propos de L’Alchimie des monstres.
Ça fait un bout(te) qu’on suit la carrière Klô Pelgag, et on était donc ravi de pouvoir la rencontrer, sur les canapés cosy de son label français, un peu fatiguée par un après-midi de promo intensive. Je suis la dernière. Après moi, Chloé et son équipe s’en iront dîner. Dehors, il fait noir, c’est parti.

Klô Pelgag aux Studios Ferber (c) Emma Shindo

Comment est-ce qu’on arrive à travailler sur un album à trois, en autarcie, avec ton frère qui arrange et ton réalisateur dans une maison ?
Ça fait longtemps ! (rires) En fait on est allés dans un studio-manoir, qui appartient à la famille Bombardier, ceux qui ont inventé la motoneige. C’est drôle ! On y a enregistré toute la base de l’album. Ce qui est bien, c’est qu’on pouvait habiter sur place, ça permettait une belle intimité, comme si on était chez nous.

En plus de ça tu étais attendue de pied ferme pour ce deuxième album. Comment es-tu parvenue à créer quelque chose de nouveau, tout en conservant ton identité, bien caractéristique ?
C’est sûr que j’ai eu ces angoisses-là : est-ce que je suis encore capable d’écrire, est-ce que j’ai encore de l’inspiration pour tout ça… L’écriture, assez intense et intègre, s’est précisée dans le réel. Mais finalement ce sont des angoisses qui n’avaient pas vraiment lieu d’être, parce que je ne peux pas être autrement que moi-même. Je fais la musique que je suis. C’est sûr que ça allait être différent, car dans la vie je n’aime pas me répéter, mais je répète souvent que je n’aime pas me répéter, donc en fait je me répète un peu (sourire). Ça ne sert à rien d’être angoissé quand tu fais de la musique que tu veux. Je pense que l’album a donné quelque chose d’hyper vrai, et d’ambitieux en même temps, à l’image de ce que j’ai toujours fait.

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Tu as travaillé avec ton frère pour L’Étoile thoracique. J’ai une grande sœur et je sais que je ne pourrai pas travailler avec elle. Comment as-tu fait ? C’est plus libre, plus facile ou plus contraignant ?
C’est très difficile ! Car c’est sûr qu’on a des désaccords. Quand tu as des désaccords avec ton frère par exemple, c’est plus rude, c’est des affrontements. C’est plus compliqué de faire attention les uns aux autres comme on le ferait avec les gens qu’on connaît moins.

Si vous vous dîtes les choses très franchement ça ne permet pas justement d’avancer plus vite ?
Ouais mais en même temps des fois on se blesse… Le fait qu’on se connaisse tellement ça permet qu’il sache ce que je ne veux pas pour une chanson qu’il va arranger. Je lui fais énormément confiance et je l’admire beaucoup. C’est un mélange de plein d’émotions. Au final on est super fiers car c’est un projet qu’on partage. C’est des rêves qu’on caressait ensemble qui se réalisent, comme enregistrer avec un orchestre !

Klô Pelgag, Café de la Danse, Paris (c) Emma Shindo

Je ne considère pas que mes paroles sont loufoques. C’est mon langage à moi.

Tu as une certaine originalité dans l’écriture, on a déjà dû t’en parler. Un peu comme si tu étais la fille de Boris Vian et de Chantal Goya. Tu as des paroles à première vue loufoques, mais est-ce que ce n’est pas justement pour pousser les gens à passer au-delà de cette première lecture ?
C’est drôle parce que je ne considère par que mes paroles sont loufoques. Elles sont tellement calculées, intenses, elles sont très directes avec le cœur, c’est mon langage à moi ! Et moi, je me reconnais dans la poésie. Donc si tu lis un recueil de poésie de Claude Gauvreau par exemple, et que tu es quelqu’un que la poésie ne touche pas, tu vas le brûler ! Mais pas pour quelqu’un de sensible aux images comme moi – je suis sensible à la beauté quand je regarde des choses, je suis sensible aux images constituées en mots. J’ai toujours été touchée par la poésie et l’art visuel, donc ça se retrouve dans mon écriture. C’est une écriture qui n’est peut-être pas habituelle en musique, mais elle existe. Ce n’est pas parce que ce n’est pas la parole du quotidien qu’elle n’est pas réelle. Ça me fait un peu rire que ça soit perçu comme bizarre parfois…

Si une personne qui ne te connaît pas tombe sur une de tes chansons à la radio, il peut se dire que tu ne parles pas (directement) des sujets banals auxquels on est habitué.
Ça dépend de la chanson non ? J’ai repensé à ça l’autre fois : si on prend la chanson « Incendie », c’est clair que c’est une chanson d’amour, c’est quand même très réaliste. Si on prend « Insomnie », c’est une chanson qui parle d’insomnie, ça le dit dans le refrain. Dans « Samedi soir à la violence » il y a plus d’images, mais je pense que c’est quand même clair que ça parle d’oubli, d’Alzheimer, d’une relation entre un père et sa fille, ou quelque chose comme ça…

Tu sais tout ça car tu en es l’auteure !
C’est vrai, mais si on cherche un peu c’est juste une autre perspective… Je ne suis pas touchée par la musique dont les paroles sont très réalistes, comme « je suis allé au cinéma, j’ai regardé un film, j’ai mangé un sandwich et puis je suis allé dormir chez moi, et le lendemain lalala »… Moi je ne peux pas écrire ça, je ne suis pas capable parce que ça  ne me ressemble pas, je ne ressentirais rien en l’écrivant.

J’écris vraiment comme ça, je n’ai pas travaillé mon écriture pour affirmer une différence.

Écrire dans ce registre de langue très imagé c’est automatique chez toi ?
Ouais. Ça a toujours été comme ça. Je ne suis pas fière de tout ce que j’écris : parfois j’écris un texte, le lendemain je le relis, et je suis très critique envers moi-même. Mais en effet ce n’est pas un langage que j’ai travaillé pour affirmer une différence : c’est vraiment comme ça que j’écris. Des fois j’écris une chanson, puis en la jouant ou pendant l’enregistrement je change un mot qui cloche. Ce n’est pas un travail assis à une table. Et je me suis rendue compte que c’était différent parce que les autres me l’ont dit. Je suis moi ! Donc je ne peux pas me trouver bizarre, je me connais (sourire).

Klô Pelgag au Festival Aurores Montréal, Paris (c) Emma Shindo

Est-ce que tu veux bien nous parler de ta chanson « Apparition de la Sainte-Étoile thoracique » qui fait 10 minutes ? Elle clôture ton album et à part un bout de dialogue avec ta grand-mère elle est instrumentale. Pourquoi ce choix peu conventionnel ? Est-ce une façon pour toi de tourner la page en rendant hommage à ta grand-mère ?
À la base, la pièce n’était qu’instrumentale. Je me posais la question : est-ce que cette pièce a sa place sur l’album ? Il manquait quelque chose… Par la suite j’ai eu comme le flash d’une entrevue que j’avais réalisée avec ma grand-mère il y a environ cinq ans. Je me suis souvenue du bout sur les saisons. Cette chanson-là est une continuité avec « J’arrive en retard », la chanson qui la précède, inspirée de ma grand-mère également, plus dans le style de Steve Reich. Elle se poursuit avec son apparition… J’ai eu un autre flash quand on mixait l’album ici, aux Studios Ferber d’ajouter la conversation, puis l’horloge de ma grand-mère qui ramène vraiment à mon enfance. À partir de ce moment-là, j’avais presque envie de pleurer car pour moi, ça englobe tellement tout, comme le retour à la réalité ferme, au quotidien, et à une question tellement simple sur laquelle on se trompe… Je trouvais que c’était juste une très belle façon de boucler la boucle de tout ce qu’il s’est dit là-dedans, même si ce n’est pas commun dans la musique pop car cela vient plus de la musique moderne.

Tu as dit déjà plusieurs fois que tu trouvais que ce deuxième album était plus dépouillé par rapport au premier. Pourtant je trouve qu’il reste très fourni niveau instrumental. Du coup comment as-tu travaillé le passage à la scène, en sachant que tu ne peux pas amener tous ces instruments avec toi en live ?
Pendant l’enregistrement de l’album je me suis dit que je n’allais pas penser à la scène, car je voulais créer une œuvre, sans me limiter au budget, où comment on va faire ça en tournée… c’est con ! Et ça n’a pas de rapport avec la musique ces question-là (sourire). C’est juste notre époque qui influence la musique, et je ne voulais pas que la « crise du disque » influence l’œuvre tu sais ? Après, pour adapter le disque à la scène, ça a été des mois de travail et de réflexion pour garder l’essentiel, et le voir comme autre chose. Ne pas voir l’album en moins bon mais le voir comme un autre truc, complètement différent. Car l’album c’est plein d’instruments mais tu ne vis pas l’expérience live quant tu l’écoutes. Alors que quand tu vois un spectacle, t’as quand même les humains qui sont là pour le faire en plus.

Je suis pas mal autodidacte dans tout […]  ça donne un côté plus spontané et intuitif à mon écriture.

Tu uses pas mal des dissonances dans ta musique. Ce ne sont pas des sonorités habituelles pour beaucoup d’auditeurs. Il y a aussi un côté très orchestre symphonique avec des instruments originaux (toute une tripotée de claviers-percussions), ta voix est très limpide parfois avec un côté lyrique sur les onomatopées… tu as un background de musique classique ?
Non…

D’où ça te vient toute cette profusion ?
(en chuchotant) Je ne sais pas… Je suis pas mal autodidacte dans tout. J’ai appris à communiquer avec mes musiciens avec la base du langage musical, mais je ne suis pas capable de lire ni d’écrire la musique par exemple. Je ne peux pas mettre de nom sur un accord, sur des rythmes… Ça complique les choses, mais à la fois ça donne un côté plus spontané et intuitif à mon écriture, parce que je ne me pose pas de questions sur ce qui se fait, ou ce qui ne se fait pas. Il y a plein de questions techniques dont je ne me soucie pas.
Pour ma voix, j’ai commencé à chanter car j’avais écrit des chansons. Ce n’était pas magnifique. Après ma voix s’est développée toute seule avec le temps… J’ai quand même une attirance pour faire de mes mélodies un défi : j’ai envie de faire les mélodies que je veux. Au départ ce ne sont pas des mélodies faciles, comme pour mes parties de piano, parfois il y en a que je ne suis pas capable de faire tout de suite. Mais je l’apprends, et mon jeu s’améliore au fur et à mesure que j’écris des chansons. C’est un work in progress tout le temps !

Ça ne s’entend pas du tout !
Je sais qu’il y a plein de gens qui pensent que je viens du milieu classique, d’autant plus qu’il y a des instruments classiques avec moi… Mais non ! (sourire)

Tu peux nous parler un peu de tes visuels, qui sont très soignés, très beaux ? J’ai lu que tu avais, pour ton deuxième album bossé avec un bédéiste français, d’où te viennent toutes ces idées graphiques qui contribuent à nourrir ton univers musical ?
Le visuel de l’album c’est bien Ludovic Debeurme (illustrateur et auteur chez Cornélius notamment ndlr) qui s’en est chargé. Je l’ai rencontré à Paris, il m’a donné deux de ses bds, Un père vertueux et Trois fils, et j’ai eu un immense coup de cœur, c’est vraiment fou. J’ai adoré ça ! Je lui ai demandé si ça lui dirait de faire le visuel de mon album et une petite bd pour le livret… Je lui ai laissé le champ libre pour faire ce qu’il voulait. Je trouve ça intéressant de communier deux impressions ensemble, qui se percutent et qui donnent quelque chose d’autre. C’est comme pour le clip, tu travailles avec un réalisateur qui lui aussi a sa propre idée…

Tu n’as jamais eu peur que ça ne te plaise pas ?
Si c’est sûr ! C’est tellement important… C’est arrivé qu’une fois je fasse un clip en France, et ce clip n’est jamais sorti. Ce n’est pas idéal de refuser avec tout le budget en jeu… mais faut être en accord, car ça reste quand même longtemps après. Ça fait partie de ton identité.

Je suis peut-être différente mais je ne suis pas extraterrestre.

Je me suis demandé pour finir, si tu ne cultivais pas cette image d’extraterrestre que les médias t’attribuent ? Ça ne te fait pas un peu rire tout ça ?
Je démens un peu ça, mais en même temps je pense que je le cultive, comme à travers mes clips, car ils sont quand même fous. On déconstruit l’image du clip traditionnel du chanteur… Mais parallèlement en entrevue je le démens dans le sens où je suis peut-être différente mais je ne suis pas extraterrestre. Je crois que les gens ont besoin de se rattacher à un personnage, ils ont besoin de qualificatifs pour m’identifier. Comme ils ont eu de la difficulté à me caser dans quelque chose, ils se sont dit : on va la mettre dans extraterrestre, dans bizarre. Bon ok (rires). Ce n’est pas grave car mon image ne m’appartient plus, elle appartient à tout le monde. C’est bizarre oui, mais tu n’as pas le choix d’avoir une sorte d’image-clichée de toi-même dans un certain moment de l’immédiat.

Merci à Klo et à Xavier.

Propos recueillis par Emma Shindo (Paris, 7 février 2017)

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