Jennie Abrahamson : « Il y a eu une vague de chanteuses qui a permis de recréer la musique suédoise »

INTERVIEW – Jennie Abrahamson sort, cette semaine, son 5e album Reverseries, une véritable invitation aux rêves. L’opportunité pour nous de parler avec Jennie de ce nouvel album, mais aussi du statut de chanteuse indépendante et de la place des femmes dans l’industrie musicale, en Suède.

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Rocknfool : La Suède compte environ 9 millions d’habitants. Elle est un petit pays d’Europe, mais musicalement, elle fait partie des plus grands. Elle est la troisième exportatrice de musique au monde, après les États-Unis et le Royaume-Uni. Comment expliques-tu cela ? 
Jennie Abrahamson : Je pense que c’est dû à toutes nos idoles suédoises. Regarde quand Ingemar Stenmark était le meilleur des skieurs alpins au monde, ou Björn Borg pour le tennis. Après eux, tout a été plus facile. Il en est de même avec la musique. En Suède, nous avons eu beaucoup d’artistes à la renommée internationale, comme ABBA. Je pense que ça nous a permis de rêver et tout d’un coup, la jeunesse a commencé à prendre pour acquis (dans le bon sens du terme) que le succès était à portée de main. Et puis, il y a aussi une vraie tradition musicale en Suède. La Scandinavie s’est totalement accaparée de la pop. Et de nos jours, avec l’influence de toute cette nouvelle génération suédoise, je pense que la musique nordique va repousser encore plus loin les limites.

Il y a eu, en Suède, une vraie vague de chanteuses indépendantes qui a permis de recréer le paysage musical suédois.

La Suède a aussi une grande et belle scène indépendante. Je pense, plus particulièrement, à la scène féminine et féministe comme Nina Kinert, Linnea Olsson, Rebekka Karijord, Ane Brun ou Frida Hyvönen. Elles sont toutes tes amies et, à un moment de vos vies, vous avez toutes joué les unes avec les autres. Pourrais-tu dire qu’ensemble, vous avez permis l’émergence d’une musique féminine en Suède ? 
Ce serait prétentieux pour moi de le dire, puisque je fais partie du groupe d’artistes cité. Mais oui, je pense que nous y sommes toutes pour quelque chose. Il n’y a heureusement pas que nous, mais bien sûr, je prends beaucoup de force et je m’inspire beaucoup de ceux et celles dont je suis proche. Je crois vraiment, en nous soutenant les unes les autres en tant qu’artiste indépendante, que nous (et bien d’autres) avons créé un élan dans nos propres carrières. Et comme je l’ai dit lors de la question précédente, nos modèles sont importants. Si tu vois tes proches réussir, alors tu comprends qu’il existe réellement une voie vers la réussite. Et c’est aussi un état d’esprit à avoir. Ne pas être intimidée par la réussite des autres, mais plutôt s’en inspirer. En cela, je pense que nous avons toutes réussi.

Penses-tu, qu’il est plus simple d’être une femme dans l’industrie musicale suédoise ou alors, la Suède est aussi un pays musicalement assez macho ?
La Suède est majoritairement un pays féministe. Mais l’industrie de la musique est ce qu’elle est : un business. Le changement d’idées, sur ce qui fonctionne et se vend, a mis aussi du temps chez nous. Je pense qu’il est intervenu, chez les Majors, il y a seulement trois ou quatre ans. Mais c’est déjà ça ! Malgré tout, si je reprends les noms que tu as mentionnés dans la question précédente, il y a eu une vraie vague de chanteuses indépendantes qui a permis de recréer le paysage musical suédois. Et je pense que ce mouvement a été très féministe !

Pourrais-tu dire que ta musique et tes albums sont féministes ?
Je ne sais pas. Je suis profondément féministe. Parfois j’écris sur le féminisme. Et puis, j’écris, je produis et possède ma propre musique, avec mon label. Je suis la seule cheffe de mon groupe. Dans ce sens, mon féminisme se ressent au-delà de tout mon travail. Mais la musique est la musique. Je n’aime pas toujours l’idée d’étiquetage. Elle doit être capable de se défendre par elle-même.

Quand on écoute la pop/dreampop, on est obligé d’admettre que la Suède est le plus grand pays au monde. On reconnaît toujours un artiste venant de Suède (toi, Nina Kinert, The Knife, Jonathan Johansson, Amanda Mair, etc.). Il existe une sorte de tonalité musicale suédoise. Comment l’expliques-tu ?
Je crois que nous sommes fortement influencés par les quatre saisons et (pour beaucoup d’entre nous qui venons du nord) par la quantité d’obscurité qui nous entoure de l’automne jusqu’au printemps. Je pense que cela apporte un renforcement émotionnel à chaque changement de saison. Ça apporte aussi une sorte de mélancolie ou d’obscurité dans notre musique, qui peut alors paraître soit douce, soit joyeuse, selon les saisons. Voilà ce que nous apportons peut-être à la musique.

Parlons désormais de ton nouvel album : Reverseries. Tu as dit que l’écriture de l’album s’est faite en réaction d’une longue fatigue que tu as eue, après la tournée avec Peter Gabriel. Pourrais-tu nous en dire plus ?
Ce n’est pas seulement la tournée avec Peter Gabriel qui m’a épuisée. En plus des quelques mois de tournée avec Peter, j’avais beaucoup tourné avec mon précédent album. Et en parallèle de tout ça, j’étudiais la psychologie à plein temps à l’université de Stockholm. C’était une idée horriblement stupide de vouloir faire ces trois choses simultanément. L’été dernier, une fois le semestre et la tournée finie, j’ai essayé de commencer mon nouvel album. Je suis allée au studio tous les jours pendant trois semaines et je me suis endormie… avant de réaliser, que tout cela n’était pas une bonne idée. J’ai donc pris l’été pour me reposer et j’ai recommencé à travailler à l’automne.

Reverseries est un mot inventé à partir de quelques-uns qui représentent la musique et les paroles de l’album.

Où as-tu enregistré ce nouvel album et quels ont été les conditions de cet enregistrement ?
Je partageais le même espace de travail que Linnea Olsson, qui était alors en train d’écrire son nouvel EP. Du coup, nous avons travaillé côte à côte. Nous déjeunions ensemble et entrions et sortions de nos studios respectifs pour écouter nos enregistrements et partager nos ressentis. C’était un beau moyen pour être créative.

Je suis fière d’avoir pris du temps pour moi et écrit, composé sans stress. Et même si j’avais commencé à écrire, en pensant faire 1 ou 2 EP assez courts (avec des tubes potentiels), je me suis retrouvée, au final, avec l’album le plus long à ce jour : 10 titres pour 54 minutes. Cela reflète mon esprit à l’automne. J’avais besoin de lenteur. Quand j’ai ensuite montré mes chansons au groupe, nous n’avons pas essayé de les changer, nous les avons laissées comme elles étaient. L’album a été répété et enregistré dans les conditions du live, avec mon magnifique groupe, pendant 2 semaines. Et puis, avec mon co-producteur Johannes Berglund, nous avons pris un peu plus de temps pour le finir.

Ton nouvel album s’intitule Reverseries. Que signifie ce mot et donc ce titre ?
Reverseries  est un mot que j’ai inventé à partir de quelques-uns qui, pour moi, représentaient la musique et les paroles de l’album. « Reverse », « Reveries », « Stories », etc. J’aime bien l’idée que l’album ait sa propre identité et soit vraiment unique. J’ai demandé à beaucoup de mes amis anglophones comment ils interprétaient ce mot et je n’ai reçu en retour, que de belles suggestions, allant toutes dans la direction que je souhaitais.

Si je ne me trompe pas, tu es encore signé sur le label indépendant « How Sweet the Sound » ? Qu’est-ce que ça signifie pour toi d’être encore une artiste indépendante ?
“How Sweet the Sound” est mon propre label, que j’ai créé en 2007, à l’occasion de la sortie de mon premier album. Donc on peut dire que je suis totalement autoproduite. Après l’avoir lancé, j’ai réalisé que l’administration était un enfer, mais j’ai aimé cette liberté de faire ce que je voulais quand je voulais. Je n’ai même pas essayé de signer sur d’autres labels, jusqu’à ce cinquième album. À chaque sortie d’album, les choses allaient de plus en plus vite, alors cette fois, j’ai senti que je ne pouvais pas tout faire toute seule. J’ai donc envoyé quelques chansons au début de l’enregistrement, afin de voir s’il y avait un intérêt ou non. J’ai eu des retours très positifs, mais les idées que certains avaient pour me vendre et me faire signer m’ont vraiment découragée. J’ai alors senti qu’il était plus important que jamais de maintenir mes propres idées. Je suis fière d’avoir trouvé un entre deux avec Kartel Music au Royaume-Uni, qui me relaie en tant que manager et me donne des idées ou prend soin de mon travail.

Le gouvernement suédois disait « nous allons aider les réfugiés, nous ne tournerons pas le dos ». Et ensuite, ils ont fermé les frontières.

Comme avec tes précédents albums, Reverseries est un magnifique album dreampop. Même si les paroles sont assez mélancoliques, la musique, contrairement aux précédents albums, semble plus joyeuse, dansante et pêchue. Je vois dans Reverseries deux albums : un album optimiste, sur le plan musical et un album plus pessimiste, sur le plan littéraire.
Je suis heureuse de lire ton interprétation. Je n’ai réellement jamais pensé à cette vision, mais oui, peut-être est-ce cela… J’aime beaucoup quand il y a des contrastes dans la musique, quand la joie et la tristesse vont de pair. « Joyeux » en soit, n’était pas vraiment un choix pour l’album, mais d’autre part, une de mes plus grandes inspirations, quand j’enregistrais mes démos, était « State of Independence » de Donna Summer. Ce son de basse, je l’adore ! Et peut-être, en y réfléchissant, c’est la définition de la joie. Donc remercions Donna pour le côté joyeux de l’album.

Je sais que beaucoup de journalistes suédois te l’ont aussi dit en interview, mais le titre « Not In My Name » est splendide : un magnifique intro au piano, puis une répétition de « Not in my name » pour appuyer les propos de la chanson et enfin, un final assez électro. C’est peut-être la première fois où l’on t’entend chanter un titre politique. Pourrais-tu nous en dire plus ? 
Merci ! Je ne dirais pas que c’est mon premier titre politique, j’en ai fait quelques-uns auparavant. Et concernant l’album, il n’est pas le seul (il y a aussi « Safe Tonight » et « Anyone Who »). Mais oui, « Not In My Name » est définitivement le plus direct, celui qui est impossible de mal interpréter. L’automne dernier était une période plutôt dure, sur le plan social. On pouvait dire que cela affectait tout le monde. Des gens fuyaient, pour leur vie, une guerre brutale et arrivaient chez nous pour retrouver de la sécurité. Beaucoup de suédois se sont alors retrouvés, ont apporté leur aide, ont construit des abris pour que les réfugiés puissent trouver du repos avant de continuer leur voyage, ont manifesté… Pendant ce temps, le gouvernement suédois disait « nous allons les aider, nous allons ouvrir nos frontières, nous ne tournerons pas le dos ». Et ensuite, hop, ils ont fermé les frontières. Ça en a choqué beaucoup d’entre nous. C’était un choix tellement triste, alors que des parents faisaient tout pour sauver leurs enfants de la guerre et que certains mourraient en pleine Méditerranée. C’était comme si nous ne voulions pas voir ce qu’il se passait et que nous n’étions pas concernés par tout cela. Ce changement, il n’était pas en mon nom (Not in my name). Il me semblait important de le dire, via cette chanson.

Le dernier titre de Reverseries est une reprise de Bruce Springsteen, « Lift Me Up ». L’occasion parfaite pour moi de finir cette interview avec un questionnaire de Proust, comme j’en ai l’habitude, afin de mieux connaitre la culture des artistes. 

Quel a été le premier album que tu as acheté ? 
Seeds of Love de Tears for Fears.

Quel est le premier concert où tu es allée ? 
Le vrai premier concert : U2 au Globe Arena de Stockholm, à l’occasion du Zoo TV Tour, après la sortie de leur album Achtung baby. Ma grande sœur m’y avait emmené en guise de cadeau d’anniversaire, et j’ai été complètement sur la lune.

Quel est le dernier album que tu as écouté ?
Probablement le dernier James Blakes, Solange ou le premier album du suédois Algesten. Ce sont les trois artistes qui tournent en boucle chez moi, en ce moment.

Quel est le dernier concert où tu es allée ?
Une des icônes suédoises, Eva Dahlgren, quand elle a récemment joué à Stockholm. La totalité de mon groupe joue pour elle pendant sa tournée, donc c’était assez drôle pour des tas de raisons. Un concert fabuleux!

Quel est ton groupe ou chanteur/chanteuse suédois(e) préféré(e)
J’en ai tellement. Mais allez, si je ne dois en choisir qu’un, en ce moment ce serait plutôt Algesten.

Et parmi les non-suédois, quels sont tes artistes préférés ? 
Je déteste choisir, désolé.  Je suis nulle pour ça. Mes goûts musicaux sont si variés et éclectiques, que je n’ai réellement jamais écouté l’entièreté d’une discographie d’un groupe. J’aime vraiment beaucoup d’artistes, disons juste ça.

De quels artistes es-tu jalouse et aimerais-tu avoir son talent ?
Il y en a tant ! FKA Twigs pour son élégance et son talent de danseuse. Solange pour sa beauté et son image. Et PJ Harvey pour être l’artiste la plus cool et créative. Et la liste n’est pas finie.

Quelle est la dernière découverte musicale que tu as faite et que tu aimerais partager avec nous ?
Ce n’est pas tout à fait une découverte récente, mais je dirais Mariam the Believer (Mariam of Wildbirds & Peacedrums). Même si je suis encore complètement addict de son précédent single, « To Conquer Pain With Love » (à jamais, sa plus belle chanson), elle vient de sortir un magnifique nouveau single, « Crust ».

Interview réalisée par Renaud Bongiovanni

Reverseries – Jennie Abrahamson

On l’a attendu ! Au fil des teasings et des singles, j’avais hâte de l’écouter. Puis soudain, avant tout le monde (avantage de la presse), j’ai pu découvrir Reverseries. Et le moins que je puisse dire, c’est qu’il ne nous déçoit pas. On retrouve cette mélancolie de la pop suédoise (« You Won Me Over », « Bloodlines », « Don’t Talk ») et en même temps, un côté plus punchy (auquel j’étais assez sceptique au départ) qui n’est pas déplaisant (« To The Water », « Anyone Who »). À l’instar de ses précédents singles (« Hard To Come By », « The War », « Wolf »), Jennie montre que l’on peut être une artiste autoproduite et en même temps créer des tubes radiophoniques. Car oui, si l’album est sombre au niveau des paroles, il y a un côté électro sur certains titres, qui nous envoûte et nous donne envie de se dandiner.

Et puis, au milieu de tous ces titres, on trouve le poignant « Not In My Name ». Revenant sur la crise des réfugiés et la politique suédoise vis-à-vis de ces hommes et femmes fuyant la guerre, on reste scotché. « Not In My Name » est un bijou musical et littéraire : « When you shut them out, it’s not in my name. When you tell them off, it’s not in my name. When you close the gates, it’s not in my name ». On ne peut rester insensible à ce titre, que l’on espère retrouver un jour les ondes radiophoniques, tellement il est agréable d’entendre une belle parole sur de la musique pop. Il n’y a donc pas que MIA (avec « Borders ») pour parler de la crise politique majeure de ces dernières années.

Tu l’auras donc compris, Reverseries est un bonheur de 54 minutes, qui passe à une vitesse grand V.  On reste éblouit devant tant de talent artistique. La Suède est assurément le pays de la pop féministe et indépendante !


► Reverseries,
le 5e album de Jennie Abrahamson, sortie le 24 février, chez How Sweet The Sound.

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