Fishbach : « C’est assez jouissif de montrer qu’on peut très bien se débrouiller toute seule »

INTERVIEW – Elle est la nouvelle enfant terrible de la musique indé. Fishbach est le phénomène qui monte. Un petit bout de femme qui mélange les influences, le passé et le présent, l’esthétique gothique et romantique. Elle a accepté de jouer au jeu des « mots » pour Rocknfool.

(c) Morgane Milesi

Années 1980 ?
Pas mon époque, mais une époque que j’aime beaucoup artistiquement grâce à son audace, mais que je ne cherche absolument pas à réchauffer. Je commence à en avoir un petit peu marre, je t’avoue, qu’on me compare à ça. Mais c’est vrai, après, je n’y peux rien parce que ça m’a bercée pendant toute mon enfance. C’est inconscient, non-volontaire. Quand je me mets devant l’ordinateur et que je cherche des sons, ce qui sonne, ce qui me parle c‘est des sons de synthés super froids, des basses funky, des voix dans la reverb‘, des rythmiques super simples, des textes un peu noirs sur des mélodies dansantes, ou l’inverse, des choses niaises sur des musiques badantes, des doubles sens dans les mots.

Tu es d’accord pour dire qu’il y a quand même un revival des années 1980 ?
Il y a un revival depuis les années 2000. Mais contrairement aux autres revivals, il dure. Dans les années 1990, on sublimait les années 1970, dans les années 1980, on sublimait les sixties. Là, le revival 1980, il dure. J’en ai un peu marre aussi qu’on fasse un procès à cette décennie et qu’elle en prenne plein la gueule.

On a tendance à dire que c’était la décennie un peu merdique alors qu’on s’en inspire énormément. Paradoxal !
Mais c’est n’importe quoi ! Alors oui, c’est vrai qu’il y avait pas mal de merde, mais il y a eu une énormément de choses, il y a eu beaucoup plus de disques, grâce aux machines, le numérique a démocratisé l’accès à la musique et à la création. Les instruments coûtaient énormément cher.

Daniel Balavoine ?
Mon petit chouchou d’amour. C’est pour tout te résumer (rires). C’est quelqu’un qui me touche beaucoup. Au début de sa carrière, ça ne marchait pas bien, il a longtemps cherché sa voie. Au début, il chantait un peu comme Véronique Sanson ou Julien Clerc avec le vibrato dans la voix. Il a changé quelques trucs ensuite, il s’est un peu engagé. Il était aussi très décrié parce qu’il avait une voix très androgyne, qu’il montait dans les aiguës. Pour moi, Balavoine, c’est les textes, les mélodies, c’est comment allier le mot avec la note pour que la note donne encore plus de sens aux mots. Je ne sais pas ce qu’il serait devenu s’il n’était pas mort. Peut-être qu’il serait devenu un vieux con. Mais je ne crois pas. Il y a des mecs comme Renaud maintenant, tu peux te poser la question ! Mais il y a aussi des gars comme Lavilliers, Christophe qui sont chanmés et qui continuent à faire des bons disques. Ça, c’est cool…

Une chanson de Balavoine en particulier ?
Oui ! En tant que chanteuse, quand tu maîtrises « Tous les cris, les SOS » en karaoké, tu te dis « là, c’est bon, je sais chanter ». La tessiture est tellement large. Quand je me mets à la chanter et que j’y arrive… il y a une espèce de jouissance physique. C’est jouissif de chanter du Balavoine pour les chanteurs. Un bonheur.


Les Victoires de la musique ?
Une compétition comme une autre. Il y a les Jeux olympiques, il y a les César, il y a les Victoires. Je pense que ce n’est pas nécessaire, mais c’est toujours agréable d’avoir la reconnaissance du milieu. Évidement, ceux qui n’y sont pas crachent dessus, ceux qui y vont s’ennuient parce qu’apparemment, c’est très long et puis ce sont des spectacles qui ne respectent pas vraiment les artistes, même les gros. Mais pour ceux qui en sont lauréats où nommés, je pense que c’est super. Il y a Radio Elvis qui a gagné un prix, et bien ça va leur donner une putain d’exposition. Ils viennent de l’indé, c’est cool pour eux. J’espère que ça va leur donner un coup de main.

C’est peut-être pour les « révélations » et les nouveaux artistes que c’est plus intéressant au final ? La preuve avec Jain ou Christine & The Queens…
Jain, elle en a pris deux, mais en même temps, elle défonce, tu ne peux pas batailler. C’est bien, tant mieux. Je ne suis pas anti-Victoires, genre ce n’est que des paillettes. Que dalle !

Rita Mitsouko ?
Contrairement à ce qu’on pourrait croire, j’ai découvert bien tard. On me compare un peu à Catherine Ringer Je comprends, faut bien des références dans la vie ! J’aime beaucoup la femme, il n’y a pas de problème, mais oui, j’ai découvert tard. Le premier album, c’est magnifique, ça fait seulement quatre ans que je connais cet album alors que j’ai commencé la musique à 17/18 ans. Mais c’est normal d’avoir et de donner des références. Quand tu parles d’un concert à tes potes, ils te demandent « ouai ça ressemble à quoi ?«  Pour en parler, t’as besoin de donner des exemples, mais sinon je n’ai jamais essayé de faire comme les Rita Mitsouko.

« Christine & the Queens est un peu comme une grande sœur pour nous toutes »

Les femmes dans la musique ?
Elles ont souvent été mises à côté de la musique. Un des premiers concerts que j’ai fait, j’avais rencontré le groupe La Femme. On faisait partie d’une soirée Rock’n’Girls et ils pensaient que La Femme, ce n’était que des filles, vu qu’on entend une voix de fille sur les chansons. Ça m’a toujours fait halluciner comment on met le rock d’un côté et les femmes de l’autre. Et aujourd’hui, en ce moment-là, avec Christine &The Queens, Cléa Vincent, Juliette Armanet, Norma, il y a tout un tas de meufs qui arrivent et qui savent tout produire elles-mêmes. On n’a plus besoin d’arriver, comme une petite chose, on ne sait pas produire, on ne sait pas faire. On n’arrive pas dans les maisons de disques et un mec nous dit « attend ma poulette, je vais m’occuper de toi ». Maintenant, on a nos ordis, on peut produire, on peut aller au bout de nos idées, sans être à la merci de quelqu’un du milieu, qui, souvent, il faut le dire, est un homme. Moi, je pense, que dans les disques qui sortent en ce moment, les meilleurs sont féminins. Je ne veux pas être méchante avec mes homologues masculins, mais je ne connais pas un premier album en français d’un chanteur qui soit cool cette année. Ou alors, j’attends. Les artistes neufs qui arrivent, ce sont vraiment les meufs. Il n’y a pas longtemps, il y a des journalistes qui nous ont réunis, on était une bande de meufs, on était entre copines, c’était cool, mais on se demandait où étaient nos homologues masculins ! On veut l’égalité, on ne veut pas un monde de meufs. Mais, c’est vrai que, quelque part, c’est assez jouissif de montrer qu’on peut très bien se débrouiller toute seule.

Est-ce que tu penses qu’une nana comme Christine & The Queens a fait bouger les choses ?
Peut-être… surtout qu’elle, elle utilise beaucoup son androgynie et cette volonté de ne pas être désirable, de ne pas jouer sur son corps alors qu’elle a un physique. Moi aussi, j’ai ce rapport au corps dans le geste notamment, mais ce n’est pas dans un effort ou une volonté de séduction comme on peut le voir dans tellement de clips de meuf. Mais pourquoi vous continuez à faire ça les filles, vous ne nous rendez pas service, ça ne fait pas avancer la cause féministe ! Christine, je ne suis pas fan de tout ce qu’elle fait, mais tu ne peux pas lui retirer ce qu’elle fait. Elle a une singularité, elle propose un show énorme, elle cartonne dans le monde entier. Respect. Elle est un peu comme une grande-sœur pour nous toutes. Je pense.

Et puis ça prouve aussi, qu’une nana n’a pas besoin de jouer sur la sexualité…
Et pourtant, elle est sexuelle même si son projet n’est pas sexué. Elle a ce rapport au corps qui est étrange. Elle me fascine.

La scène ?
C’est l’endroit où je me sens le mieux. Il y a deux espèces de liberté dans la vie. C’est le sexe et la scène. Comme quand tu t’apprêtes à faire l’amour avec quelqu’un, tu as une espèce d’appréhension avant. Et puis après tu te lances, tu t’exprimes, tu partages avec l’autre. Moi, c’est avec le public en l’occurrence. Si le public ne joue pas le jeu, je vais être renfermée et vice-versa. Si je ne donne pas de moi, il ne va pas vouloir s‘ouvrir, partager, danser. Et puis, une fois que c’est terminé, il y a les applaudissements, c’est l’orgasme total. Eux sont heureux par ce qu’ils ont reçu et nous, on est heureux parce que ce qu’on reçoit. Et quand on descend de scène, on plane un peu. Tu ne sais plus combien de temps ça a duré, mais tu sais juste que c’était bon. Si tu en reparles, tu vas te souvenir des petits détails. Sur scène, je me sens libre, je me sens bien. Même quand j’étais seule, je n’avais pas peur de monter sur scène.

L’amour ?
Mais si on ne parlait pas de ça, de quoi parlerions-nous ? Vous n’écririez pas sur des choses que vous aimez, on n’irait pas en concert. L’amour gère tout. Et dans les paroles de chansons, c’est pareil. Il y a beaucoup de paroles qui m’ont aidée à faire le deuil de relation, il y a des textes qui m’ont fait tomber amoureuse, il y a des chansons qu’on partage entre amis. L’amour, j’en parle beaucoup dans mes chansons. La mort aussi. Mais c’est un thème universel. Je ne sais pas s’il y a des artistes qui ne l’ont jamais abordé. Ça peut être une volonté artistique… mais même Didier Super a déjà parlé d’amour ! (rires)

« j’aime bien sublimer les choses comme dans un roman »

La Cigale ?
Ouh madame (rires) ! Quand mon tourneur me l’a proposée la première fois j‘ai dit non, parce que c’est trop gros pour moi. Je voulais une Maroquinerie. Ils disaient non, parce que c’était trop petit. Du coup, je suis allée voir des spectacles, j’ai regardé la salle. Et, je me suis dit « putain, c’est beau quand même ». C’est une super belle salle. Et j’ai accepté de faire une date la-bas, avec beaucoup d’appréhension. Savoir qu’elle était complète un mois avant était une grosse surprise. On en fait une deuxième en mai. Paris, c’est important pour moi. C’est là que j’ai rencontré mon public. Je viens des Ardennes, je chantais à Reims avant, toute seule, et mes chansons ne parlaient pas aux gens. À Paris, ça a fonctionné. Une grosse surprise aussi, parce qu’à Paris, les gens sont très exigeants.

Romantisme ?
Je le vois pas que dans le sens amoureux. Je suis fascinée par le XIXe siècle. On dit que je suis influencée par les années 1980 mais je le suis encore plus par le XIXe siècle. Littérature, poésie, peinture. J’aime ce mouvement romantique parce qu’il évoque l’expression des sentiments personnels. C’est encore quelque chose de très esthétique. Des sentiments très exacerbés. Je viens de la ville de Rimbaud. Je fais très dure quand on me voit, mais en vrai, je suis une grande romantique. Avec mon mec, on est un cliché romantique. Ça me fait marrer, mais je trouve ça beau. Et même dans mes chansons, parfois, je me dis « c’est abusé de dire ça, c’est trop à l’eau de rose, ça pue » mais en fait, c’est vraiment ce que je suis. Même le romantisme en solo me plaît. Ces gens qui réfléchissent seuls dans la nature. Cette vision romantique des choses me plaît. (silence). Tu vois, mes ex-copains, je les aime toujours parce que je garde cette vision des choses belles qui se sont passées. Certes, sur le coup, j’étais vénère, mais j’aime bien sublimer les choses comme dans un roman.

On revient toujours au « sublimer même le tragique » !
Toujours ! Les moments tristes ou durs font partie de la vie. Parfois, je me dis, heureusement que ce mec-là m’a quittée comme une merde, parce que du coup, ça a fait de moi ce que je suis maintenant et depuis j’ai appris des choses sur moi. Et finalement, même si j’en ai chié, je sublime celle que j’étais à ce moment-là. Je me dis « putain, t’as été forte ».

Propos recueillis par Sabine Swann Bouchoul et Morgane Milesi

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