Peter Henry Phillips : « C’est bien de vouloir protéger la langue française, mais on se bloque du reste du monde »

INTERVIEW – Peter Henry Phillips n’est pas un nouveau venu sur la scène musique. De la bouteille, il en a. Pourtant, il a pris plus de dix ans à sortir un album sous sa propre bannière. Le Québécois nous parle de sa musique, de sa genèse et du choix de la langue anglaise pour s’exprimer dans ses chansons.

Rocknfool : Si tu devais te présenter à quelqu’un qui n’a jamais écouté ta musique, en quatre mois, tu dirais quoi  ?
Peter Henry Phillips : Je dirais émotion, sensibilité, voyage et brut au sens authentique. Les voyages m’inspirent beaucoup. J’ai beaucoup voyagé avec la musique de films.

Une ville t’a plus inspiré qu’une autre ?
Paris m’inspire beaucoup. New York aussi. Je pense qu’il faut aller dans les extrêmes pour vivre des choses « heavy ».

C’est ton premier album, pourquoi avoir attendu aussi longtemps ?
Ça a été un concours de circonstances, il y a beaucoup de projets qui se sont enchaînés et ça ne m’a pas laissé de temps pour moi. Il y a des chansons sur l’album qui ont dix ans, voire quinze ans. Mais j’ai toujours eu des projets intéressants, j’ai toujours repoussé. Et puis, un jour, tu regardes tes potes de 60 ans qui n’ont pas encore trouver leur chemin, ou qui travaillent pour les autres tout le temps, qui sont devenus aigris, tu te dis « non, je ne veux pas être ce mec-là ».

Le déclic, ça a été quoi ?
Il n’y a pas tant eu de déclic. J’ai juste rassemblé des potes et on s’est dit « faisons de la musique ensemble pendant deux semaines pour faire mon album ». Je n’avais pas de label, j’ai tout produit moi-même. L’enregistrement était vraiment cool. On était chez moi, à la campagne. J’étais toute la journée dehors au soleil avec mon micro. J’ai toujours fait partie d’une équipe, c’est la première fois que je pouvais faire ce dont j’avais envie.

« Une chanson vit tout le temps »

Tu penses déjà au deuxième album ?
Oh mais oui j’y pense ! J’écris tout le temps, je fais des trucs en secret.

Il y a des chansons qui ont dix ans, mais elles ont bougé depuis non ?
Oui bien entendu. « The Night », c’est une chanson que j’avais composée pour le court-métrage d’un ami. Elle est très vieille et je ne pensais même pas la mettre dans l’album. On était tous dans le studio à quatre heures du matin, et j’ai demandé d’essayer de refaire cette chanson. J’avais joué deux mesures et puis on a enregistré d’un coup, c’est une version hyper spontanée, brute. Si on écoute la version du court-métrage, on n’entend pas du tout la même chose. Et puis, en live, c’est encore autre chose. Une chanson vit tout le temps.

Quelle a été la chanson la plus dure à enregistrer ?
C’est une qui n’est pas dessus, qui n’est pas encore achevée. Elle a même pas encore de titre ! (rires)

C’est quoi la différence entre composer une musique de film et une musique pour soi ?
La musique, c’est la musique. Le truc pour la musique de film, c’est que c’est une commande et on doit se plier à la volonté du réalisateur, et à ce que le film demande. Pour moi, une musique de film c’est celle que l’on ne remarque pas. On regarde le film et on ne note même pas qu’il y a de la musique du début jusqu’à la fin. C’est tellement important de coller à l’image, aux personnages, de donner un son et une atmosphère. Quand c’est pour nous, on pense à la scène, à ce que les chansons vont rendre.

Qu’est-ce que tu préfères ?
J’aime tout de mon métier, j’aime la rencontre avec les réalisateurs, avec le public, j’aime être sur scène, en studio, il y a pas de plus ou moins.

Est-ce qu’on peut tout de même mettre un peu de soi dans une commande pour un film ?
Oh oui, c’est certain. Avec des tons, des instruments spécifiques, des arrangements, on peut se dire « là, tu vois, c’est ma signature ». On finit toujours par laisser son empreinte.

Il y a une chanson qui m’a marquée sur ton album, c’est « Dreamcatcher », parle moi un peu de ce titre.
En fait, j’ai construit mon studio à la campagne, quand on a eu fini de mettre les dernières planches j’ai lancé l’ordi pour enregistrer, on a installé deux micros et on a improvisé pour le fun, et puis est né « Dreamcatcher ». On a essayé de la réenregistrer, recréer ce moment mais ça a été compliqué.

Au Québec, vous avez aussi cette polémique du choix de l’anglais ou du français dans la chanson…
C’est pire chez nous, mais depuis cinq ans, les gens se sont un peu calmés. Je n’ai jamais aimé politiser les chansons, je trouve que c’est de la géopolitique. Les gens ont mélangé les choses. Les Francophones ont été les esclaves des Anglophones, ils tenaient le Canada, ils nous gardaient avec le moins d’éducation possible et plus de religion possible. Après, il y a eu tout un mouvement pour s’affranchir des Anglais, c’était mal vu de parler anglais. Et les Anglais nous disaient « speak white », parlez blanc, parlez anglais. Pour eux, le français c’était la langue de l’Afrique. C’était assez fou, ça a été très politisé. C’est bien de vouloir protéger la langue française, mais on se bloque du reste du monde. La mentalité québécoise pendant longtemps, ça été « vivre pour un petit pain », on se contentait d’un peu. Moi, je ne me suis jamais posé la question, j’ai toujours écrit en anglais, depuis que j’ai douze ans. La majeure partie de mes influences sont anglo-saxonnes. Mais j’ai aussi écouté du Jacques Brel, Georges Brassens, Félix Leclerc. Écrire en français, cela aurait été me trahir, aller à l’encontre de mes élans artistiques.

« Je fais tellement de musique que je n’en écoute pas »

Beaucoup de groupes du Canada explosent sur la scène internationale actuellement, comment tu l’expliques ?
Je ne sais. On fait beaucoup de musique, on aime partager, on a envie de sortir de chez nous.

Est-ce que tu écoutes beaucoup de musique en général ?
Non, pas du tout, c’est ça qui est drôle. Je fais tellement de musique que j’en écoute pas. Sinon, j’écoute du classique, du Chopin, ou alors un vinyle des Pink Floyd mais pas vraiment de moderne. Je suis producteur et je me dis parfois que je devrais écouter ce qui se fait, ce qui est hype, pour connaître les recettes. Mais quand je rentre à la maison, après le travail, je n’ai pas envie.

Est-ce que c’est pour éviter d’être une éponge et de se laisser influencer ?
Oui aussi. C’est exact. J’ai jamais vraiment écouté les trucs de l’heure, ça me tente pas de copier. Parfois, tu sais, tu te dis que tu as une idée géniale, que tu vas l’enregistrer, et puis tu te rends compte que d’autres l’ont fait. Mais c’est juste parce que c’est dans l’air du temps. Quand tu as une idée géniale, il faut se dire qu’il y a quelqu’un en Chine, en France, en Amérique du Sud ou n’importe où, qui a la même ! Ce n’est pas copier ou plagier, c’est juste parce que c’est l’énergie du temps !

Propos recueillis par Sabine Swann Bouchoul

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