Lettre à Bob Dylan

LIVE REPORT – Le légendaire Bob Dylan était au Centre Bell pour un concert exceptionnel dans le cadre du Festival International de Jazz de Montréal. Un moment hors du temps.

Cher Bob,

J’ai entendu des millions de choses sur toi et tes concerts. Que tu jouais dos au public, que parfois tu refusais les écrans géants en festival, que tu étais bougon, que tu changeais tellement les arrangements des chansons qu’on ne pouvait pas les reconnaître. Que tu ne chantais pas très bien etc.

Mais je me fous pas mal dès on-dit. Ce que je sais, c’est que toi, Bob, tu es l’un des artistes que j’érige en héros. Tes chansons protestataires, ta plume de poète, ta façon d’avoir révolutionné le folk. Tu es l’un des artistes qui a littéralement changé ma vision de la musique. Le fait est, que j’attends de te voir en chair et en os depuis mes quatorze ans. Depuis que j’ai entendu à la radio « Like a Rolling Stone ». Ça m’a pris aux tripes. Bien sûr, je te mentirai si je te disais que je connaissais par cœur chacun de tes albums. Il y en a beaucoup. Et je suis née trente ans trop tard pour avoir suivi toute ta vie. J’ai appris à rebours. Mais j’ai tout lu, et tout vu sur toi.

S’il y a une chose que je sais sur les artistes qu’on chérit le plus, c’est qu’on peut être déçu de les découvrir sur scène lorsque leurs jeunes années sont déjà loin derrière. Je me rappelle avoir été très mal après avoir vu Lou Reed, ratatiné sur son siège, fixant un iPad pour lire les paroles de ses chansons.

Times are strange

J’ai lu tellement de témoignages acerbes que je ne pouvais que m’attendre au pire. Et ce n’était pas le pire. Ce n’était peut-être pas le meilleur non plus, mais cela a suffi pour emballer, emporter mon cœur de fan. Disons-le, oui, je le suis. Il est 20 heures piles quand tu apparais sur scène pour t’installer derrière ce piano que tu ne quitteras qu’à quelques reprises pour jouer les crooners un peu fatigués, il est vrai. Le public s’est levé comme un seul homme. Spontanément, pour t’applaudir.

Pendant une heure et demi, montre en main, tu ne vas pas adresser un mot au public. Tu vas te contenter de chanter avec cette voix cassée, abîmée, rauque, tout aussi fatiguée que ta silhouette. J’imaginais peut-être que tu allais lancer à un moment, à la manière d’un Johnny Cash, un « Hey… I’m Johnny Cash ». Mais non, tu vas seulement chanter. Tes chansons à toi, tes vieilles, tes moins vieilles, des reprises aussi. Un set  blues et country. Différentes couleurs, différentes ambiances. Toutes tes facettes.

« People are crazy and times are strange ». C’est avec « Things Have Change » que tu vas commencer ton set. Je ne peux pas être plus d’accord avec toi. Tu es fixé derrière ton piano entouré de cinq excellents musiciens. Tous à distance respectable. Chacun dans son coin de la scène, immense, baignée par différents jeux de lumières. Vous ne parlerez pas vraiment pendant le concert. Peut-être quelques échanges de regards par moments. Furtifs, les regards.

Why try to change me now

Le public, lui, est suspendu à tes lèvres, Bob. Moi aussi. Ils te regardent, te scrutent. Te jugent peut-être. Il y a ce grand-père venu avec son petit fils, adulte. Il lui raconte ton passage à l’électrique. Un scandale, à l’époque. Tu dois bien rire maintenant de voir que tous les folksingers jouent de la guitare électrique, et que c’est devenu tout à fait normal. Il y a ce couple aussi qui se demandera pourquoi ta voix est si usée. J’ai entendu la femme dire : « Il va bientôt mourir non ? Il chante comme si c’est son last show« . Elle oublie que tu as 76 ans et que tu as vécu mille vies. Elle attendait « Hurricane ».

Tu ne la chanteras pas. En revanche, tu chanteras « Highway 61 Revisited », « Desolation Row », « Don’t Think Twice, It’s Alright », « Blowin’ In The Wind », « Tangled Up In Blue », « Ballad Of The Thin Man ». Des titres accueillis à chaque fois par les applaudissements et la joie de la foule. Certes, ta voix chevrote, ta diction est moins parfaite qu’avant, mais tes intonations sont là, les mêmes qu’avant. Les arrangements ont changé. Toi, tu es derrière ton piano. Tu ne toucheras pas ta guitare. Peu importe.

Quand tu ne chantes pas tes chansons, ce sont celles des autres que tu réinterprètes à ta manière à toi, avec cette façon si personnelle d’appuyer sur certains mots. Il y aura « Once Upon a Time », « Stormy Weather », ou encore la magnifique reprise « Melancholy Mood » de Frank Sinatra. Je crois que c’est à ce moment que tu m’as perdue. Je n’ai pas contrôlé la petite larme qui a coulé sur ma joue. Mon voisin d’un soir non plus d’ailleurs. On a pleuré ensemble en se disant « il est fort quand même ». Et puis, il y avait aussi cette cover de « Why Try to Change Me Now ». Cette chanson, Bob, elle te va si bien. « Why try to change me now, why can’t I be more conventional. People talk, people stare. so I try, but can’t be… »

C’était la première fois que je te voyais sur scène, Bob. J’ai laissé toutes les on-dit à l’entrée du Centre Bell. J’ai fermé les yeux pendant ce concert. Je me suis laissée transporter par tes mots, plus que par ta voix. En t’écoutant chanter, je n’ai pas pu m’empêcher de penser à ton prix Nobel. Et une fois de plus, je me suis dit qu’il était amplement mérité. Reste toi, Bob, jusqu’au bout. De toute manière, ce n’est pas à 76 ans qu’on change. Pas vrai ?

Prends soin de toi, Bob.

Et merci pour tout.

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