Agnes Obel : « Je ne crois pas faire de la musique mélancolique. »

INTERVIEW – Hypnotisé, c’est le mot qui ressort en sortant d’une interview avec Agnes Obel. Europe, musique, mélancolie, littérature, tout y passe ! 

En marge du Festival Europavox 2017, nous avons rencontré la chanteuse danoise. Et une interview avec Agnes Obel engendre de nombreuses émotions. Sa façon de penser, son intelligence, sa luminosité, sa douceur, nous hypnotisent totalement. Et alors que nous sommes contraints par la durée de l’entretien, du fait d’être de nombreux journalistes, Agnes Obel prend, malgré tout, son temps pour développer ses idées, sa vision de la musique et de la culture en 2017. En sortant d’interview, même de quinze minutes, nous sommes éblouis par tant d’intelligence !

Rocknfool : Pour commencer, j’aimerais te parler de l’Europe, puisque nous sommes au festival Europavox. Tu viens du Danemark, tu vis désormais depuis près de 10 ans à Berlin et le public français t’apprécie grandement. Alors pour toi, qu’est que cela signifie d’être européenne en 2017 ?
Agnes : (silence) Oh, je ne sais pas. C’est une grande question. Je vais juste te dire comment je le ressens, par mon expérience. J’ai beaucoup tourné en Europe. Je pense que je dois être l’une des musiciennes européennes, qui a le plus voyagé en Europe, au cours de ces sept dernières années. Et je dois dire, que c’est vraiment incroyable de voir toutes ces langues, toutes ces cultures, dans un espace géographique si petit. Tu peux voir aussi l’histoire des pays en voyageant. Je joue avec des musiciens qui viennent de toute l’Europe et du Canada aussi. Donc je travaille au sein d’un groupe multiculturel européen, et c’est très intéressant, car, comme tu le sais, je viens du Danemark et personne d’autre, dans le groupe, n’est originaire de là-bas. Donc, je ne suis pas majoritaire. Je dois avouer, que j’aime cette idée, je trouve ça plutôt incroyable et remarquable d’avoir toutes ces cultures si proches, et de pouvoir voyager librement entre ces pays. Je viens de faire une tournée européenne de deux mois, et tu ressens tout ce multiculturalisme.

« J’espère qu’un jour, l’Allemagne croira plus en la musique moderne »

Et en tant qu’artiste, est-ce qu’être européen ça aide ou change quelque chose ?
Je pense que ça aide tout le monde. C’est toujours bon pour l’esprit d’expérimenter de nouvelles choses et si tu n’as plus d’idées en tête, d’aller voir ce qui se passe ailleurs. Refaire sans arrêt la même chose n’est pas stimulant. Pour ma part, je suis une personne curieuse. J’aime apprendre des choses, goûter à de nouvelles nourritures, entendre de nouvelles langues. Je dois avouer que j’aime voir ça, et c’est stimulant !

Berlin est l’une des grandes capitales européennes de la musique. Beaucoup d’artistes nordiques viennent à Berlin, car il y a un confort de vie, et ça permet aussi de mieux s’exporter musicalement…
Pas vraiment. Pour moi, en tant qu’artiste, ça aurait été mieux de rester au Danemark. (rire) Il y a toutes sortes de financements au Danemark pour la culture. Mais tu ne peux y avoir accès que si tu vis au Danemark. Ici, en Allemagne, il n’y a rien. Seulement, peut-être, pour les Allemands. Donc je ne crois pas qu’être à Berlin aide pour s’exporter musicalement et aide à l’émergence d’une carrière. Ce qui aide vraiment, c’est le fait d’être inspirée et de pouvoir créer. Tu sais, tous les gens que je connais qui viennent à Berlin, c’est parce que la vie est bon marché et qu’il y a cette sorte de synergie, qui te donne envie de t’y installer et d’y rester. C’est un peu la même chose qu’à Montréal, où vivent beaucoup de musiciens, car ils y trouvent de l’inspiration. Et d’ailleurs, je dirais que Montréal est encore mieux que Berlin pour les musiciens. Leur politique culturelle donne plus de moyens. Malheureusement, l’Allemagne n’a pas tout cela et n’a pas cette culture pour la musique.

Donc quand tu es une artiste, une chanteuse comme tu l’es, la politique culturelle au Danemark est meilleure qu’en Allemagne ?
Oh oui, totalement. Au Danemark, il y a un système et une politique qui permettent l’entraide, d’avoir accès à une assurance pas trop chère pour acheter des instruments, créer un album ou voyager. Il y a aussi beaucoup d’autres choses auxquelles tu peux avoir accès, quand tu vis au Danemark. Donc, je n’y ai plus droit. En Allemagne, il n’y a rien de cela. Je pense que c’est une grosse erreur. Je suis totalement en désaccord avec cette politique. Je crois qu’en Allemagne, il y a un peu plus d’amour pour la musique classique que moderne. Donc il n’y a rien.

Mais tout cela ne t’empêche pas d’aimer Berlin !
Oui, j’y vis malgré tout, car j’adore cette ville. Mais j’espère qu’un jour, Berlin et l’Allemagne croiront plus en la musique moderne et aideront un peu plus les artistes.

« Je ne suis pas vraiment une personne sérieuse, je suis vraiment fofolle dans ma tête »

Allez, parlons désormais de ta musique. Sur scène, tu joues entièrement avec des artistes féminines. Alors, pouvons-nous dire que c’est un acte féministe, ou est-ce seulement une coïncidence ?
Je pense que j’ai juste les meilleurs musiciens que j’ai pu trouver. Et elles sont vraiment géniales. Pour tout te dire, je trouve ça étrange, que l’on parle encore aujourd’hui de groupes féminins alors que l’on ne parle presque jamais de groupes masculins, d’artistes masculins ou de chanteurs masculins et que tout le monde considère cela comme naturel. Donc oui, peut-être que ça peut « choquer » de voir un groupe 100% féminin. Quand j’étais plus jeune, j’ai joué dans un groupe, où j’étais la seule fille, mais je ne me suis jamais vraiment intéressée à tout cela : les groupes masculins de rock, rap, etc. Quand je choisis un musicien, je le choisis car il est le meilleur et non parce que c’est une femme ou un homme. Mais à dire vrai, quand on est en tournée, je peux voir comme c’est sympa de faire partie d’un groupe de filles. Je n’y ai jamais réfléchi avant, mais tu peux voir, quand on est en festival, qu’il y a très peu de groupes féminins. Et puis, mes musiciennes viennent du monde classique, et celui-ci est un peu plus égalitaire que celui de la variété. Je pense que c’est environ 50% d’hommes et de femmes.

Dans tous tes albums, il y a une patte nordique. Je veux dire par là, une sorte de mélancolie dans ta musique, que l’on retrouve aussi dans celle des Suédoises Jennie Abrahamson, Rebekka Karijord, etc. Peut-on dire que ta musique est mélancolique, et que signifie ce mot pour toi ?
(Silence) Je ne pense pas comme toi. Je ne crois pas faire de la musique mélancolique. Je n’attache pas d’importance à cela. Je joue la musique qui m’intéresse. (silence) En fait, pour tout te dire, ce n’est pas vraiment clair dans ma tête, pour quoi je joue de la musique et crée une chanson. C’est un peu comme lorsque tu tombes amoureux de quelqu’un, tu ne sais pas pourquoi, mais c’est ainsi, tu es totalement amoureux. Donc pourquoi ? Je ne sais pas. Très bonne question. Il y a un terme que j’aime plus que « mélancolie », c’est le mot portugais « sodade », qui signifie « espérer quelque chose qui ne va pas forcément arriver ». Ce sentiment, c’est quelque chose que je ressens. Mais la mélancolie, ce n’est pas forcément ce que je recherche.

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Dans ton dernier album, Citizen of Glass, tu t’es essayée à de nouveaux sons, qui ont peut-être surpris certains de tes fans. Tu as utilisé un vocoder. Certains titres sont plus synthétiques et moins harmoniques ou acoustiques. Est-ce une voie vers laquelle tu souhaites aller pour tes prochains albums ? Utiliser plus d’informatique pour créer de la musique  ?
Ce n’est pas du vocoder, mais plutôt un filtre vocal. Le vocoder, tu vois, c’est plus funky. Et la plupart des claviers que j’utilise sont analogues. Je n’utilise pas l’informatique. Mais oui, tu as raison, c’est moins acoustique maintenant. (silence). Après, je ne sais pas. On verra. Je pense beaucoup à comment je crée mes albums, à leur production, aux arrangements, etc. Cet album s’est fait dans une période de chaos émotionnel. C’est donc naturellement que les arrangements, instruments, réverbes et sons que j’utilise, expriment ce sentiment. Je vais continuer dans ce sens-là, mais est-ce que cela signifie que je vais réutiliser ces genres de claviers ? Tout déprendra de ce que je veux exprimer !

« Cet album s’est fait dans une période de chaos émotionnel »

Pour finir, laisse moi te poser quelques questions rapides pour mieux te connaître. Quelle a été la chose la plus folle, que tu aies faite sur scène, pendant un concert ? Car tu sembles tellement sérieuse et studieuse
Tu penses vraiment ce que tu dis ? Je ne suis pas vraiment une personne sérieuse, je suis vraiment fofolle dans ma tête, tu sais. (long silence) Sur scène, je crois que je suis vraiment concentrée sur la musique que je joue. Je suis une autre personne, quand je joue de la musique. Donc, qu’est-ce que j’ai fait de plus fou ? (silence). Je ne sais pas, c’est une bonne question. Je n’en ai aucune idée, désolée.

Quel(le) est l’artiste nordique que tu écoutes en ce moment et que tu aimerais nous faire découvrir ?
J’aime vraiment Jóhann Jóhannsson. C’est un excellent artiste. Il vient d’Islande, mais je crois qu’il habite aussi à Berlin maintenant. J’ai déjà joué avec lui et j’espère que je pourrai le faire de nouveau. Je le trouve vraiment impressionnant et cool !

Quel est ton livre de chevet actuel ?
C’est Infinite Music, un livre sur l’avenir de la musique dans notre monde. Ça parle de musique ancienne, contemporaine, pop, électronique, et vers quoi nous allons. Je trouve ce livre tellement intéressant. Je l’ai dans la loge à côté, je vais le chercher pour te le montrer.

Quel est le dernier film que tu aies vu ?
C’est un documentaire (Room 237) sur le film de Stanley Kubrick, The Shining. Il porte sur les cinq différentes interprétations du film. Je l’ai vu dans le tourbus. On s’était un peu disputé pour le voir, car nous avons des goûts différents au sein du groupe. Mais nous sommes tombés d’accord et je l’ai trouvé très intéressant.

Propos recueillis par Renaud (30 Juin 2017, lors du Festival Europavox).

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