Grateful Dead, la légende en continue

RÉCIT – Comme une expérience sensorielle unique. Un concert de Grateful Deal, à l’Hollywood Bowl de Los Angeles. Drogues, babyboomers et cure de jouvence. 

Un Uber coincé dans le rush hour traffic de Highland, à deux pas du Hollywood Bowl. Je remarque sur les parkings adjacents une foule bigarrée qui va et vient au milieu de ce qui semble être un marche aux puces improvisé. Intrigué, je demande au chauffeur ce qu’il se passe. Il me répond, stupéfait de mon ignorance que « Dead & Company joue ce soir au Bowl ! » Devant mon air dubitatif, il croit bon de préciser « Dead & Company EST la nouvelle version de Grateful Dead« . Ne me voyant toujours pas réagir, le bougre, presque énervé, en rajoute une couche « Grateful Dead est LE dernier groupe mythique américain ! »

Comme beaucoup de non Américains, Grateful Dead, je ne connais pas vraiment. Quelques albums (American Beauty, Working Man’s Dead) et quelques clichés : Hippy, LSD, 60’s, Haight Ashbury, San Francisco, la barbe de Jerry Garcia, le chapeaux haut de forme, le squelette… Je sais aussi que le Dead, comme on l’appelle, a construit sa renommée grâce à de légendaires concerts ponctués de jams cosmic pendant lesquels des générations d’étudiants ont eu leur première expérience de drogues, de sexe et souvent des deux à la fois. Assister à un concert du Dead fait partie du parcours initiatique obligatoire pour tout collégien US qui se respecte. La plupart d’entre eux deviennent fans à vie, c’est ce qui explique la longévité du groupe car le Dead est un groupe à part. Il remplit les stades et les arénas sur tout le territoire depuis un demi-siècle sans jamais avoir eu le moindre véritable hit et un seul album dans le top ten des charts : In the Dark en 1987. Plus de 20 ans après leur début.

Le Dead a construit sa réputation concert après concert, tournée après tournée sur une base de fidèles qui les suit et se renouvelle à chaque génération. Même après la mort en 1995 de Jerry Garcia leur leader et guitariste emblématique, les quatre membres survivants (Mickey Hart, Bill Kreutzman, Phil Lesh et Bob Weir) ont su entretenir l’aura du mythe jusqu’à aujourd’hui. L’histoire devait pourtant s’arrêter définitivement il y a deux ans. Grateful Dead avait en effet décidé de raccrocher pour de bon après la célébration de leur cinquantième anniversaire.

Les légendes ne meurent jamais

Accompagné au clavier par Bruce Hornsby et à la guitare par Trey Anastasio de Phish (qui fait figure d’héritier du Dead dans la catégorie « on n’a pas de hit, on ne vend pas d’album mais on remplit les salles en faisant des jams »), le groupe donna une dernière série de concert à San Francisco et Chicago devant des centaines milliers de Deadheads, le surnom de leur fans.

Baptisés « Far Thee Well », ces ultimes concerts furent streamés en direct sur Youtube pour la plus grande joie de millions de fanatiques qui ne pouvaient assister à ces événements. Ce départ en beauté fut une apothéose grandiose. 50 ans, c’est une longue vie dans l’univers du rock. Seulement voila, les légendes ne meurent jamais et c’est après une jam improvisée avec John Mayer (dont la carrière avait déraillé) que Bob Weir, Kreutzman et Hart décident de remettre le couvert avec Mayer à la guitare sous le nom Dead et Company.

Dès l’automne 2015, une tournée est organisée au grand soulagement des fans qui, depuis l’arrêt du groupe, ne savaient plus vraiment quoi faire de leurs vie. La machine est relancée, le Dead a réussi à trouver un énième souffle et continue aujourd’hui de jouer sur tout le territoire à guichets fermés. Fort de ces considérations et intrigué par le spectacle de ce circus ambulant, je décide d’aller voir de plus près les raisons d’un tel phénomène. Je demandes au Uber de me déposer sur un des parking ou la dead army a établi ses quartiers d’été avec ses camping-car et tentes bariolées. La première surprise est la variété générationnelle de leur public : de 7 a 77 ans comme on dit. Beaucoup de babyboomers, quelques vieux hippy qui sont là pour faire perdurer le mythe, mais aussi de jeunes routards et pas mal d’étudiants. Il y a aussi les curieux qui, comme moi, sont venus s’imprégner de l’ambiance.

Je me balade au milieu de ce joyeux bordel. Une ville dans la ville avec ses stands de fortune qui vendent un peu de tout : vêtements, encens, tapis indien, bijoux fantaisie, cuisine vegan sans compter les bars improvisés qui vendent de l’alcool et de quoi fumer. Même des acides. La dead army vit en autarcie dans une pagaille bon enfant qui fait penser à un boardwalk de Venice Beach sous champignons hallucinogènes. De jeunes musicos jament devant un parterre de vieux babs qui tirent sur leur spliff en dodelinant de la tête, certains se dorent la pilule au soleil, d’autres sont en plein trip après en avoir gobée. Des enfants cul nus et des chiens en liberté gambadent joyeusement autours d’installation d’art psychédélique tout droit sorti du Burning Man. Le tout dans des effluves de sauges, d’encens et de majijuana qui vous montent à la tête.

Je ne vous fais pas le topo mais tout cela à des allures de revival de Woodstockien, il n’empêche que cette atmosphère « peace and love » n’est ni fake, ni nostalgique. Elle est sincère et même rassurante. Je croise un jeune type sympa qui a un ticket en trop. Il fait beau, les gens sont cools, je n’ai rien de mieux à faire, je lui file 50 dollars et me voilà en route pour le concert. Pour ceux qui ne connaissent pas, le Hollywood Bowl est un gigantesque amphithéâtre en plein air de 20 000 places situés à flan de colline derrière le 101 Freeway. C’est un lieux mythique où tout bon groupe se doit de performer. Qui n’a pas jouer au Bowl, n‘a jamais percé à LA. Maintenant, ce n’est pas le meilleur endroit pour voir un concert, le public est dissipé et la tradition veut qu’on y viennent pique-niquer avant le concert. Chacun vient avec son panier de victuailles, on a même le droit d’apporter son propre alcool.

Les privilégiés, détenteurs de boxseats dînent directement dans leur loges devant la scène équipés de tablettes comme dans les avions. Ils se peuvent même se faire servir comme au resto. Pas très rock’n’roll… mais en remontant Highland, je sens une excitation réelle. Ce soir le public du Bowl n’est pas venu pour la dînette mais pour s’envoyer en l’air en écoutant du rock ricain bien roots.

Gros attroupement aux portes d’entrée. La sécurité est tight et sur les nerfs. Avec le drame de Manchester au show d’Ariana Grande, le Bowl a du installer en catastrophe des portiques de détection métallique qui crée une cohue mais pas de bousculade. L’ambiance reste très cool, on se fait des sourires même si quelques-uns sont déjà bien amoché par l’alcool ou la beuh. Une jeune hippy passe devant moi en agitant des fleurs de tournesol. Elle répète à tue-tête la phrase de Macron « Make our planet great again ». J’éprouve une petite fierté d’être français… on me fouille, je passe le portique qui ne sonne pas, ça y est je apprête à voir mon premier concert du Dead. Je pénètre dans l’enceinte juste quand le groupe monte sur scène.

Pas de première partie. Ils vont jouer 3 heures. Je suis immédiatement pris par atmosphère détendue qui règne. Tout parait plus léger, les gens que je croise ont tous l’air HEUREUX. Le groupe commence avec « Hell In A Bucket ». Sur le devant de la scène Bob Weir, le chanteur et leader porte son traditionnel bermuda, John Mayer est en t-shirt/jean. Le Dead n’a jamais eu de look ou plutôt c’est leur l’absence de look qui a créé leur look.

Kreutzman et Hart (avec Weir les seuls membres orignaux) sont cachés derrière leurs fûts de batterie et percussions. Un bassiste et un clavier complètent le band. La scène est un foutoir instruments et de tapis persans, un écran vidéo diffuse des visuels psychédéliques stéréotypés et datés. Bon, on ne va pas dire qu’ils se sont foulés mais tout cela est sans chichis. De toute manière, le public est venu pour la musique, le reste ils s’en foutent. Ils attendent leur shoot de Grateful Dead annuel ou journalier pour les plus férus qui suivent toute la tournée.

Je dois me lever à 6 heures demain matin, mais on s’en fout !

Je rejoins mon siège section D. J’ai devant moi un couple, de babyboomers amerloque moyen typiques, ils ont la soixantaine. Il est en short et casquette de baseball, elle a sorti son ensemble Eighties aux couleurs criardes. Ils sont debout comme le reste de public. Le groupe joue un blues, une reprise de Junior Parker qui sonne vrai. John Mayer assure avec un solo bien enlevé. S’en suit un one/two punch avec deux classiques, le groovy « West LA Fade Away » de circonstances, et le frétillant « Mississippi Half Step ». Je regarde autour de moi, ça fume des joins, ça boit à tout va ! Tout le monde se lâche ! Cette musique a un effet libératoire sur tous ses quadras, quinquas, sexas et même septas. Le Bowl est en transe, tout le monde danse !

Les styles ne sont pas vraiment orthodoxes mais on s’en fout. Chacun s’éclate comme il veut, je n’aurai jamais pensé que l’on pouvait danser sur les morceaux du Dead et pourtant je me laisse prendre par la vague et esquisse des pas chaloupés avec mes voisins dans la rangée. C’est le délire ! L’énergie et le fun sont dix fois plus palpables que dans les clubs à la mode de West Hollywood où les blasés s’agitent sur le dernier remix de Rihanna. Le public reprend en cœur les refrains et chantent à l’unisson : « And I’m On My Way! ». Une euphorie communicative se répand sur les gradins. Le couple devant moi s’enlace, il lui chuchote des mignardises à l’oreille, elle minaude puis ils se roulent une fougueuse pelle de teenagers. C‘est cute et dégueulasse à la fois de voir un couple de vieux s’aimer comme s’ils avaient vingt ans. Un deadhead pur et dur derrière moi exulte à chaque chanson. il connaît toutes les statistics de setlist fm. Il ponctue tous les breaks à coup de « Woaw ! Hou ! Haaaa ! It’s fantastic ! Keep going ! Better version than Providence 89 ! It’s amazing ! I have to get up at 6 am tomorrow but who cares ! » Au moins c’est un public de connaisseurs. Ils ont grandi, aimé, pleuré, vécus avec le Dead, c’est la bande-son de leur existence.

Cure de jouvence

Contrairement aux autres dinosaures du type McCartney ou Stones qui avec leur hits ne prennent plus de risques, le Dead est dans le moment. Dans l’improvisation. La setlist est différente d’un concert à l’autre. On sent une vraie communion avec le public comme si celui-ci pousse et motive le groupe à réinventer chaque morceau sous leurs yeux. Ils enchaînent avec une bonne mais inutile reprise de “Little Rooster” (les Stones la joue mieux) puis c’est au tour « Uncle John Band » que 20 000 personnes reprennent à l’unisson, même les plus jeunes. « Uncle John Band » ? qui connait cette chanson !

Ils finissent la première partie avec un boogie lourd et un « Us Blues » qui sonne ok. Il est temps de faire une pause. Entracte. Certains en profitent pour refaire le plein d’alcool et surtout un break pipi afin de soulager leur prostate, d’autres engagent des conversations sur les sujets typiques des classes moyennes. C’est amusant d’observer ces discussions d’adultes responsables alors que quelques minutes plus tôt, ils chantaient et gesticulaient tous comme des ados. Le Dead est leur cure de jouvence temporelle, le temps d’un concert. Mon voisin me dit qu’il ne manquerait cela pour rien au monde. Bizarrement les plus sérieux sont les plus jeunes, ils semblent écrasés par la  pression de reprendre le flambeau… pas facile d’être « peace and love » dans l’Amérique de Trump.

Le groupe revient sur scène. La deuxième partie commence sur les chapeaux de roue avec « Estimated Prophet ». Je n’en reviens pas de voir ces personnes qui parlaient dix minute plus tôt du taux d’intérêt se remettre à vibrer comme des Rastas de Kingston. Le morceau est épique. J’ai vu Radiohead, REM, The Cure au Bowl mais jamais ressenti une osmose entre un groupe et son public comme ce soir. Les 20 000 personnes sont à nouveau en train de danser, même les plus vieux. J’en vois même un qui danse une canne à la main. Je commence à comprendre comment il est possible de devenir accro à la musique du Dead. L’entendre en live au milieu de cette foule rend l’expérience vraiment unique. Cela donne tout son sens à leur réputation. Les morceaux durent tous dans les dix minutes mais on voudrait qu’ils se poursuivent à l’infini.

Trump et LSD

Au 2/3 tiers du concert l’ambiance retombe un peu. Normal après plus de deux heures de musique les plus vieux commencent à accuser le coup. Dans ma section, seul un afficinado pur et dur continue de danser comme un forcené. Son polo est trempé de sueur comme s’il sortait d’une partie de squash. Sa femme a prévu le coup et sort de son sac un chandail de rechange pour qu’il n’attrape pas froid. En vieux briscards et pour remonter la pression, le Dead enchaîne un trio de classique incontournable : « St Stephen », »Terrapin Station » et surtout « Dark Star » qui a fait les beaux jours des acid takers de 1967 à nos jours.

Trois heures de musique, la foule comblée leur fait un triomphe. Rassasiés et heureux, on s’extirpe tranquillement vers la sortie. À l’extérieur, attendent les traditionnels vendeurs de t-shirts à la sauvette et les mamacitas qui grillent des hot-dogs graisseux dans les odeurs d’oignons frits, bien utiles pour éponger l’alcool, les trip de LSD et ramener sur Terre ces adultes égarés qui, après avoir fait les 400 coups, vont devoir reprendre leur train-train quotidien et se retrouver en costume-cravate derrière leur bureau dès demain. Certains parlent déjà de co-voiturage pour monter à San Francisco pour les prochaines dates de la tournée. En sortant je croise à nouveau la jeune hippy qui offre ses tournesols aux passants. Je me dis en voyant cette foule comblée, unie et fraternelle, que Trump a eu beau sortir des accords de Paris, les States restent l’Amérique.

Laurent Lugosy, à Los Angeles

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