Fishbach : « Je ne suis pas sûre d’aimer la lumière autant que ça »

INTERVIEW – On a retrouvé Fishbach à Montréal pour faire un point sur sa carrière, ses projets en tant qu’actrice et productrice, son retour en solo et parler de son concert au Bataclan l’hiver dernier.

La dernière fois qu’on a rencontré Flora Fishbach, c’était à la Route du Rock, en février 2017. Un an après, je la retrouve dans un café montréalais un peu jet-laguée, mais toujours aussi percutante de sincérité. Le lendemain, elle débute sa tournée nord-américaine, qui va l’amener au fameux SXSW. Entre deux, la jeune femme s’est révélée à la France entière avec son premier album « À ta merci ». Elle est dans tous les médias, ses concerts sont complets et elle est même sélectionnée aux Victoires de la musique dans la catégorie « révélations scène ». Une évidence et une reconnaissance bien méritées.

Chez Rocknfool on aime les interviews fleuves, et a trouvé que ce serait pécher que de trop raccourcir les réponses de Flora. Il y a donc un peu de lecture, mais crois-nous sur parole, tu ne vas pas t’ennuyer une seule seconde.

Rocknfool – Te voilà de retour en Amérique, mais sans ton groupe. C’est la version Fishbach 2.0 ou la Fishbach des origines ?
Flora – C’est plutôt le retour aux sources ! Je sors d’une tournée en Allemagne où j’étais toute seule. J’ai été de nouveau confrontée à mes premières amours : je ne peux plus me reposer sur mes musiciens ou sur le décor, je dois tout miser sur moi. J’avais pris des musiciens qui avaient aussi leurs propres projets, c’était prévu depuis le début que le groupe aurait une fin. C’était une chance d’avoir pu ramener le groupe pendant les Francos de Montréal, on en a profité ! Ce n’est pas du tout un retour en arrière, au contraire c’est plutôt quelque chose de prometteur. Je suis super contente de proposer autre chose, même si ce sont les mêmes morceaux avec quelques reprises que je ne fais pas d’habitude. L’expressionnisme qu’il peut y avoir dans Fishbach est encore plus poussé quand je suis toute seule.

Comment parviens-tu à te réapproprier un espace que tu partageais avec trois musiciens avant ?
Très facilement, car cet espace était mien. J’avais fait quelques dates solo à l’étranger l’année dernière, et je n’ai pas perdu la main. À chaque fois c’est assez ouf. Il n’y a vraiment pas de règles, d’une date à l’autre l’ambiance peut complètement changer. Je revois la Flora de 21 ans qui commençait à composer ces morceaux-là et à la fois ces morceaux ont vachement vécus. Je ne les interprète plus de la même manière car les histoires ont forcément évolué dans ma tête. En solo, je ne peux plus tricher. Il y a quelque chose de beaucoup plus frontal avec le public. Je joue beaucoup de ce qu’il se passe devant moi. Je prends un parti pris très prononcé tant au niveau de la voix qu’au niveau des différents personnages que j’incarne. C’est un bon exercice.

Quand on t’avait rencontrée l’année dernière, tu nous parlais de ta première Cigale qui affichait complet. Là, cette année tu te prépares pour le SXSW…
C’est complètement ouf ! Je ne sais pas trop ce qui m’attend là-bas… Comme lorsque je jouais au Bar en Trans, le gros rendez-vous des professionnels où tu es un peu noyé dans la masse. Mais c’est vrai que lorsque tu joues à l’étranger et que tu n’es pas connu, il faut tout recommencer à zéro. Refaire ce qu’on a fait en France. Je compare tout ça à une histoire d’amour, mais c’est vrai ! L’émotion de couple avec le public que tu découvres, les premières rencontres… Les débuts d’une histoire d’amour sont toujours beaux. Espérons que l’aventure nord-américaine soit aussi belle que la française !

Il faut une bonne dose de courage pour tout recommencer…
Honnêtement, ça fait du bien ! Je ne suis pas quelqu’un qui aime se reposer sur ses acquis. Au contraire, dès que les choses commencent à être un peu trop installées, je m’emmerde. Je ne suis pas là pour ça. Je n’ai pas envie de tourner 1000 ans en France avec mon album. J’ai fait 130 dates en un an… c’est beaucoup. J’ai besoin de toucher à tout. Et pour nourrir le propos, je n’ai pas envie de proposer toujours le même spectacle parce que beaucoup de gens viennent me voir et me revoir. Tout va très vite avec moi, toujours !

Tant que tu ne clamses pas un de ces jours…
Ah, je vais clamser un de ces jours, d’ailleurs j’en parle beaucoup ! Mon rapport à la mort, à la spiritualité en général… et à celles des autres aussi, car le plus dur c’est d’être confronté à la mort des autres. Moi je suis agnostique, je ne sais pas ce qu’il se passe après, je me laisse le doute.

« Il faut avoir de l’ego pour faire mon métier »

Tu n’arrêtes pas !
C’est vrai que j’enchaîne comme Kool Shen, comme on dit (sourire) mais j’aime bien ça ! Ça a toujours été comme ça dans ma vie, je n’ai jamais eu le temps de m’ennuyer. Pour composer, l’ennui c’est bien, mais pour le reste, faut que ça trace ! En arrivant à Paris je vais enchaîner avec un autre projet en tant que comédienne. On m’a proposé un rôle assez important et intéressant pour jouer dans l’adaptation en série par Canal + de Vernon Subutex de Virginie Despentes. Ça m’a intriguée. J’ai passé les castings comme tout le monde et j’ai été prise. Je suis très heureuse de le faire, ça va me faire une petite pause de musique de deux mois en me mettant au service d’un autre projet que le mien. Il faut avoir de l’ego pour faire mon métier, il faut avoir envie de mettre sa vie en scène. Mais il ne faut pas que ça prenne toute la place. Je pense que ça va complètement nourrir le prochain disque…

Justement avec ton planning de fou, as-tu le temps de te poser pour composer ? Est-ce que les tournées sont inspirantes ?
Je pensais pouvoir composer en tournée, mais non car tu es tout le temps avec des gens. Tu es seul uniquement le soir à l’hôtel et tu es épuisé… Cela dit j’ai écrit beaucoup de choses notamment pendant les vacances de Noël. Je suis retournée dans mes Ardennes chéries et j’ai fait cinq nouvelles instrus. J’ai été surprise de la rapidité avec laquelle je les ai faites. J’ai été très rassurée sur le fait de savoir encore composer. J’ai encore beaucoup d’idées, j’en suis pleine en ce moment ! Et il faut que ça sorte. C’est pour ça que j’ai décidé d’arrêter la tournée en France, pour très vite proposer quelque chose de nouveau. De toute façon je suis foutue, on me demandera toujours de chanter les chansons de mon premier album. Je ne peux plus les écouter, mais j’adore les chanter. Ça fera toujours partie de moi. Tu ne peux pas y échapper car lorsque tu donnes quelque chose aux gens, ça ne t’appartient plus. Ces chansons appartiennent aussi au public maintenant.

Souvent les artistes sont las de jouer leurs premiers titres…
Le disque n’est pas assez vieux, ça se trouve dans 10 ans je n’en pourrai plus ! Cet album-là sera mon premier album pour toute ma vie. Je comprends ces artistes qui ont eu un gros succès et derrière plus personne ne veut leurs derniers morceaux… Il y a encore mille choses à faire, je ne me bride pas en me disant que c’est la fin d’une aventure… Je vais proposer quelque chose d’assez différent sur le prochain disque. J’ai déjà des maquettes et des chansons que je n’avais pas mises sur le premier album, je me les suis mises de côté sinon j’aurais fait un disque de 20 titres et ça ne sert à rien. Je n’ai pas du tout envie de faire un album pour musiciens, car j’ai eu une vie de musicien et je n’ai pas envie de parler de ça. On s’en branle ! Ce n’est pas intéressant, ce n’est pas ce que les vrais gens vivent. Après, le thème de l’amour sera toujours exploité, on n’y peut rien, c’est ce qui nous fait vivre, c’est notre raison de vivre. Mais je ne veux pas composer sous pression, je n’y arriverais pas. J’ai commencé à composer de la musique dans l’iPad, c’était ludique et j’ai envie de continuer à m’amuser. Je ne cherche pas le succès, je veux juste être créative et productive avec un truc aussi abstrait que la musique. On vend des sons ! C’est impalpable, on aime ou on n’aime pas, c’est incommensurable, ça appartient juste au cœur de chacun.

« C’était un peu politique de ma part de choisir le Bataclan. C’est un haut lieu du rock en France qu’on a attaqué »

Pourrais-tu me parler de ton concert au Bataclan ? Forcément pour l’histoire de la salle, et pour toi, c’était un concert spécial.
J’avais fait deux Cigale à Paris, j’étais très très très heureuse de les remplir. Mon tourneur m’a proposé de refaire une date parisienne à l’automne dans un lieu plus grand. Je ne voulais pas faire un Olympia parce que c’est un petit peu « trop ». C’est vrai que c’était un peu politique de ma part de choisir le Bataclan. Pas pour jouer sur la carte de l’émotion, mais plus pour se dire « allez, la vie continue ». Je pense qu’il faut faire vivre ce lieu contrairement à certains qui seraient d’avis d’en faire un mausolée… Je ne suis pas du tout d’accord avec ça. Je respecte le deuil et la douleur de chacun car on a tous vécu très fort ce qu’il s’est passé, mais je suis plutôt à me dire que justement c’est notre mode de vie qu’on a attaqué. C’est un haut lieu du rock en France qu’on a attaqué.
J’ai fait une création spéciale avec un quatuor à cordes. Un morceau s’appelle « Dans une boîte en papier », on a servi des coups à boire au public pendant qu’on jouait, on fumait sur scène, des copains sont venus. C’était un vrai moment de partage, un moment d’émotions. Je sais qu’il y a plein de gens du public qui m’ont dit avoir eu peur de venir ; ça a créé une tension dans la salle qui n’était pas inintéressante. C’était une communion, je l’ai vu dans les yeux des gens qui s’enlaçaient beaucoup. Tout le public était ensemble, bienveillant, des gens de tous les milieux sociaux, de tous les âges… C’était beau de partager dans ce lieu-là et se dire « on est ensemble, et c’est ça qui compte ».

Je suis d’accord, je pense en effet que l’artiste qui y joue peut réussir à te faire « oublier » le cadre dans un premier temps.
Des gens m’ont dit ensuite que ça leur avait fait du bien. J’avais sorti « Mortel » et mon premier EP le 6 novembre 2015. Sept jours après arrive le drame. Je devais faire une release party mais tout était annulé à Paris. J’étais dégoûtée. Tout le monde me disait d’annuler ma release party et j’ai dit non. Ceux qui veulent rester chez eux restent chez eux, je comprends. Mais ceux qui comme moi ne veulent pas rester seuls ont besoin de ces moments-là. On a besoin de se recentrer sur notre mode de vie, sur l’amour de la liberté sexuelle et politique qu’on a en France, sur notre identité. J’ai maintenu la soirée au Madame Arthur, un petit club transformiste, tout le monde est venu, c’était un vrai moment de communion. Cette soirée a fait du bien à toutes les personnes qui y étaient. On était tous en mode : « allez ça va c’est bon, on y retourne ».

Dans tes musiciens tu avais Nico Lockhart et Michelle Blades, je sais que tu es assez proche de Lenparrot, Juliette Armanet, Clara Luciani, Cléa Vincent… toute cette génération. Est-ce qu’on assiste vraiment à un réveil de la scène musicale française ou est-ce que ce sont juste les médias qui en font des caisses ?
Les artistes que tu cites m’inspirent beaucoup, on ne fait pas la même came, mais c’est ça qu’est cool ! Ce sont les médias et les organisateurs de festivals qui nous programment ensemble qui nous font nous rencontrer. Et on est tous un peu fans les uns des autres. On chante tous en français, mais pas de la même manière. Il n’y a pas ce truc de « chanson française » comme c’était établi il y a 10 ans, avec une scène particulière, une façon de mixer, une façon de chanter et une façon d’arranger qui étaient un peu tout le temps les mêmes. Là on est une génération qui s’est vachement nourrie de ce qu’il se passait sur internet, on a découvert énormément de trucs un peu obscurs. Et il n’y a pas de compétition, c’est vraiment devenu des copains, des gens que j’admire, j’ai leurs chansons dans la tête en permanence… et on fait la fête ensemble aussi ! Parce qu’on s’adore et qu’on est de la même génération.
Depuis La Femme il y a une vague cool de jeunes gens qui sont heureux de faire partie de cette même scène. Avec Juliette on s’est rencontrées sur scène car à l’époque on faisait plein de maquettes sur Soundcloud. Elle et moi n’étions pas connues du tout. Sinon les autres je les ai rencontrés quand on a partagé une scène sur un festival comme avec Clara que j’avais trouvée chanmé. Avec Cléa Vincent et Michelle Blades on s’était monté une petite tournée à trois à l’arrache en Twingo. On était parti en Bretagne et c’était là que j’avais rencontré Jean-Louis Brossard qui m’a programmée ensuite aux Transmusicales. En fait on se démerde vachement bien. Bien sûr on a des labels et des tourneurs parce que ce sont des métiers à part entière mais je trouve qu’on est vachement autonomes dans notre production.

« Nous, les femmes on nous écoute vachement plus qu’avant (…) Je fais tous mes arrangements moi-même et j’en suis fière »

Concernant ce beau monde justement, est-ce que ça te plairait d’écrire pour d’autres, collaborer ?
Tout à fait ! Là je vais signer la bande originale d’un long-métrage de deux jeunes réalisateurs français qui sont supers. Je mets ma musique au service d’un film et je trouve ça géniallissime. Je me vois bien productrice plus tard car je ne suis pas sûre d’être quelqu’un qui ait envie d’être tout le temps sur le devant de la scène, je ne suis pas sûre d’aimer autant la lumière que ça. Mes copains m’appellent Twilight. Quand on est sur une terrasse de café et qu’il y a du soleil, je me mets à l’ombre. Je n’aime pas le soleil. Et je pense que c’est une belle métaphore par rapport à ce que je fais : j’aime avoir la liberté de créer comme je le fais en ce moment et que les gens aiment mes chansons. Mais fondamentalement, j’aime autant la scène que le studio et je pense que j’y serais bien avec un nouveau chanteur pour lui réaliser un disque…
J’avais un peu fait ça pour Juliette [Armanet ndlr] qui avait fait bosser énormément de producteurs à Paris en cherchant avec qui elle allait bosser. J’avais fait des petites maquettes il y a trois ou quatre ans et je m’étais vachement éclatée ! Elle n’avait pas gardé mon travail mais ça avait réveillé un truc en moi où je m’étais dit : « tiens j’aimerais bien être une femme de l’ombre, une femme productrice, il y en a peu… » Nous, les femmes on nous écoute vachement plus qu’avant quand on a des ambitions de production. Je fais tous mes arrangements moi-même et j’en suis fière. Et on m’écoute alors qu’il y a 10 ans on n’aurait pas eu les mêmes outils et je serais arrivée avec une guitare-voix dans un studio et un vieux mec m’aurait dit « fais-ci, fais-ça, je vais t’apprendre le métier ». Maintenant ce n’est plus le cas. Je peux arriver en studio et dire « c’est comme ça que ça se passe« . Pour ça, on vit une belle époque.

Si je te laissais trouver un titre à cette interview…
Attends… (elle réfléchit) Un truc dans le style « la fille qui n’arrête jamais »… « la course perpétuelle de Fishbach »… un truc comme ça, j’en sais rien… « la femme de l’ombre qui va très vite »… tu peux parler de la vitesse et de l’ombre ! « La course aux ténèbres » moi ça me va !

Merci à Flora, à Chloé et Morgane.

Fishbach (c) Emma Shindo

Propos recueillis par Emma Shindo

Advertisements