Kim Churchill : « J’ai vraiment eu peur de ne pas réussir à sortir un album qui me plaise »

INTERVIEW – Kim Churchill était de retour à Montréal pour présenter son dernier album « Weight_Falls » à l’occasion du Festival Montréal en Lumière. Rencontre avec un artiste toujours aussi talentueux.

Kim Churchill et moi c’est une longue histoire d’amour. C’est mon premier gros crush musical, découvert dans les rues de Québec à l’été 2011. Quatre albums sont sortis entre 2011 et 2014 accompagnés de premières parties pour Milky Chance ou John Butler Trio. Cette période faste a été suivie d’un long retour sur sa terre natale, fait inhabituel pour cet habitué des routes et des tournées perpétuelles. Son dernier album Weight_Falls est né à l’été 2017, en une semaine, après un premier jet non-satisfaisant qui a fini à la poubelle. C’est à cette occasion que l’enfant prodige est de retour à Montréal, sa ville de cœur, pour présenter ce nouvel album, définitivement plus pop que les précédents. Je retrouve le multi-instrumentiste dans sa loge du Club Soda où il va se produire le soir même dans le cadre du Festival Montréal en Lumière.

Tu es enfin de retour à Montréal !
C’est incroyable d’être de retour ici. Cela dit c’est un peu mitigé comme sentiment car Montréal est possiblement ma ville préférée au monde, mais après le concert, on reprend la route directement et ça sera difficile d’arriver à voir tous mes amis ici. Je suis à la fois heureux et triste.

Ton premier album est sorti en 2011, le dernier en 2014…. J’ai lu que tu avais fait comme Matt Corby pour ton dernier album. Qu’est-ce qu’il s’est passé avec cet album que tu as abandonné et que tu as refait entièrement ?
C’est amusant car beaucoup d’artistes ont tendance à penser au futur plutôt qu’au passé. Et si tu as le sentiment que la musique que tu fais est désuète, c’est plus facile de t’en débarrasser. Dès le début où j’ai commencé à travailler sur cet album que je n’ai pas gardé, j’ai ressenti cette peur en moi de pas réussir à confectionner quelque chose d’aussi bon que ce que j’avais fait avant. Cette peur était présente avant même que je commence à écrire quoi que ce soit. Je crois que cette peur-là s’est incrustée dans la musique, et plus je continuais à écrire, plus cette peur s’est transformée en désespoir. Je voulais tellement que ça soit bien, je travaillais si dur, j’écrivais de nouvelles paroles, je réenregistrais des voix… c’était comme repeindre couche après couche. À chaque couche que j’ajoutais je pensais que ça serait suffisant. Maintenant en y repensant, c’est comme si j’asphyxiais ma musique jusqu’à ce qu’elle meure (rires). Les choses ont besoin d’espace, de confiance et d’amour pour respirer et s’épanouir. J’ai fini par mettre cet album de côté et j’en ai réécrit un en une semaine, c’était juste ce que j’avais besoin de faire. De lâcher prise et ne pas trop penser. Et en fait cet album que je n’ai pas sorti, n’est pas si mal. Je l’ai écouté pour la première fois en 18 mois la semaine dernière. Je l’ai mis de côté, pour le moment.

Crois-tu que tu as pris la bonne décision ?
Carrément ! Je n’ai pas de regrets. Je n’ai fait que des tournées, à dormir dans le fond d’un van depuis que j’ai fini le lycée et que j’ai quitté Merimbula. J’ai toujours trouvé ça génial d’être un citoyen du monde à voyager partout, mais quand j’ai eu 25 ans, après sept ans de vie à l’arrière de van, j’ai eu besoin de me poser, de me calmer. J’ai écrit l’album en une semaine, mais ça m’a pris trois mois supplémentaires pour l’enregistrer. Au final je pense que tout ça a duré un an sans que je ne puisse partir en tournée. Mes labels attendaient de voir ce que j’allais proposer… Je pense vraiment que c’était la bonne chose à faire car j’avais besoin de ce temps pour vivre une vie normale.

« J’ai passé sept ans de ma vie à dormir à l’arrière d’un van »

Je t’ai vu à Paris en première partie de Nakho & Medicine for the People, donc tu as quand même continué à jouer un peu non ?
Je n’ai jamais vraiment arrêté de faire des concerts. Je partais pour 2-3 semaines, mais je revenais pendant 6 à 8 semaines chez moi à Newcastle après ça. C’était une période de tranquillité. On en a tous besoin par moment.

Donc cet album, tu l’as écrit intégralement en une semaine, des paroles aux instrus ?
Oui oui, tout. Je n’ai pas beaucoup dormi, je faisais ça probablement 16h par jour. Je commençais à 6h et je finissais aux alentours de minuit. Tu connais cet état dans lequel tu te mets lorsque tu sais que tu fais quelque chose de fou mais que tu t’amuses ? Je préfère ça plutôt que faire quelque chose que je n’aime pas, juste pour prouver aux autres que je suis cool. J’étais dans un très bon état d’esprit, j’ai donné vie à ma folie en quelque sorte (rires). Mais il faut que ça te rende heureux !

Weight_Falls est sorti en août dernier, quels ont été les retours ?
Je n’ai jamais eu d’aussi bons retours pour un album. On tourne depuis mai de l’année passée et on va continuer au moins jusqu’à juillet de cette année (2018). Seize bons mois de tournée. Les salles sont bien remplies ! Je viens du monde du folk indé, je n’avais jamais lancé un projet aussi grand public. Spotify, le label, les radios… tout ça est plutôt nouveau pour moi. Mais il semblerait que les gens aiment ça, je les vois chanter les chansons pendant les concerts. Avec tout ce que j’ai vécu, c’est vraiment agréable de voir que le public est emballé.

J’ai été assez surprise quand j’ai écouté cet album, il est vraiment différent de tes précédents. À part le fait que tu devais écrire un album super rapidement, dans quel état d’esprit étais-tu quand il a fallu composer ?
Je me mentais à moi-même, à me dire que ces chansons étaient bonnes, que si je continuais à travailler je pourrais sortir cet album tel que je le souhaitais. Je n’ai pas arrêté de me répéter ça, tout en ignorant la petite voix dans ma tête qui me disait que quelque chose n’allait pas, que ça manquait d’honnêteté, que c’était trop forcé et trop désespéré. C’est au moment où mes labels m’ont dit qu’ils étaient contents du travail que j’avais fait avec ce premier album que je me suis dit : « mais pourquoi êtes-vous satisfaits de ça, c’est tellement mauvais. Peut-être qu’ils s’en foutent un peu en fait ?! » C’est là que j’ai eu de gros doutes. Mais je ne voulais pas qu’ils pensent que j’étais fou, ou que j’allais exploser donc je leur ai dit de ne pas s’inquiéter, qu’ils auraient un meilleur album dans une semaine. Quand tu arrives finalement à ne plus te mentir à toi même, que tu acceptes la vérité, c’est presque de l’euphorie. Je me sentais hyper bien comme si j’avais eu une illumination ! (rires) C’était juste un bon shoot d’allégresse ! Je comprenais enfin ce qui n’allait pas et ce que je devais corriger. Je me suis rendu compte qu’en fait j’en faisais trop, qu’il fallait que je m’amuse plus. C’est pour cette raison que l’album s’intitule Weight_Falls, car c’est ce poids qui est enfin retombé de mes épaules.

Est-ce que tu t’es servi de cette expérience pour l’album que tu as écrit tout de suite après ?
En quelque sorte. En acceptant la mort de l’autre album ! (sourire) L’album qui est sorti est donc très positif, c’est une sorte de célébration euphorique de la réalité, de la compréhension que j’ai de moi-même sans que mon ego ou mes peurs se mettent en travers de mon chemin.

« J’ai dit à mes producteurs de ne pas s’inquiéter, qu’ils auraient un meilleur et nouvel album en une semaine »

Il faut qu’on parle de « Rippled Water » que j’aime beaucoup. C’est une chanson de mea culpa ?
D’une certaine façon ça l’est. Je l’ai écrite à un moment où je repensais à mon bonheur passé et ma tristesse actuelle, mes regrets sur mon comportement… À l’origine c’était une chanson qui durait quatre minutes, maintenant elle ne fait qu’une minute trente. C’est plus un poème désormais, de la mélancolie post-tristesse, lorsque tu commences à te sentir mieux et saisir ce qui ne va pas. C’est accepter que parfois je n’ai pas été aussi bon avec certaines personnes que j’aurais pu l’être. Je n’ai pas su apprécier certains moments de bonheur quand ils étaient là, donc cette chanson c’est un rappel pour que je profite et que je sois reconnaissant des bons moments quand ils arrivent.

Quand on s’est rencontré en 2012, tu jouais tout seul, tu commençais à peine à travailler avec un violoniste. Maintenant tu as deux percussionnistes avec toi sur scène…
Lorsque j’écrivais le premier album, je ne pensais pas du tout aux arrangements, j’écrivais tout à la guitare et je laissais le producteur faire tout le reste. Le producteur est parti dans certaines directions que je n’aimais pas particulièrement. Donc quand j’ai écrit les nouvelles chansons, je me suis dit qu’il fallait que je gère mon son dans son entièreté. J’ai toujours rêvé de faire venir d’autres musiciens avec moi sur scène. Les deux percussionnistes qui m’accompagnent sont aussi des sortes de one man band chacun de leur côté. Ils chantent aussi les harmonies en plus de jouer des percussions qui ajoutent beaucoup d’énergie. J’ai travaillé à partir de garage band et de nombreux sons percussifs assez simples en plus de la guitare acoustique et de la voix. Que des parties que je pouvais jouer moi-même car il ne faut pas non plus que ça s’éloigne trop de mon one man band solo. C’est fou d’avoir trois caisses claires sur scène !

Ces chansons tu peux toujours les jouer seul ?
Oui elles fonctionnent bien aussi ! On a fait une tournée en Australie appelée Raw Files Tour où j’ai eu la chance de jouer ces chansons tout seul avec un tambourin, un harmonica, un kick, une guitare… Je crois que ça marche bien car tout a été construit autour de la guitare acoustique. Même si tu retires toutes les percussions, la guitare apporte ces éléments de percussions. C’est pour ça que c’est important pour moi de jouer des percussions également, car lorsqu’un percussionniste s’ajoute à un groupe il va apporter ses propres éléments qui ne sont pas les mêmes que ceux déjà en place. Quand tu retires les percussions, les chansons peuvent paraître vraiment différentes donc c’est plutôt chouette qu’elles marchent aussi bien en acoustique.

« Je n’ai jamais aussi bien joué que dans la rue »

Après la sortie de ton album, tu es reparti jouer dans la rue. Est-ce que c’est quelque chose que tu aimes toujours autant que jouer dans une salle de concert ?
Jouer dans la rue c’est génial ! Ça peut être effrayant au début car tu ne sonnes pas très bien, tu n’as pas tout le matériel d’une salle. Et surtout personne ne sait qui tu es. Donc beaucoup de gens ne font que passer en imaginant que tu n’es qu’un mendiant ou que tu veux leur soutirer de l’argent. C’est une expérience qui te rend beaucoup plus humble par rapport à un public qui est venu pour te voir toi spécialement. Je trouve que ça rend la musique bien meilleure et personnellement je n’ai jamais aussi bien joué que dans la rue. Mais bon, je suis aussi très heureux de faire de gros concerts et festivals avec toute l’énergie et l’excitation qui en découlent. Je ne peux pas imaginer ma vie sans les deux.

Tu n’étais pas autant sur les réseaux sociaux quand je t’ai connu. C’est quelque chose que tu aimes faire maintenant ?
(rires) C’est super pratique car ça te permet de partager ta musique et de te connecter à des gens qui vont en retirer quelque chose. Et objectivement en tant qu’artiste, on veut tous que les gens aiment ça. Si on ne voulait pas partager notre musique, on jouerait dans nos chambres. Alors que si on monte sur scène et qu’on fait payer l’entrée, on espère que le public va se retrouver dans notre musique. Les réseaux sociaux aident beaucoup pour ça, il faut juste mettre sa fierté de côté et ne pas hésiter à rire de soi. Mais bon, j’ai dû m’entraîner ! Cela dit, maintenant j’adore ça, c’est vraiment drôle. Je crois que j’aime beaucoup trop les Instagram Stories. C’est une chance d’être un humain comme les autres ! Il y a plein de défauts aux réseaux sociaux, mais quand ce sont ceux d’un artiste dans le cadre de son travail je trouve que c’est un outil de création très utile et amusant.

Weight_Falls – Cagence Recordings/Warner Music Australia

 

Merci à Kim et Patricia.

Propos recueillis par Emma Shindo (2 février 2018).
Crédit photo : pareil

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