Martin Rahin : « L’intérêt de faire de l’image, c’est d’exploiter tes obsessions »

INTERVIEW – Rencontre avec Martin Rahin, plume prometteuse et distilleur de rythmes électro. Il sort bientôt son EP Casual Melancholia, et nous parle de son univers artistique multi-facettes.

Il fait partie de la scène française en ébullition. Parmi les quelques Fishbach, Clara Luciani, Calypso Valois, Juliette Armanet et consort, il est l’une des rares voix masculines qui s’élève sur des titres hybrides, mi-pop mi-électro, mi-poétiques mi-réalistes. On a rencontré Martin Rahin dans un café strasbourgeois pour parler musiques, influences et sortie de son EP, Casual Melancholia.

Rocknfool – Que peux-tu nous dire sur l’EP que tu prépares ?
Martin Rahin – C’est le 2e que je sors, mais il est encore mouvant parce que je ne l’ai pas tout à fait terminé… Je ne sais même pas encore combien il y a aura de morceaux ! Il s’appelle Casual Melancholia. C’est de la musique assez libre, mais de la musique électronique. Mais je travaille assez à l’opposé de la façon dont la musique électronique est construite aujourd’hui. Je ne travaille pas avec Ableton ou des séquenceurs. Je travaille avec un looper 4 pistes, et directement mon synthétiseur et mes boîtes à rythmes. Comme je n’ai que 4 pistes, les morceaux sont assez simples, parce que j’ai peu de choix. Et une fois que c’est enregistré, c’est enregistré, je ne peux pas retravailler. Donc c’est de la musique répétitive, inspirée par Philippe Glass, Aphex Twin, et des influences de hip-hop et de chanson française. Une musique qui mélange toutes ces choses-là !

Casual Melancholia EP – Martin Rahin (double pochette)

C’est ton 2e EP. Le 1er s’appelait Avant l’heure du loup, sorti en 2016, et était plus chanson française qu’électro. Et tu as fait partie d’un groupe plutôt rock psyché quand tu étais plus jeune. Comment tu expliques cette évolution vers la musique électronique ?
En fait, j’ai commencé à écouter de la musique électronique très jeune. Ma première découverte de la musique électronique, ça a été Suicide. Partant de là, j’ai écouté des choses comme Prodigy, dont je suis toujours fan d’ailleurs ! Donc j’ai toujours écouté de la musique électronique : Nicolas Jaar, de la techno berlinoise, des choses comme ça… Même quand j’ai sorti mon premier EP, qui était un album dit de chansons, en fait il y avait beaucoup de drum machines, sauf qu’elles n’étaient pas utilisées de la même manière. J’avais envie de me concentrer sur autre chose, peut-être aussi que je n’étais pas prêt à ce moment-là. Ça demande une certaine maturité de pouvoir s’autoriser toute cette palette. Aujourd’hui, je me sens prêt.

« J’aime décloisonner »

Sur ce 1er EP, tu as rencontré la productrice de Benjamin Biolay, Bénédicte Schmitt. Clara Luciani est venue chanter un duo aussi. Est-ce que toutes ces rencontres ont eu un impact sur l’évolution de ton projet ?
Bien sûr ! D’avoir travailler avec Bénédicte, ça m’a appris énormément de choses ! C’est la première fois que je travaillais dans un gros studio donc t’apprends aussi à gérer les choses différemment. Mais par rapport à la musique électronique, c’est plus une question de choses que j’ai découvertes, que j’ai écoutées. Musique électronique, jazz, musique caribéenne… Ce qui est vrai aussi, c’est qu’il y a des artistes contemporains, comme Flavien Berger ou mes potes de Salut C’est Cool, qui m’ont fait entrevoir que c’était possible. J’ai un copain Dan, qui est américain et vit à Austin, c’est un fou de synthés analogiques, on en parlait tout le temps, alors j’ai commencé à en acheter. Avoir les objets aussi ça a beaucoup fait avancer les choses. Mais finalement, les gens avec qui j’ai vraiment travaillé, ce sont des gens qui sont plutôt dans la chanson. Bénédicte n’est pas du tout une productrice d’électro. C’est pour ça que bosser avec elle sur cet EP est intéressant. Même si c’est de la musique électronique que je fais, j’ai pas une approche, comment dire… je ne suis pas The Blaze tu vois ! Moi ce qui m’intéresse, c’est de faire des chansons. Et j’aime bien décloisonner. J’aime bien que l’univers de la chanson aille vers la techno, sans pour autant faire une track de chanson sur de la musique techno.

Martin Rahin

Actuellement, la pop en français sur des musiques électroniques se développe beaucoup, mais sur une scène plutôt féminine (Fishbach, Juniore…). Est-ce qu’il y a un créneau que les garçons n’ont pas pris là-dessus ?
C’est vrai qu’en ce moment il y a très peu d’artistes masculins qui émergent, déjà de manière globale. C’est très bien d’ailleurs, c’est bien de les voir plus. Et s’il y a bien un milieu où elles sont en force, c’est là, et ce n’est que justice !

Profitons-en !
Exactement ! Après, je ne sais pas si ça se ressentira dans la totalité de mon EP, mais j’écoute quand même une grosse dose de rap, d’artistes américains masculins urbains. Un mec comme Frank Ocean par exemple, ça m’intéresse d’essayer de décloisonner comme lui il a décloisonné un genre. Le mec est arrivé, un noir américain disant « J’écoute David Bowie, j’écoute de la musique psychédélique, j’écoute de l’électro, j’écoute Aphex Twin » et il le mélange ! J’aimerais bien avoir cette approche-là pour la chanson française. C’est-à-dire ne pas être quelqu’un qui fait du rap en français ou de l’électro en français. Quelqu’un qui fait de la musique. Aujourd’hui, on peut tout mélanger. On est de la génération post-sample, post-internet, on peut être libre et juste essayer de faire de la très bonne musique. Alors est-ce qu’il y a un créneau à prendre ? Je ne sais pas… Je crois que la mode, c’est vraiment l’urbain. Si je voulais prendre un créneau, je crois qu’il faudrait que je fasse vraiment du rap !

Les sons et la couleur

Par rapport aux autres, ta force, c’est vraiment les textes, très poétiques. J’ai lu d’ailleurs que tu avais écrit un recueil de poésie. C’est quoi ton rapport aux mots finalement, quand tu composes ? C’est eux qui viennent en premier ?
Maintenant, dans la manière dont je travaille, et c’est assez nouveau pour moi, je fais d’abord les prod’. Des petits squelettes, des structures où j’essaie vraiment d’avoir une ambiance et un groove présent qui fonctionnent. Vu que je fais de la musique très répétitive, il faut que ça tienne sur plusieurs minutes. Après, cette ambiance me guide assez naturellement et je me mets à écrire. Mais ça arrive aussi que j’écrive comme ça. Mais principalement, j’ai quand même des visions qui viennent par les sons et la couleur.

Alors justement, tu bosses aussi beaucoup sur l’image, notamment à travers tes clips, réalisés uniquement à l’iPhone. Le décor d' »Azur Azul » me fait penser à des peintures de Caspar Wolf, peintre suisse, qui a été le premier à peindre les Alpes de manière romantique. On dirait que tu es très « multi-couteaux », en fait. Tu bosses le son, le mot, l’image…
Sur ce projet, je voulais vraiment tout faire, c’était le défi que je m’étais posé. Peut-être qu’un jour sur ce projet-là, je collaborerai avec d’autres gens et ce sera génial. Je ne suis pas fermé, mais c’était un peu le cahier des charges que je m’étais mis ! Du coup, la difficulté a été quand j’ai dû faire mon premier clip. On a de la chance avec les iPhones d’avoir de super qualités. Mais bon, qu’est-ce que je raconte ? Comment je le raconte ? T’es obligé de puiser, t’es obligé d’être sincère, de te jeter. Si tu essaies de fabriquer un truc qui n’est pas toi, ça va fatalement échouer, vu que tu n’as pas de moyen, que tu n’as que toi. J’ai eu la chance de voyager l’an passé, j’ai commencé à faire des images. Quand tu parles d' »Azur Azul », effectivement, il y a quelque chose de très romantique, on dirait un peu du Friedrich ou du Turner. Moi c’est des choses que j’adore. Après je n’ai pas voulu les imiter.

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Quelle est l’histoire de ce clip alors, où tu danses sur fond de glacier alpin ?
C’est un hasard total. Je fais de l’alpinisme et j’aime la danse contemporaine. Je suis très inspiré par un chorégraphe israëlien, Ohad Naharin, qui fait du gaga dance. Je suis passionné par ce qu’il fait, même si je n’ai pas eu la chance de suivre ses cours. Mais j’ai pris des cours de danse contemporaine. La danse qu’on voit dans le clip, c’est pas quelque chose que j’ai appris. J’ai dû fouiller en moi, en me demandant « qu’est-ce que t’as envie de dire ? ». Alors j’ai trouvé une sorte de vocabulaire, sans faire de choré hein, et je suis parti faire une rando. J’arrive exténué là-haut, et là, coucher de soleil extraordinaire, le lieu est sublime. On a trois minutes pour tourner, parce que le soleil tombait. C’était magique, moi j’étais en transe, il faisait -10°C, j’étais pieds nus. Et on l’a fait, j’ai regardé les images, c’est que deux plans séquence, mais voilà, ça s’est fait comme ça. Donc en fait, c’est pas si réfléchi que ça. C’est très sincère. C’est juste essayer d’avoir la magie, de l’attraper.

Et pour le premier, « Mémoire » ? C’est une esthétique très différente.
Je voulais rendre hommage à GTA et à tous mes émois de jeunesse qu’on a eu en fumant des pétards et en jouant. Mais même pour la culture musicale, GTA ça nous a vachement ouvert à la musique quand on était ados. Les playlists sont super ! Et c’est une esthétique que j’aime bien, que j’ai utilisé dans le clip. J’aime bien l’esthétique du hip hop actuel. Un mec comme ASAP Rocky, non seulement c’est un immense chanteur avec des prods dingues, mais c’est le premier black qui a dit « je ne serais plus votre black, je ne serai plus un mec du ghetto, je vais poser pour Dior, je vais être un mec trop stylé, comme vous, je vais arrêter d’être votre negro ». Très longtemps, le rap, c’était un truc où on disait « ah c’est bien, les noirs ils restent à leur place de noirs ». Et « les pédés font de la musique de pédés, ils font de la techno à Berlin ». En fait aujourd’hui, je suis fier d’être dans cette époque, d’avoir des modèles ou des héros qui disent « On ne sera plus ce que vous attendez de nous ». Donc quand tu dis que mes esthétiques changent en fonction des clips, en fait, pour moi c’est ultra-cohérent. C’est juste des facettes de moi. J’aime autant la peinture romantique que le tuning, et les grosses caisses. Ça ne m’empêche pas de manger bio, de faire du yoga, de faire de la boxe. Ça exploite juste des facettes de mes obsessions. L’intérêt de faire de l’image, c’est d’exploiter tes obsessions, de rendre tes fantasmes presque réels. Et puis c’est très drôle à faire !

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Présent et futur

Comment tu vois l’évolution du projet maintenant ? Sachant qu’en France, on est un peu dans une société où si tu veux fonctionner, tu dois soit passer par The Voice, soit par tous les tremplins, comment tu te vois par rapport à ça ?
J’aimerais bien y participer, à ces tremplins. Bon, les Inrocks Lab, je ne les ferai plus parce que je les ai déjà faits, mais  je trouve que c’est super. C’est un moyen génial de soutenir la création. Mais là, ce n’est pas l’heure. Je me suis lancé de manière spontanée. Mon contrat avec Sony s’était terminé, j’avais juste envie de refaire de la musique, de revenir à la base du plaisir de faire de la musique et de la partager. Et aujourd’hui, c’est vrai que tu peux la partager de manière très facile, avec Instagram, Youtube et tout ça. Je pense que ça viendra, que ce sera une étape nécessaire et que ce sera fait. J’ai aussi déjà eu des propositions de gens qui veulent travailler avec moi… Pour l’instant, je pense que ce n’est pas l’heure. La priorité, c’est d’avoir un tourneur, de faire un max de concerts. Les Inouïs, Le Fair… je serai ravi, c’est une aide de dingue, mais ce ne sera pas avant l’année prochaine.

Et ton actu alors ?
Déjà, je sors un clip par mois. C’est déjà un vrai défi, et en même temps j’aime bien ce rythme-là ! Et puis j’ai fait mes premiers concerts, et ça s’est très bien passé, dans le sens où on m’en a proposé d’autres ! Je vais faire la première partie de Feu! Chatterton en province en mai, et avant ça je joue au Pop-Up le 6 avril pour une soirée Téléscope. Mon amie Tara organise, c’est super ce qu’elle fait, il faut aller checker !

Martin Rahin, en concert à Paris le 6 avril au Pop-Up  du Label et à Dijon le 17 mai à La Vapeur.

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