Gazoline : « On va laisser le monde s’ennuyer un peu de nous »

INTERVIEW – Rencontre avec le groupe rock québécois Gazoline, qui a décidé de marquer en fin d’année, une pause indéterminée dans sa carrière.

C’est bien simple, je ne connaissais pas Gazoline avant de re-débarquer à Montréal en début d’année. C’est ce que j’explique à Xavier Dufour-Thériault, frontman de ce groupe québécois dont le premier EP est sorti en 2012, et le premier album, produit par Xavier Caféine en 2014. Il n’est jamais trop tard pour découvrir un band et se greffer aux nombreux fans du groupe originaire de Chicoutimi, qui s’est fait connaître du grand public avec la chanson « Ces gens qui dansent ». En cette fin d’année 2018, Gazoline débarquera enfin à Paris, pour son premier concert français. L’occasion rêvée pour conquérir un nouveau public. 

Lorsque je retrouve Xavier, il est installé au fond d’une microbrasserie du Village. Bières commandées, la discussion peut débuter. Xavier a un franc-parler assez déconcertant. C’est donc avec naturel qu’il m’annonce que Gazoline va faire une pause pour un temps indéterminé après deux concerts importants prévus en cette fin d’année. À ma grande surprise. Explications.

Rocknfool – Pour les Français qui n’ont pas encore la chance de vous connaître, peux-tu présenter un peu Gazoline ?
Xavier – On est un groupe qui a commencé par un pop-rock garage, on était fans des Strokes. Maintenant on est plus new wave, on a tourné notre bateau de direction, on trippe plus sur ça. On essaye de faire de la musique qui n’est pas répandue au Québec : on est un peu une machine new wave pop-rock francophone. On n’est pas très joual, très chansonnier, très folk, très roots, très québ. Mais dans nos paroles on a un quelque chose de Taxi Girl ou d’Indochine. Quelque chose d’un peu européen étant donné nos bands préférés.

Pour des non-Québécois, comme moi, peux-tu m’expliquer la différence entre un groupe du Saguenay-Lac-Saint-Jean et un groupe montréalais ?
Le Saguenay-Lac-Saint-Jean c’est une grande région où tu peux conduire pendant des dizaines d’heures. Il y a un mythe autour du rock du Lac, et c’est à des heures de la musique du Saguenay. Le rock du Saguenay c’est plus rock’n’roll rockabilly à la Rolling Stones. En tout cas, c’est ce qui existait quand on était jeunes et qu’on allait à des fêtes. Et c’est ce qu’on a commencé à faire quand on a débuté dans la musique. Le rock du Lac on ne peut pas y toucher, les Galaxie, les Gros Mené c’est un espèce de rock un peu stoner, avec une vibe 90’s, post-grunge un peu Pixies. C’est en tout cas ce que j’ai compris… Pi à Montréal la scène est assez éclatée, il n’y a pas vraiment de direction en ce moment. À Chicoutimi c’est un peu limité pour faire de la musique, c’est pas gros et le monde ne sort pas beaucoup voir des shows. Donc tu viens à Montréal, et là il y a du monde de Chicout’, de Sherbrooke, de Trois-Rivières, des Laurentides, d’Abitibi, d’Ontario… Finalement dans les bars underground à Montréal y’a peu de musiciens qui sont de Montréal. La scène de Montréal c’est un peu la scène de tout le Québec.

Sur votre page Wikipédia, il y a écrit que vous faites partie de la « vague du renouveau du rock alternatif actuel québécois ». Or, vous avez dit en interview que vous ne vous étiez jamais considérés comme un groupe de rock.
Je ne sais pas qui a dit ça… Je sais que je dis parfois des affaires que j’assume pas… (sourire) Quand on a commencé on s’est fait mettre dans la boîte « rock » car on faisait inéluctablement du rock. Mais on a toujours méprisé cette rectitude rock un peu coincée, genre mâle alpha normatif. C’est pour cette raison qu’on a toujours dit qu’on était un band de pop. C’était pour nous une façon de nous  détacher d’un mouvement qu’on sentait vieillir et mourir alors qu’on se sentait jeunes. Je pense que c’était pour la forme. Et pour se faire poser la question dans une entrevue des années après (sourire).

« Le rock c’est quelque chose qui coule dans nos veines, même si on ne l’a pas souvent assumé. »

La Presse titrait en 2014 : « Gazoline, jeunes, beaux et rock ». Ça donne quoi en 2018 ?
J’imagine qu’on est beaux et rock là (rires). Je pense qu’on est encore beaux ! Ce n’est pas qu’on ne se sent plus jeunes, mais c’est compliqué dans cette industrie-là, surtout pour Gazoline. On a souvent changé de musique, on n’a jamais laissé le monde s’attendre à ce qu’on allait sortir après, on a eu des publics différents… C’est clair qu’il y a une certaine « maturité »qui teinte la musique qu’on fait maintenant versus la musique bruyante et pas très profonde qu’on faisait en 2014. Le rock c’est quelque chose qui coule dans nos veines, même si on ne l’a pas souvent assumé. On ne voudrait juste pas être les sauveurs du rock au Québec parce qu’on n’a pas la patience pour ça. Ni l’envie de ressusciter quelque chose qui semble un peu pourri.

Est-ce que les rockeurs sont finalement les plus sensibles niveau cœur ?
Je ne sais pas… Dans la belle partie rock ça fait longtemps qu’on est introspectifs. Il y a toujours une sensibilité dans les groupes comme les Beatles, Duran Duran, même U2. Le rock ça a toujours été dur à faire soi-même, comme dire qu’on vaut moins que rien, projeter une image de soi comme si tu étais un menteur… pi en amour t’es pas capable de dire ce que tu ressens, t’es pas capable de garder les filles. Quand je pense rock’n’roll je pense à des grandes tounes tristes. Ce n’est pas comme le hip-hop qui marche en ce moment, car ça c’est une musique pour la gym où t’es hot. Le hip-hop ça élève, tu te sens bien, c’est bon pour l’ego. Tu n’y entendras pas « je suis pas bon avec les filles, je ne gagne pas beaucoup d’argent… » Les gens qui font du rock sont ceux qui ont encore le bagage littéraire pour donner une vision de soi de merde dans ses paroles. De s’avouer comme la moitié d’une personne, un sous-être. Je pense que c’est juste une tradition rock’n’roll de se sous-estimer.

Donc c’est un passage obligatoire de vivre des ruptures.
Ben oui. Les deux albums de Gazoline ça a été deux ruptures. Quand je te disais qu’on n’avait peut-être pas trouvé l’étincelle pour le prochain album, c’était peut-être ça qui manque : que je me fasse laisser encore… Cet exutoire-là me permet de m’abandonner plus, d’avoir plus de textes et de matériel. Ultimement je n’ai pas le goût de tomber en dépression deux mois à chaque fois que je dois écrire une toune qui a de l’allure. Mais il y a plein de monde qui a fait du bon rock’n’roll sans parler d’amour ! Cela dit j’ai toujours trouvé que dans la vie il y a les tounes d’amour, et les tounes un peu moins bonnes… Le pessimisme de Gazoline vient de ce qu’on écoutait de fucking déprimant, mais qu’on trouvait quand même kickass.

« Ce n’est pas sain de devoir être écouté par des centaines de personnes pour sentir que ta peine de cœur n’est pas vaine. »

Xavier Dufour-Thériault de Gazoline @ Francos de Montréal 2018 (c) Emma Shindo

Est-ce que ça t’a fait du bien d’écrire ces textes ?
Je ne peux pas le dire… Ça se trouve, si je n’avais pas écrit une toune de ma vie, j’aurais pété un plomb à un moment donné… J’aurais pu aussi devenir un crackhead, ou comptable… et à 35 ans je me serais pendu… Je ne sais pas ce qui serait arrivé. Ce n’est pas sain de devoir être écouté par des centaines de personnes pour sentir que ta peine n’est pas vaine, mais j’imagine que ça m’a fait du bien. Je suis peut-être résiliant, et que ça ne me dérange pas d’aller chercher des éléments de pathétisme dans mes souvenirs. Mais je ne dirais pas que j’ai besoin d’écrire sur mes peines d’amour, en allumant ma chandelle, en trempant ma plume dans de l’encre et en écrivant mes sentiments avec mon sang… Ça peut me prendre des mois d’écrire une chanson, à partir d’un mot, d’une phrase. Je ne fais jamais ça à chaud. C’est toujours quelque chose d’ardu car ça ne semble jamais complet et parfait.

Tu étais avant à la basse, puis tu t’es consacré au chant pour Gazoline. Et tu es bien fou en live. Quel est ton rapport à la scène ?
J’écris et je compose à la guitare. Quand il a fallu que j’aille au Cégep (17-19 ans ndlr), je ne savais pas trop quoi faire de ma vie, donc je suis allé en basse. J’ai lâché après une session, puis je suis allé jouer de la basse avec Caféine [Xavier]. Dans deux des chansons du spectacle, je donnais ma basse au claviériste pour bouger… Dans ce que j’écoute tous les jours et dont je ne me suis jamais tanné, il y a Michael Jackson, Prince, James Brown… des dieux de la scène ! Donc naturellement je m’y suis senti à l’aise. Quand tu danses, parfois tu permets au public de danser et de se laisser aller. Genre toi aussi tu peux être fou comme moi, ça va être super le fun. Pi c’est le fun d’être une gang de chums. Plus on est de fous plus on rit.

« On va se donner le temps d’avoir envie de faire quelque chose de nouveau au lieu de se forcer à le faire. »

C’est quoi l’actu’ de Gazoline là ? Sur quoi vous travaillez ?
On a sorti un EP il y a quelques mois (Yugen ndlr), puis on a entrepris des démarches pour jouer en France bientôt, et faire parler de nous là-bas. On est allés voir Gus Van Go pour faire un remix et retravailler une de nos chansons. Et on joue au Club Soda le 7 novembre ! On travaille de la nouvelle musique aussi, on veut faire des vidéos… On n’a jamais vraiment arrêté avec Gazoline, il y a toujours beaucoup de projets en même temps. On s’est dit qu’après la France on allait se donner le temps de voir comment ça allait marcher là-bas, et faire chacun des trucs de nos bords. Tu sais, j’ai toujours voulu faire un album solo. C’est clair qu’on va prendre une certaine pause au moins jusqu’à l’été prochain pour laisser le monde s’ennuyer un peu de Gazoline. On va se donner le temps d’avoir envie de faire quelque chose de nouveau au lieu de se forcer à le faire.

Est-ce qu’il faut comprendre que vous avez perdu la motivation ?
Non non, pas du tout. Mais quand on a fait le premier album on était jeunes. Il y avait tout un concept qu’on avait créé, on avait découvert le new wave… et on avait besoin de s’exprimer. On ne se sent pas obligés de faire un album pour faire un album. On travaille des trucs en ce moment, mais il n’y a pas encore l’étincelle. Quand Gazoline va revenir, ça sera avec quelque chose de nouveau, car c’est ça qui nous fait tripper. Ne jamais refaire la même musique est devenu notre marque de fabrique.

« Aller jouer en France c’est avoir bien fait ses devoirs. »

Je reviens sur Paris forcément. Ça sera votre premier concert en France ?
Oui ! C’est toujours quelque chose qui nous tentait. Car même si je connais mon Québec par cœur, au moment de lancer Gazoline, on a plus pensé à Lio, Noir Désir, Alain Souchon, Stephan Eicher… J’écoute beaucoup de musique française car mes parents en écoutaient beaucoup : Brassens, Gainsbourg, France Gall, Barbara… naturellement ça finit par devenir ton langage. Mais si je suis un vrai québ et que je fais de la musique de québ, on est fiers et contents de faire de la musique qu’on veut avec l’esthétisme qu’on veut. C’était ça qu’on projetait comme son, comme image, comme feeling. Pouvoir aller en France et montrer ce qu’on fait c’est faire un check. C’est avoir bien fait ses devoirs et réussi avec quelque chose de solide et de bon. D’ailleurs on a récupéré le nom de « Gazoline » du premier band de punk de Fred Chichin. On s’est toujours dit que si on allait en France on allait se faire lyncher par les vrais punks. On verra bien s’il y a une manifestation anti-Gazoline de Montréal !

Une question que je ne t’ai pas posée que tu aurais que je te pose ?
Quel est mon album préféré de Stephan Eicher ? (je lui demande ndlr) Je crois que c’est 1000 vies. En ce moment je lis Philippe Dijian, qui écrivait des paroles pour Stephan Eicher. J’ai toujours aimé ce côté pop-rock propre qui me fait capoter plus que tout ! Et les paroles de Philippe Dijian c’est, selon moi, le but à atteindre. Je n’ai jamais lu des paroles aussi profondes, simples, vraies et bien écrites. « Déjeuner en paix » est pour moi un chef d’oeuvre national. Ce titre là est trop beau. J’aurais aimé l’écrire. Ça aurait pu aussi être ça la question que j’aurais aimé que tu me poses.

En concert le 7 novembre au Club Soda dans le cadre du Festival Coup de cœur francophone. Le 5 décembre à la Bellevilloise à Paris à l’occasion du Festival Aurores Montréal

Propos recueillis par Emma Shindo.

Crédit photo : Andy Jon

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