« Song For Our Daughter » : Laura Marling, entre sublime et perfection

CHRONIQUE – Contrairement à la plupart de ses collègues artistes, au vu de la situation actuelle, Laura Marling a souhaité, elle, avancer la date de sortie de son album Song For Our Daughter. Nous ne pourrons jamais assez l’en remercier.

Song For Our Daughter sort donc en avance ce 10 Avril, car selon la chanteuse, elle ne voyait pas l’intérêt de retenir quelque-chose qui, à minima pourrait divertir, et au mieux, fournir un sentiment de partage. Cet altruisme est tout à son honneur et en adéquation avec l’état d’esprit de ce nouvel opus.

Voilà plus de dix ans que Laura Marling nous émerveille par son folk limpide, souvent dépouillé et minimaliste. Le simple guitare-voix des débuts a évolué au fil du temps. Sa voix de jeune fille si fluette, s’est teinté d’un voile de fumée, a pris du relief. C’est celle d’une jeune femme de trente ans maintenant. On avait déjà pu constater cette délicieuse évolution dans son dernier album Semper Femina. Laura y était sexy en diable, féline, plus sombre et intrigante. Song For Our Daughter semble mélanger ces deux univers. 

Des mots choisis avec précision

On retrouve le song-writing particulièrement poétique de la jeune femme. Poétique mais sans bullshit, attention, on est en 2020, Laura n’est pas une chanteuse de country pastorale. Elle a bien les deux pieds dans notre monde et ses problématiques actuelles. Semper Femina évoquait le féminisme et la sororité. Ici, Laura a pour la première fois abandonné l’écriture à la première personne. Il en ressort des chansons en forme de nouvelles. Les thèmes sont peut-être plus universels mais pas moins intimes.

Ses histoires sont toujours plus touchantes. Les mots choisis sont de ceux qui vous font relever le nez du bouquin que vous lisiez pour ne faire qu’écouter. Certaines phrases, comme « Love is a sickness cured by time », qu’elle a empruntée à la pièce Mary Stuart de Robert Icke, vous rentrent dans le crâne immédiatement comme le vers d’un poème. Ou encore « I tried to share the map with you, but you knew you had your way, you had you route » pourrait être cette phrase soulignée, en souriant, dans ce roman que l’on a tant aimé. 

Le propos est toujours très féminin. Laura est toutes les femmes. Elle parle à sa future fille, la défend, veut protéger son innocence. Elle questionne sans juger les petites prisons conjugales de nos mères. L’Anglaise sait être cynique en interrogeant si la vérité de son cœur guéri, exprimée à son ancien amant, n’est pas trop méchante à entendre. On peut entendre ce sourire complice et sans complaisance dans « Only The Strong ». On aime la connivence que cela crée entre elle et nous. Même si certains titres peuvent évoquer des moments difficiles dans la vie d’une femme, le message ici est celui de la force, ni pathos, ni victime. Pour preuve « Strange Girl » et son rythme enjoué est la chanson feel good de l’album. Une déclaration d’amour à toutes les femmes, un encouragement à être multiple, à vivre et s’en foutre !

Des pures mélodies folk

L’autre signature de Laura Marling ce sont ses mélodies, souvent guitare-voix, qui vous coupent le souffle et provoquent les larmes. Sa voix n’est pas nécessairement puissante, mais pour autant il s’en dégage une incroyable force et profondeur. Elle vous envoûte irrémédiablement. Alliée à la mélodie de sa guitare, on comprend alors pourquoi de nombreux films et séries ont pu choisir ses titres pour intensifier les scènes les plus tristes ou dramatiques. Le dernier emprunt en date fut « What He Wrote » dans un épisode de Peaky Blinders et l’effet fut instantané. En quelques accords, quelques mots, elle plante un décor entier.

Song For Our Daughter ne déçoit pas en la matière. Plusieurs morceaux sont dénudés de tout artifice, tel que « The End Of The Affair » ou « For You », et ils sont exactement ce que l’on attend d’un sublime morceau de folk. La beauté réside dans la simplicité. On ne peut s’en détourner, ils en deviennent douloureux de bonheur.

Parfois, quelques cordes viennent se joindre à la guitare, comme sur « Fortune », ou le thérémine (ou est-ce un bottleneck ?) sur « Hope We Meet Again » et au niveau émotion on frôle la perfection. Un piano léger s’invite aussi, il apporte une douceur supplémentaire par son manque de complexité. Laura admet ne pas vraiment savoir en jouer ! Celui de « Blow by Blow » est son hommage à Paul McCartney, que Laura reconnait avoir découvert honteusement sur le tard. D’autres titres seront jugés plus modernes, pop, et pour autant le charme continue d’opérer. L’ensemble des mélodies sont d’un raffinement incroyable et il est impossible de ne pas toutes les aimer.

Cet album sera très certainement le plus bel album folk de l’année. A moins que le confinement n’aide nos folkeux habituels à concocter quelques pépites, seuls, reclus dans leurs cabanes. Voilà bien longtemps qu’un album folk ne nous avait pas autant enthousiasmés. C’était une merveilleuse idée que de nous le partager en avance sur le calendrier. Il apaise nos esprits inquiets et nous communique un bonheur inespéré. Merci Laura Marling…

Songs For Our Daughter – Laura Marling (Partisan/PIAS), sortie le 10 avril 2020

Crédit photo : Justin Tyler

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