Une Ane solo et Brun mélancolique, pour un magistral double album.

CHRONIQUE – Dans un monde confiné, morne, sans concert, la norvégienne Ane Brun vient de publier deux sublimes albums en l’espace d’un mois.


La pandémie mondiale aura totalement chamboulé l’industrie musicale, qui n’en avait déjà guère besoin. Dans une industrie surdominée par les plateformes de streaming, la façon de consommer la musique a dû changer. Les artistes ne publient plus d’albums pour enchaîner sur une tournée, mais préfèrent des sorties de singles, afin d’accroître leur aura sur les plateformes et les réseaux, quitte à ne publier que des best-of de singles.

Ce mode de consommation capitaliste est excellent pour tout fan de musique, recherchant principalement de la nouveauté au quotidien. Mais cette consommation entraîne irrémédiablement un déclin de la créativité musicale, devenant de plus en plus redondante et plate.

Heureusement, si Ane Brun a arboré cette stratégie suite à la pandémie, le résultat n’est en rien décevant. Ce choix s’est fait naturellement, alors que son neuvième album avait, d’ores et déjà, été enregistré à l’automne 2019. Dès le mois de mars 2020, afin de contrer la mélancolie actuelle, elle a publié – chaque mois – un extrait de son 9e et futur album, composé à l’époque de 18 titres très éclectiques.

Mais réflexion faite, dans un monde où la solitude et la lenteur se sont faites de plus en plus ressentir, Ane Brun décida de séparer ses compositions en deux opus. Le premier, sorti en octobre 2020, très dreampop et électronique. Le second en novembre 2020, plus intimiste et acoustique. Deux albums montrant les multiples visages de celle qui est, assurément, la plus grande artiste norvégienne.

After The Great Storm, une ode à la dreampop scandinave.

En 2016, suite au décès de son père, la norvégienne avait perdu toute créativité. Bien qu’elle continuait de chanter, notamment grâce à la publication d’un album de reprises (Leave Me Breathless), l’inspiration n’était plus. Ce n’est qu’en 2019, qu’elle a retrouvé le chemin de l’écriture. Le deuil, la solitude, le chaos mondial, les pleures, telles sont les thématiques qui ont inspiré Ane Brun. Une écriture chargée en émotion qui, accouplée par une musique pop et trip-hop, fait fondre nos cœurs.

I keep feeling like I wanna cry / This world is burning in my eyes / I try to aim for the light / But when I look up, it’s still dark

Ane Brun – Feeling Like I Wanna Cry

« Honey » et « Don’t Run and Hide » sont probablement les portes étendards de cet opus. Le premier nous fait entendre la voix d’Ane Brun à 18 ans, extraite d’une cassette audio enregistrée dans les années 1990. Celle-ci est l’occasion de faire une auto-analyse sur sa jeunesse et de pardonner, avec l’expérience d’une femme de 40 ans, ses potentielles erreurs de jeunesse : « Nothin’ you do will ever let me down / You’ll repeat your mistakes many times / And I will be keeping my eye on you ».

Quant au second, il reprend peu ou prou les mêmes thématiques : « Don’t run and hide / Take a peek outside / (Let it go, let it go and I’ll catch you) / I’m here for you ». Nous ne vivons pas seul, nous avons besoin d’être entourés, afin de nous sentir mieux.

Toujours dans un esprit pop britannique des années 1990, « Feeling Like I Wanna Cry » vaut le détour. Relatant une relation dysfonctionnelle entre l’Homme et notre planète brulant jour après jour, ce titre pourrait être un hymne à la suédoise Greta Thunberg.

Outre des accents Trip-Hop, Ane Brun se tourne aussi vers une pop nordique pure et dure, lui permettant – au passage – de moduler à plusieurs reprises son timbre de voix si doux et frémissant.

« Fingerprints », titre le plus sombre de l’album, montre bien cette rupture au sein de After The Great Storm. Ane Brun répète des dizaines fois un « I Miss You » à son défunt père et nous transmet, par la même occasion, la douleur ressentie lors de la perte d’un proche. S’ensuivent « The Waiting » et « We Need A Mother », deux titres tout aussi lourds, sur le monde d’après. Le monde après la perte d’un proche – pour le premier, le monde après sa perdition climatique et politique – pour le second.

« We Need A Mother est un titre sur l’état du monde et correspond à l’ambiance de cet automne. », déclare Ane Brun. « Il est indéniable que nous avons besoin de leaders, de leaders authentiques, qui peuvent nous rassembler et prendre soin de nous, nous inspirer et nous rendre altruistes afin de prendre soin les uns des autres. C’est nécessaire et j’espère que cela pourra se produire et rendra l’avenir plus lumineux. »

Ce premier opus de l’année 2020 ne se termine donc pas dans le plus grand optimiste et pose de nombreuses questions : « How do we turn from this dead end ? / Will we catch the rope at the very last second ? ». Heureusement, certaines réponses seront trouvées dans la suite de cet album, paru un mois plus tard.

How Beauty Holds The Hand Of Sorrow, un retour intimiste aux premiers amours.

À l’écoute de ce deuxième album, force est de constater que le choix d’Ane Brun, d’avoir voulu séparer son projet en deux opus différents était le bon. Au revoir la pop entraînante d’After The Great Storm. La tempête est passée. Le calme se fait ressentir. « So life goes on », comme le clame la chanteuse, dès le début.

Désormais, le piano ou les cordes (guitare, violon ou violoncelle) prennent le dessus et accompagnent la voix d’Ane Brun. « Last Breath » qui introduit l’album donne des frissons dès les premières secondes. Ces frissons s’empareront ensuite de notre corps, tout au long de l’écoute de How Beauty Holds The Hand Of Sorrow. Tel Ben Harper (dont elle est grandement fan) et son Both Sides of the Gun en 2006, nous redécouvrons une autre face de la chanteuse, que nous avions peut-être omise ces dernières années.

« Closer », dernier single en date, est d’une telle émotion, qu’il est impossible de résister à sa mélancolie et la noirceur des paroles. Il est le symbole de ce que fait de mieux la musique nordique. Et en tant que mère de la scène féminine nordique (qui a permis l’émergence d’artistes comme Jennie Abrahamson et Linnéa Olsson (présentes sur les deux albums), mais aussi Nina Kinert, Rebekka Karijord, Frida Hyvönen), ce titre est un cas d’école, qu’il faudrait faire étudier.

L’émotion se fait aussi ressentir dans « Lose My Way », en duo piano-voix avec le compositeur américain Dustin O’Halloran, ou encore dans la revisite piano-voix de « Don’t Run And Hide ». Et quand le piano ne prend pas le dessus, ce sont des duos guitare-voix qui nous émeuvent, comme « Meet You at The Delta » ou « Breaking the Surface ».

Ce deuxième album, aux dépens de grandes orchestrations, laisse donc davantage de place à la voix d’Ane Brun. After The Great Storm et How Beauty Holds The Hand Of Sorrow sont bels et bien deux albums différents, montrant tout le talent d’une artiste, qui n’a plus rien à démontrer sur la scène internationale. Elle se fait plaisir en navigant dans tous les univers musicaux. Et, par la même occasion, fait plaisir à ses fans de la première heure et aux derniers arrivants.

After The Great Storm, sorti le 30 Octobre 2020.
1. Honey
2.
After the Great Storm
3. Don’t Run and Hide
4. Crumbs
5. Feeling Like I Wanna Cry
6. Take Hold of Me
7. Fingerprints
8. The Waiting
9. We Need a Mother


How Beauty Holds The Hand Of Sorrow, sorti le 27 Novembre 2020.
1. Last Breat
2. Closer
3. Song For Thrill And Tom
4. Meet You at the Delta
5. Trust
6. Gentle Wind Of Gratitude
7. Breaking the Surface
8. Lose My Way (feat. Dustin O’Halloran)
9. Don’t Run And Hide (Piano Version)

Ane Brun sera en concert le samedi 6 novembre 2021 à l’Alhambra à Paris.

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