Bermuda : « Bermuda va évoluer avec moi, on va vieillir ensemble »

INTERVIEW – Rencontre virtuelle avec Bermuda, avant son concert, lui aussi virtuel, pour la première soirée des préliminaires de la 25e édition des Francouvertes. Franc-parler, empowerment et tranches de vie au programme.

À l’occasion de sa sélection à la 25e édition des Francouvertes, on a discuté avec Bermuda dont le projet me parlait et m’a tout de suite accrochée. Dominique Gagnon de son vrai nom est née aux Bermudes (d’où son nom de scène). Elle a grandi en Irlande avant de rejoindre le Québec à ses 13 ans. Voyageuse et psychoéducatrice, la voilà depuis septembre dernier musicienne à temps plein. Un premier EP dans les valises sorti pendant le premier confinement, elle se présentera sur la scène du Lion d’or avec deux nouvelles chansons. Focus sur cette artiste intelligente, pleine de vie et d’énergie communicative.

Des Bermudes à Granby

Après avoir décroché une maîtrise à l’université de Sherbrooke, habité en Bolivie et aux Îles-de-la-Madeleine, Bermuda s’inscrit à l’école nationale de la chanson de Granby. Elle écrit des chansons depuis plus d’une dizaine d’années lorsque son chum lui lance que cette école réputée serait quelque chose qui pourrait bien lui aller. Elle se lance.

Finissante en 2019, elle ne récolte pas moins de 6 prix sur les 21 remis aux dîplomé.e.s. À l’école je me suis permis d’être la plus créative possible. La plus collée à mes tripes en matière de création. J’ai exploré le rap, la funk, la pop… J’ai écrit tout ce que j’avais envie d’écrire. Et c’est là-bas que j’ai décidé de lancer Bermuda me raconte-t-elle. C’est aussi grâce à l’école de la chanson qu’elle rencontre Alexandre Lapointe (The Brooks) qui devient son réalisateur et participe à la création de l’univers de Bermuda, dans le funk festif des années 1980 et le vieux hip-hop.

« La pandémie, c’est Bermuda ! »

Son premier EP homonyme sort au printemps 2020, en plein confinement, alors que la vie était en train de s’apocalypser. La pandémie c’est Bermuda ! S’il n’y avait plus de pandémie je n’existerais plus je pense, s’amuse-t-elle. Profitant de la place laissée vacante par les incertitudes du milieu de la musique, elle sort ses six chansons et fait un lancement virtuel avec son réalisateur. Honnêtement, ça a bien été ! Je n’avais rien, donc je ne pouvais pas être perdante avec ce lancement-là. Et ça n’aurait pas pu mieux aller, depuis tout est le fun ! Et effectivement, ses messages d’acceptation de soi (« Viva », « Beach Bodé ») sur des musiques pêchues qui donnent la niaque, attirent l’attention des gros médias. Ce n’est pas rien une artiste qui passe chez Belle & Bum dès le 1er EP. (L’équivalent de Taratata pour les Français qui nous lisent.) C’est mérité, et c’est tant mieux.

Bermuda c’est moi, en exagéré. Dominique m’explique que toutes les émotions sont exacerbées dans ses textes et sur scène. Son double musical lui permet de tout lâcher publiquement et de décrocher. Quand je finis un show, je reviens dans les pantalons de Dominique. Je vais me coucher sans être ultra confiante, ni vraiment intense. Elle rigole. Quand je lui demande si dans ses côtés second degré et empowerment, il n’y aurait pas quand même un petit côté engagé, elle confirme. Toutes mes chansons partent d’histoires qui me sont arrivées. Ça finit par être engagé, mais au départ c’est très personnel. « Beach Bodé », son titre qui a fait fureur l’été dernier, est parti d’un ras-le-bol des matraquages médiatiques et publicitaires à préparer son corps pour l’été. « Chest » c’est le constat que si les hommes paradent torses nus au parc Jarry l’été, il n’en serait pas de même si les femmes faisaient de même.

Un album déjà en soute

Qu’à cela ne tienne, Bermuda ne sera pas toujours un projet sur la diversité corporelle et les injonctions imposées aux femmes par nos sociétés dites modernes. Elle cite alors Koriass : si tu n’es pas gêné de tes anciens albums, c’est qu’il y a un problème. Sur lEP, c’était très joyeux, mais sur l’album on sera dans d’autres émotions tout en restant sur lempowerment et les femmes… Je sens déjà la différence. Bermuda va évoluer avec moi, on va vieillir ensemble.

Son premier album est quasiment fini. Au début je me suis dit que j’allais faire un 2e EP mais finalement j’avais plein de choses à dire. En septembre elle décolle dans le décor enchanteur et sauvage des Îles-de-la-Madeleine où son oncle lui a prêté un chalet. Pendant deux semaines, elle écrit une vingtaine de chansons et de maquettes sur son petit clavier, emporté dans sa valise. Début 2021, elle part en studio à Montréal avec Alexandre Lapointe. Prévu pour début 2022, cet album sera la suite logique du EP, avec 11 chansons et 3-4 interludes musicaux. Ça a l’air d’aller vite, mais ça ne l’est pas tant que ça. Sortir un album c’est long, et l’EP je l’ai écrit sur un an et demi. J’étais vraiment prête à faire un album, j’avais hâte de m’asseoir et de créer !

La scène, le virtuel et les musiciennes

Les Francouvertes sont une suite logique à la carrière émergente de Bermuda. Elle m’explique : c’est une autre belle étape qu’on est content de faire, un passage obligé dans un concours très reconnu ! Ça faisait aussi plusieurs années qu’on postulait mais je pense que là on était vraiment mûrs et prêts. Honnêtement, j’avais vraiment le goût de le faire ! Une vitrine, c’est toujours pertinent car on rencontre plein de monde et on a accès à un beau public. De la visibilité, des prix attirants et aussi des concerts en perspective. C’est vrai que les Francouvertes ont de quoi faire rêver alors que toutes les régions du Québec (exceptée Montréal et ses alentours) sont repassées en zone orange et peuvent donc réorganiser des concerts avec public, avec des règles strictes. C’est une belle occasion de se faire voir par tout le monde. Il faut saisir toutes les opportunités qu’on peut avoir quand on fait de la musique francophone.

Heureusement pour Bermuda, un heureusement entre guillemets, elle est bien rodée niveau concert virtuel. Je ne trouve pas ça stressant car je n’ai fait que ça dans la dernière année. La première fois c’est déstabilisant, tu parles à une foule qui ne répond pas. Mais il faut se faire confiance !

Lorsque je la questionne sur son rôle de femme dans la musique et son entourage de femmes musiciennes en cette semaine de 8-Mars toujours aussi discutée, ses réponses fusent. S’il n’y a pas de filles sur scène, on ne peut pas s’attendre à ce qu’il y ait plus de filles sur scène. Si elle s’est entourée de musiciennes, c’est juste que c’était les meilleures. Ça fait peut-être prise de position pour certains, mais elle, ça la fait rire. Il y a tellement de band que de gars, et à eux on ne leur fait pas remarquer ça ! Il faut écouter la musique d’abord et savoir que je n’ai pas baissé en qualité pour avoir des femmes à mes côtés. Honnêtement, ce n’est pas fait exprès. Le jour où on ne se posera plus de telles questions sera le jour où on n’aura plus besoin de journée des droits des femmes. Oui Madame !

Bermuda sera en concert virtuel le lundi 15 mars dans le cadre des Francouvertes aux côtés de Lampion et de Super Plage au Cabaret du Lion d’or.

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Propos recueillis par Emma Shindo (10 mars 2021)