On a lu : « Voix de la nuit » (éd. Ça et Là)

Autant vous prévenir tout de suite, cette BD promet une lecture éprouvante.

Trop n’est pas assez, le récit autobiographique d’Ulli Lust récompensé par le Prix Révélation d’Angoulême en 2011, ne m’avait déjà pas laissée indemne. L’auteure autrichienne y retrace sur le mode de la tragi-comédie sa fugue en Italie avec une amie, un voyage de deux mois sous tension permanente.

Ulli Lust est attachée au roman graphique historique, c’est le traitement fictionnel d’un événement réel qui l’intéresse. Suhrkamp Verlag, une maison d’édition allemande à la grande renommée (que je ne connaissais pas avant de rédiger cette chronique, j’avoue tout, ahem.) au catalogue de littérature et sciences humaines très pointu, lui propose d’adapter graphiquement un de leurs romans. Elle choisit Voix de la Nuit de Marcel Beyer, fascinée par la force de ce texte, au point de vue original sur la Seconde Guerre mondiale.

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L’histoire entrecroise le destin d’Helga Goebbels, la fille aînée du chef de la propagande sous le IIIe Reich, avec celui d’Hermann Karnau, un acousticien obsédé par la volonté de collecter dans un « catalogue des nuances vocales » toutes les manifestations de la voix humaine. Le romancier a laissé la dessinatrice très libre de son adaptation. Alors que le roman se concentre sur la figure de l’acousticien qui met son savoir-faire au service du IIIe Reich pour prouver la suprématie de la langue allemande et tenter de fabriquer une « voix aryenne », Ulli Lust choisit de mettre en valeur les enfants Goebbels, s’appuyant sur le véritable roman familial construit par Joseph Goebbels lui-même. C’est un des aspects de ce livre que j’ai le plus apprécié, sentir que je lisais quelque chose de très documenté. Entrer dans la sphère intime d’un tel personnage m’a fascinée.

Les six enfants sont âgés de 1 à 8 ans au début de l’ouvrage. Ils ont tous des prénoms commençant par la lettre H, hommage dont nous comprenons vite la référence.La fratrie vit pourtant cette période de troubles toujours à l’écart de la réalité des événements. Il se dégage alors une atmosphère très étrange, voire pesante, lorsque l’on sait ce qu’il se passe autour de leur bulle. L’auteure voulait dépeindre ce que les enfants ont traversé alors que leurs parents sont guidés par une idéologie folle. Helga grandit et prend peu à peu de la distance avec ce père qu’elle idolâtrait et cette mère aimante mais profondément instable.

Le roman graphique s’ouvre sur la figure d’Hermann Karnau, un personnage fictif alors que le traitement réaliste du récit nous laisse croire le contraire. Il intéresse les instances nazies par sa volonté de prouver qu’il serait possible de manipuler la pensée avec une voix « pure » que l’on pourrait obtenir en altérant le physique même de la population, pour élargir les rangs de la race aryenne. Karnau enregistre alors des centaines de voix, des râles de mourants, et procède à des opérations barbares sur les organes vocaux. Sa position lui permet d’être invité dans le cercle privé de Goebbels et c’est là qu’il rencontre ses enfants et notamment Helga. Une amitié se lie, et la pureté de cette relation contraste violemment avec le reste de l’histoire, comme avec la froide rigidité dont Karnau fait preuve depuis qu’il suit l’implacable logique nazie.

La perspicacité d’Helga comme les dérives des procédés « scientifiques » utilisés pendant les expériences inhumaines permettent à la dessinatrice de décrire un monde en train de sombrer. Un effondrement raconté à la fin de l’ouvrage. Nous sommes en avril 1945, les Russes sont dans Berlin. Le récit s’accélère et atteint l’apogée de l’horreur programmée. Les enfants jusqu’alors toujours protégés sont plongés dans la terreur pour ne plus en sortir…

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La construction du récit repose sur le parallèle fait entre les deux portraits. Les deux narrateurs se répondent non seulement par leur voix différentes mais aussi dans le traitement des couleurs. Les pages très sombres aux tons glauques sont réservées aux expériences terribles de Karnau, qui paraît inconscient de la monstruosité de ses actes, ou qui refuse d’en être conscient. Les enfants sont eux baignés dans une douce bichromie.

L’autre force du récit est le rendu graphique du son. Le traitement par le dessin d’une histoire dont le thème central est la voix et le bruit relevait d’un véritable tour de force, brillamment relevé par Ulli Lust. Elle utilise notamment une typographie toujours changeante pour les onomatopées, ou encore un système d’enchaînement entre les cases qui évoque un rythme musical. Le résultat nous fait vivre une véritable expérience sensorielle, entre les bruits de fond constants, les chocs, les vibrations de la voix diffusée par les haut-parleurs, les explosions, les cris ou chuchotements des enfants…

Nous vous l’accordons, ce n’est pas une BD qui se lit facilement et qui vous mettra le sourire aux lèvres. Mais sa force graphique comme narrative en fait une lecture mémorable.

Voix de la Nuit, de Marcel Beyer et Ulli Lust, éd. Çà et Là, sept. 2014, 24 €

Émilie Boujon

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