« Depuis quand la conscience ne concerne que les chanteurs de hip-hop ? »

ÉDITO – Jeudi 9 février, lors de sa chronique hebdomadaire sur France Inter, Alison Wheeler donnait, avec émotion, son ressenti sur l’affaire Théo à Aulnay-sous-Bois et posait la question qu’il fallait : « Pourquoi seuls les artistes de hip-hop se sont mobilisés si rapidement ? »

Cet article ne prend aucunement en compte la qualité musicale (qui est subjective) des artistes cités.

Être artiste est un privilège qui vient avec des responsabilités. On se doit d’être les voix de ceux et celles qui n’en ont pas. On se doit de ne pas prendre la démocratie pour acquise, on se doit de demander des comptes à nos élites, on se doit de demander des comptes à la police, on se doit de demander la justice, on se doit de demander la justice pour Théo, la justice pour Adama, la justice pour tous ceux dont on ne parlera pas, la justice pour vous et moi.

Imany, Victoires de la musique 2017

Défendre une cause, seulement quand les caméras sont là ?

France Inter est, peut-être, la radio avec le plus de chroniqueurs. Souvent les billets des humoristes sont politiquement, émotionnellement, idéologiquement très chargés. Le poète François Morel, tous les vendredis matin. L’engagé Frederick Sigrist chez Nagui. L’émouvante Nicole Ferroni dans la matinale du mercredi. Et puis, Alison Wheeler, elle aussi, dans La Bande Originale de Nagui.

La semaine dernière, plutôt que de laisser sa place à Sydney Love ou Marie 6-Tith, plutôt que de chanter « Le pire State of Mind », plutôt que de passer par l’humour et la chanson pour faire passer ses idées, Alison Wheeler a produit une chronique parfaite, tant sur le ton que sur les idées. Et il le fallait, pour traiter d’un sujet aussi abominable que le viol du jeune Théo, 22 ans, le 2 février à Aulnay-sous-Bois.

Je dois dire que je regrette un peu que seuls les artistes issus du monde du hip-hop se soient mobilisés, si rapidement sur le sujet. Sans doute un réflexe pavlovien du temps où le rap était engagé. Et même si je suis plus proche de signer avec un label de viande qu’un label de rap, je me sens plutôt concernée. C’est quand même dommage de s’exclure de certains débats, non ? Depuis quand la violence ne concerne que les chanteurs de hip-hop ? […] La violence n’est pas un sujet inhérent à une communauté, ça concerne l’humanité.

Lors de cette chronique, Alison Wheeler pointe du doigt un des vrais problèmes culturels de notre pays. Les premières personnalités, à avoir soutenu Théo et à demander la justice pour Théo, sont celles du milieu du hip-hop. Car oui bien sûr, chacun le sait, la banlieue c’est le hip-hop, donc laissons à la culture hip-hop ces combats ! Sans caméra, sans radio, sans média, Kery James, Sofiane, Youssoupha se sont mobilisés pour Théo.

Devant les caméras, il a fallu attendre plus de 10 jours, pour qu’une majorité d’artistes (hors milieu du hip-hop) se mobilisent et défendent Théo. Les tribunes de Libération de cette semaine n’y changent rien. Elles arrivent trop tard. Oui, elles sont agréables à lire, car elles font du bien. Pour une fois, des mots sont écrit noir sur blanc, et on peut les partager. Mais encore une fois, ces tribunes sont majoritairement signées par des rappeurs (Appel des artistes contre l’impunité des violences policières). Et comme le dit Alison Wheeler, « Depuis quand la violence ne concerne que les chanteurs de hip-hop ? « . Pourquoi l’ensemble des artistes, du rock à la pop, du rap à l’électro, ne se sont pas rassemblé pour Théo (et même Adama Traoré, en juillet 2016) ?

Lors des Victoires de la musique 2017, la chanteuse Imany a rappelé le rôle d’un artiste dans notre société. Oui, il peut y avoir des Jul qui ne « chantent » que pour l’argent et vider les cerveaux de ses fans. Mais un artiste se doit aussi d’être le porte parole de la société. On peut dire que cette vision de l’art musical est une vision de bobo-gauchiste, de gauchiste de banlieue, etc. Mais qu’importe ! Tous les artistes doivent s’engager, et quand la banlieue souffre, il faut que l’ensemble des artistes se mobilisent et non pas uniquement les rappeurs ! Car, si je devais reprendre Imany avec mes mots, je dirais : « Être chanteur est un privilège qui vient avec des responsabilités. Un chanteur se doit d’être la voix de ceux et celles qui n’en ont pas. »

Le hip-hop, la vitrine politique de la société française

Je me souviens encore, comme si c’était hier, des Victoires de la musique 2006. Non pas des récompensés dans les diverses catégories, mais du live de Disiz la Peste. Auréolé de son succès populaire et médiatique, auréolé de sa Victoire de la musique, Disiz avait invité Soprano (encore au sein de Psy 4 de la Rime) et Diam’s, pour interpréter son tube « Jeune de banlieue ». En plus de décrire la banlieue comme elle est, belle, multiculturelle, idéologiquement riche, mais malheureusement politiquement abandonnée, Soprano et Disiz avaient rendu un vibrant hommage à  Ilan Halimi, ce jeune séquestré et torturé à mort, quelques semaines auparavant, par le « Gang des barbares » parce qu’il était juif. Soprano était le premier artiste à crier sur scène, en prime time, le nom d’Ilan et appeler (même s’il se faisait couper la parole par Michel Drucker) à lutter contre l’antisémitisme en France . Avant de partir dans une carrière solo et moins engagée, Soprano était un vrai porte parole du rap français et marseillais !

Si j’insiste, c’est simple, c’est que le système
Ce qu’ils nous infligent n’est pas juste, mais si j’t’aime
C’est que chez toi je peux lire et je peux parler
Je peux écrire et mes enfants, j’pourrai les r’garder
Je suis un jeune de banlieue

Un an plus tard, c’est autour de Sniper, Kery James, Sinik, que le monde du rap français se rassemble pour sortir un album hommage à Zyed Benna et Bouna Traoré, morts dans un transformateur EDF à Clichy-sous-Bois, le 27 octobre 2005. Si 11 ans plus tard, la douleur reste lourde, seuls les rappeurs se sont accaparés du sujet et ont traité ce drame dans leur chanson (Soprano, Keny Arkana, Sniper).

Le 19 juillet 2016, après la mort d’Adama Traoré, les rappeurs Rohff, Kery James, Soprano, Youssoupha, Nekfeu, Joey Starr sont les premiers à se mobiliser et apporter leur soutien à la famille. Black M, quant à lui, décide de rendre hommage à Adama dans son titre anti-FN « Je suis chez moi ». Ce sont d’ailleurs certains de ces artistes que l’on revoit au concert « Justice pour Adama, » organisé le 2 février à la Cigale. Mais dans le même temps, quels autres artistes ont chanté la rage de la société française lors de ces derniers mois ou années ? Zebda, oui ! Et sinon ?

Les artistes de la chanson française ou du rock ne se mobilisent que lorsque le FN est aux portes de l’Élysée (Benjamin Biolay, No One Is Innocent, Noir Désir). Entre les présidentielles, aucun engagement. Dès lors, je me demande s’il n’y a pas deux engagements : les artistes du monde du hip-hop qui, au jour le jour, relatent les maux de la société française, et puis, les artistes de la chanson qui, très rarement, relatent les maux de la politique française.

Depuis la mort du punk, qui se révoltait contre la casse sociale, le capitalisme, rares ont été les musiques contestataires. Le hip-hop, grâce à sa richesse culturelle et littéraire, y est parvenu. Il a réussi à parler à la jeunesse des années 1980, 1990, 2000 et 2010. De NTM à Keny Arkana, de Disiz à Black M, les rappeurs s’impliquent (plus ou moins) dans la vie politique et sociétale française. On peut critiquer Black M sur pas mal de faits (ses playback, sa musique, ses singles NRJ, etc.), mais il est le seul chanteur actuel à parler à une jeunesse française. « Je suis chez moi » est fortement écouté dans les cours de récréation.

Quoiqu’on en dise, le hip-hop est le seul milieu culturel à réagir hors caméra. Alors oui, que l’on aime ou non le rap, que l’on aime ou non le hip-hop, la France a un réel problème d’engagement politique hors campagnes électorales. Les artistes ne s’engagent plus comme il le faudrait, où ne le font que devant les caméras, pour diffuser une bonne image. Hors, l’engagement n’est pas une question de caméra, mais de proximité quotidienne. Kery James, IAM, Black M, Youssoupha, Sofiane le font. Ils prennent leur micro et relatent le quotidien des Français en souffrance. Car oui, le micro est l’arme la plus forte d’une démocratie où la liberté de parole est possible ! Et certains artistes devraient s’en rappeler.

Pour aller plus loin, sur le rôle du hip-hop dans la société française, voici une courte playlist qui a inspiré cet article. 


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