Tamino : « Ce que je trouve chiant ? Lorsque je tombe sur un article qui dit : ‘regardez la vidéo du nouveau Jeff Buckley' »

INTERVIEW – Ce vendredi 4 mai, Tamino sort un magnifique EP à écouter de tout urgence. Rocknfool a rencontré le petit prodige belge avant son concert au Point Éphémère.

C’est l’histoire d’un coup de cœur. En octobre dernier, nous nous sommes rendus au festival 7 Layers à Amsterdam. Le genre de festival où les artistes se produisent dans une intimité affolante. Pour eux, c’est comme se montrer à nu. Pour le spectateur, c’est comme pénétrer une chapelle interdite. Je ne sais pas qui d’eux ou de nous est le plus impressionné. Parmi les artistes du line-up, il y avait Tamino. En parcourant Deezer pour écouter les morceaux des artistes, je suis tombée sur « Habibi ». Coup de cœur immédiat. Le coup de foudre, même, à la première écoute. J’ai raté son concert à Amsterdam. Et depuis, j’avais écouté son EP un millier de fois. Il m’a fait penser furieusement à Jeff Buckley. Pour la pureté de sa voix, pour cette guitare électrique lancinante, pour les influences orientales qui ajoutent de la chaleur dans l’ombre, de la sensualité dans la mélancolie. Il n’aime pas trop qu’on dise cela de lui. 

Il était en concert en tête d’affiche, le 18 avril dernier. Évidemment, impossible de ne pas rencontrer ce jeune homme qui pourrait être mon petit frère. Le Point Ephémère est comble, plein comme un œuf, près de l’implosion tellement l’espace est bondé. C’est bon signe. C’est le signe qu’il a réussi à conquérir Paris avec seulement deux chansons disponibles sur les plateformes. L’EP que j’écoutais depuis mon séjour à Amsterdam a disparu, le nouveau n’était pas encore disponible. Il n’est sorti qu’aujourd’hui. Je te conseille de l’écouter. Au casque si possible pour en apprécier toutes les subtilités. Mais avant, voici notre discussion : 

Comment se passe cette arrivée sous le soleil de Paris ?
C’était plutôt bien parti et puis on a eu quelques soucis niveau logistique. On était encore en Suisse ce matin quand notre avion a été annulé. On a dû louer une voiture pour venir jusqu’ici. C’était un très long trajet, mais c’était marrant.

Pour ceux qui ne connaissent pas ta musique, peux-tu nous faire une présentation rapide ?
Bien sûr. D’abord, je tiens à dire que Tamino est mon vrai prénom. Je dois préciser ça parce que beaucoup de personne me demande si je m’appelle vraiment ainsi. C’est surprenant, mais c’est vrai ! Comment je décrirais ma musique ? Je ne sais pas trop. Disons que c’est sincère, définitivement sincère.

Beaucoup te compare à Jeff Buckley, j’imagine que cela doit être chiant à la longue ?
Ce n’est pas que c’est chiant, non. En fait, tu sais ce que je trouve chiant ? C’est lorsque je tombe sur un article qui dit : « regardez la vidéo du nouveau Jeff Buckley » ou du « nouveau n’importe quel artiste ». C’est comme si je te regardais toi et je te disais « oh tu es la nouvelle Marilyn Monroe ». Non, tu as juste envie d’être toi, j’imagine. Et puis, ce qu’il se passe, quand tu dis « c’est le nouveau je ne sais qui », c’est le risque que les fans de cet artiste le prennent mal. Parfois, je me dis que dans quelques années, les gens écouteront encore ma musique, mes fans qui seront encore là n’aimeront peut-être pas qu’on appelle un nouvel artiste « le nouveau Tamino ». C’est bizarre. Mais je n’ai aucun problème que l’on dise : pour ceux qui aiment la musique de Jeff Buckley, Nick Cave, vous pourriez aimer celle de Tamino.

Mais tu comprends la comparaison ?
Oui, bien sûr. Une guitare électrique, moi chantant des notes aiguës. ll a ces influences pakistanaises dans sa musique, et moi les influences orientales et arabes. Donc, oui, je le comprends.

« Habibi est le plus beau mot du monde »

Tu as grandi dans un environnement où la musique était toujours très présente, mais as-tu toujours voulu être musicien ?
Quand j’étais tout petit, je voulais être comédien. J’ai joué des pièces de théâtre quand j’avais huit ans. À 10 ans j’ai commencé à jouer du piano, et à 14 ans j’ai joué mes propres chansons, mais elles n’étaient pas vraiment bonnes (rires). J’ai commencé à faire des concerts avec mon propre groupe vers cet âge-là. C’était plutôt du punk, assez fort, très différent de ce que je fais aujourd’hui. Puis à 16 ans, j’ai écrit des chansons que pour moi, pas pour le groupe, et c’est à ce moment-là que s’est dessiné le projet que je défends aujourd’hui.

C’est avec « Habibi » que tout a commencé pour toi…
Oui, c’est la première chanson que j’ai sorti, mais pas la première que j’ai écrite. Cela aurait incroyablement génial que cela soit la première chanson que j’ai jamais écrite ! (rires). C’est une ode à la solitude.

Et pourquoi « Habibi » ?
Quand j’ai écrit le refrain, le mot est arrivé comme ça. J’aurais pu chanter « my baby » à la place, mais cela aurait été assez mauvais. Je trouve que ce qu’il signifie, « chéri.e », c’est la plus belle chose au monde. Pour ce qu’il veut dire, c’est le plus beau mot du monde, et en arabe c’est encore plus beau. Je l’ai entendu toute ma vie, ce mot, mon père m’appelait ainsi. Quand j’ai fini la chanson, quand je cherchais un titre, j’ai douté parce que c’est un mot arabe mais il l’illustre parfaitement. Dire et chanter « Habibi », c’est absolument naturel pour moi.

Tu pourrais chanter une chanson entièrement en arabe ?
Malheureusement non. Ce serait uniquement phonétique. Je ne parle pas arabe, je le parlais quand j’étais très jeune, peut-être vers deux/trois ans, je le comprenais aussi. Mais mes parents ont divorcé, j’ai grandi en Belgique et je n’ai plus jamais parlé. C’est dommage parce que c’est quelque chose que j’aimerais vraiment pouvoir faire. Si j’avais plus de temps, peut-être que je prendrais des cours. Si je devais chanter une chanson en arabe, je devrais l’apprendre par cœur et j’aurais aussi besoin d’une traduction parce que j’aime savoir ce que je chante.

« Tout se mélange de manière très naturelle »

Inclure dans ta musique des influences orientales c’était important pour toi ?
Je n’écoute pas la musique selon des genres. C’est quelque chose de ma génération, je crois, on écoute beaucoup de choses différentes, on passe d’un genre à l’autre, du rap à la pop. C’est surtout grâce aux plateformes comme Spotify ou Deezer ici en France. On a beaucoup de types différents à disposition. J’ai écouté tellement de choses différentes… Bien sûr, il y a des chansons arabes mais j’ai aussi beaucoup écouté Soundgarden, je suis un grand fan… c’est d’ailleurs tellement triste ce qui est arrivé à Chris Cornell. Une grande part des mélodies que je compose à la guitare, je la dois à la musique de Soundgarden. En vrai, tout se mélange de manière très naturelle. Je n’y pense pas vraiment en composant.

Il y a une chanson qui m’obsède littéralement sur ton EP, c’est « Indigo Night », peux-tu me dire quelques mots dessus ?
Je l’ai écrite quand j’avais 18 ans, je pense que c’est ma chanson la plus narrative dans le sens où elle raconte vraiment une histoire. Les autres chansons sont, disons, plus laissées à la portée de la propre interprétation de chacun. Bien sûr que dans « Indigo Night », il y a une espèce de zone grise dans laquelle chacun peut livrer sa propre interprétation également, mais elle est plus dirigée. Je l’ai écrite quand je vivais à Amsterdam, comme beaucoup d’autres de mes chansons d’ailleurs. J’avais cette histoire dans ma tête, je pense qu’elle reflète beaucoup de sentiments que j’éprouvais à ce moment-là de ma vie. Mais quand je parle de ce garçon dans la chanson, je ne veux pas dire que c’est moi qui me projette dans ce personnage. C’est un personnage à part entière, même s’il y a un peu de moi en lui.

Mais qu’est-ce qui t’a inspiré ?
J’imagine beaucoup de choses, les hommes, les femmes… la déconnexion entre les personnes. Comme tu peux le voir, beaucoup de personnes sont totalement déconnectées des réalités et du monde, avec les réseaux sociaux. Je suis moi-même coupable d’ailleurs. C’était l’une des inspirations. Quand j’ai écrit la chanson, je parlais « d’écran » par exemple, mais je ne pensais pas forcément aux iPhones, mais après réflexion, je me dis que je parle de ça. Mais je parle aussi d’amour, l’amour de la famille, mais aussi l’amour en dehors de ce cercle. Du moment où tu reçois de l’amour d’une personne étrangère. À partir de là, ta vie étincelle, elle commence vraiment. Les filles de la chanson ne plaisent pas sexuellement au garçon, un peu sans doute, mais ce n’est pas de ça qu’il s’agit, c’est que pour lui, il commence à croire en la vie grâce à ce sentiment.

Si tu devais me donner cinq artistes qui t’ont massivement influencé, tu dirais lesquels ?
Cela doit être forcément des musiciens ?

Non, pas nécessairement.
D’accord, dans ce cas, je te dirais Khalil Gibran, l’auteur du Prophète, un livre magnifique. Il raconte beaucoup de choses sur la religion. Je ne suis pas vraiment branché religion, mais il dit des choses sans t’annoncer que « si tu ne le fais pas, tu iras en enfer ». Il y a aussi, évidemment, Léonard Cohen, John Lennon. Quand j’étais petit, je voulais être John Lennon. (Silence) C’est là que l’exercice devient plus compliqué… Je dirais Oum Kalthoum. Je ne connais pas toutes les choses qu’elle a fait, mais dès lors que tu l’écoutes une fois, tu ne peux pas l’oublier. C’est toujours très ancré. Elle est toujours avec moi. C’est tellement beau et intense, et incroyablement bien. Mais je ne peux pas chanter une chanson d’elle. Pour le dernier, je pourrais te dire un peintre, ou un réalisateur… Mais disons Chris Cornell, pour mes années d’adolescence et tout ce qu’il m’a apporté.

Tu sais que ta musique n’est pas vraiment du type festive…
Non, disons que tu ne peux pas passer mes chansons dans un mariage ! (rires). Mais je ne pense pas qu’il n’y a que de la tristesse dans ma musique, même s’il y en a quand même. Je ne pense pas que c’est dépressif. C’est sombre oui, mais il y a tout de même un peu de lumière quelque part. C’est ce que disait Elliott Smith je crois…

Leonard Cohen aussi… « there is a crack in everything…
…that’s how the light gets in », oui ! Il a absolument raison. Pour moi, toute part d’ombre rend la lumière meilleure.

Qu’en est-il de ton premier album ?
Mon premier album en long format ! Je suis super excité… Il est presque terminé. J’espère qu’on pourrait le sortir pour la fin de l’été.

Tamino sera en concert à La Maroquinerie le 4 juin.

Propos recueillis par Sabine Bouchoul.

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