Lettre infinie : renaissance et nouvelle mue pour -M-

CHRONIQUE – « Lettre infinie » signe le retour de -M- ! Pas de Matthieu Chedid, mais bien de son personnage fantasque, -M-. Déjà 20 ans pour ce flamboyant ami que l’on retrouve avec bonheur et délice.

-M- est donc entré dans nos vies il y a vingt ans, créant au sein du public français deux clans. Les fans et les antis, et assez peu d’avis tièdes entre les deux. Les antis ne peuvent supporter le timbre de voix si particulier du garçon. Ses facéties, ses digressions musicales qui en live, pourtant, délectent les fans habitués à plus de trois heures de show. Ses tenues sur mesure et surréalistes, qui sont forcément ridicules pour qui n’arrive pas à adhérer à son univers. Les bons sentiments, l’amour sincère du
public, de sa famille de saltimbanques, bons sentiments qui ne sont pas tellement à la mode dans notre monde contemporain et donc mièvres pour les esprits fermés. Pour les fans, c’est précisément toutes ces facettes du personnage qui séduisent, passionnément.

Ce n’est pas parce que l’on aime fort que l’on est pour autant aveuglément fan de tout. Les expériences et les souvenirs partagés dans les tournées et albums passés sont les fondations d’un amour immuable. On peut donc accepter quelques éloignements et passions différentes, divergentes même, tant que l’on sait que l’on se retrouvera bientôt sur un terrain commun. Lamomali, en ce sens, avait peut-être laissé quelques fans sur le carreau. Les rythmes africains font partie de Matthieu Chedid, de la générosité de l’artiste. Mais pour autant, on est loin de l’univers de -M-, loin du rock et le courant ne passe pas forcément. Il, l’album précédent datant de 2013, il aura fallu patienter sagement. Mais le résultat valait l’attente.

-M-, super-héros

Le casque de cheveux gominés pour former un -M- a laissé la place cette fois à un casque de plumes dorées, couleur que le chanteur a choisie pour justement exprimer une nouvelle transformation, vers un -M- aguerri, plus puissant, une sorte de super-héros. Une nouvelle mue pour son avatar, version Dragon Ball. On sent le plaisir que prend l’homme à retrouver ce costume qui lui permet toutes les folies. De se déchaîner et de fondre les plombs sur scène. Pourtant seuls quelques titres semblent tailler pour la guitare en or de ce nouveau -M-, d’autres verront le casque tomber pour nous séduire en acoustique. Il y en a donc pour tous les goûts dans ce recueil de lettres. On tient à souligner ici la beauté de l’objet proposé, les textes réunis en recueil, tels des lettres manuscrites, la pochette du vinyle qui se ferme comme une enveloppe. Ce qu’il contient est intime et on accueille ce cadeau précieusement, avec beaucoup de gratitude.

Quarante-trois minutes. Treize titres. Certains plus oubliables que d’autres, comme « L.O.Ï.C.A » qui rappelle le « Elaeudanla Teïtéïa » de la « Laetitia » de Gainsbourg, mais sans réussir à séduire. Ou encore « L’autre paradis » qu’une Juliette Armanet et son piano ne renieraient pas, et non ce n’est pas un compliment. Mais ensuite, certains titres déjà tubesques en un seul week-end d’écoute. On le sait, à la première écoute -M- peine souvent à séduire instantanément. C’est un diesel, mais qui prend toujours tout son relief en live. « Superchérie », « Grand petit con », « L’alchimiste » et « Thérapie » (dans une moindre mesure pour cette ode à feu Happy le chat, surtout si l’on n’est pas une cat person) n’auront même pas besoin d’attendre le premier concert pour vous embarquer. Si vous êtes atteints de cette maladie, assez répandue visiblement, qu’est le running, ces quatre titres en boucle pourront vous faire courir n’importe quel marathon. C’est diaboliquement irrésistible, funky, groovy, on retrouve enfin LE son de guitare génial de -M- ! Matthieu Chedid est un des dignes héritiers de Jimi Hendrix, le seul français, et « L’alchimiste » nous le rappelle enfin. Cette belle énergie qui nous avait manquée est bel et bien de retour pour nous faire sourire et danser.

Ses histoires, nos histoires

« Lettre Infinie », premier titre de l’album, semble poser le décor : des textes poétiques au français parfait, entre jeux de mots et double sens, Billie sa fille de seize ans en renfort ou en vedette, des thèmes actuels et/ou personnels, et beaucoup d’amour. Si Matthieu nous touche tant depuis vingt ans c’est que les histoires qu’il nous conte sont simplement les nôtres. Vieillir, et ses changements ironiques dans les yeux de nos jeunes pour « Grand petit con ». L’amour qui finit mal au travers de nos écrans, « Adieu mon amour ». L’amour inconditionnelle à sa belle qui se dit, se crie même, et se danse surtout avec « Superchérie ». L’amour pour Andrée, sa grand-mère encore et toujours source d’inspiration. L’amour pour notre planète et les inquiétudes justifiées qu’elle nous cause, « Logique est ton écho ». L’amour du public et comment il galvanise -M- dans « L’alchimiste ».

Et enfin l’amour filiale, pour Billie mais aussi son demi-frère à naître dans quelques jours. Billie est présente partout dans cet album, dans tous les chœurs et bien sûr dans ce très beau titre éponyme en acoustique et duo avec son papa. Imaginez la fragilité de sa sœur Anna qui rencontrerait le timbre chaud de Camelia Jordana. Elle a été touchée par la grâce musicale des Chedid dès le berceau, porte en elle cet exceptionnel A.D.N., et cet album sonne d’ailleurs comme une passation, un agrandissement de la famille artistique, la nouvelle génération est prête. -M- a vieilli avec son public, et comme lui, il a vécu les séparations, la garde partagée et ses priorités ont changé. Il est père, en 2019, et le personnage s’est assagi, expérimente notre monde avec la gravité qu’il mérite. Certains lui reprocheront (encore une fois) la simplicité sans artifice de ces déclarations d’amour, ces thèmes du quotidien clichés, sa naïveté et son sourire bienveillant imperturbable. Soit, qu’ils passent leur chemin sans animosité. Les autres, nous, iront prendre leur dose d’amour en live sur les dates de l’année de tournée qui se profile, et ce de manière frontale, naturelle et complice. Merci par avance d’avoir su retisser ce lien -M-, encore une fois…

01. Lettre infinie
02. Superchérie
03. Massaï
04. Logique est ton écho
05. Grand petit con
06. L.O.Ï.C.A
07. Adieu mon amour
08. L’alchimiste
09. Thérapie
10. Une seule corde
11. Si près si…
12. L’autre paradis
13. Billie

Lettre infinie – M (Wagram)

Crédit photo : © Yann Orhan

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