Chandigarh, la ville déesse-forteresse du Corbusier exposée à Paris

Dans une ambiance chaleureuse et confidentielle, c’est au tour de la Cité de l’architecture et du patrimoine de rendre hommage à Le Corbusier qui, 50 ans après sa disparition, cristallise toujours autant les passions.

À la différence de Beaubourg qui avait fait les choses en grand avec une rétrospective de son œuvre, l’ancien Musée des monuments français s’est concentré sur un seul projet de l’architecte, mais un projet majeur de son œuvre : la conception et la réalisation de la ville de Chandigarh qui l’occupa de 1951 à sa mort en 1965. Les plans, maquettes, photographies, grands écrans et mobilier de style colonial réunis pour l’exposition dressent en huit thématiques le portrait de la capitale du Pendjab, nous invitant ainsi à porter un regard critique sur la ville idéale selon Le Corbusier, entre projet d’origine, état actuel et avenir incertain.

Chandigarh

Ville ouverte

Installée au pied des contreforts de l’Himalaya, Chandigarh la « déesse-forteresse » a vu le jour lors de la restructuration de l’Inde dans les années qui ont suivi son indépendance en 1947. Conçue à l’origine pour 150 000 habitants, elle en atteindra 2 millions en 2050.

L’idée de se pencher sur la métropole indienne 50 ans après sa réalisation ne reflète pas tant un élan de nostalgie qu’une réelle préoccupation concernant son avenir. Comme toutes les grandes villes, elle essaye, confrontée aux problématiques liées à la densité, la protection environnementale et la course effrénée vers la modernité de garder le cap…

Promenade à l’indienne

À peine descendu l’escalier menant à la salle d’exposition, on est déjà plongé dans l’atmosphère indienne : un haut-parleur disposé à l’entrée de la salle diffuse des extraits de chants indiens, le brouhaha de la circulation, la voix des habitants, l’effervescence propre aux grandes métropoles.

La bonne idée de l’expo est d’avoir installé de grands écrans projetant divers reportages sur la métropole indienne. Réalisés en 2014, ils nous plongent dans l’atmosphère de la ville et nous font découvrir ses habitants avec l’œil de l’ethnographe. Caméra à l’épaule, nous voilà entrainés dans les rues de Chandigarh, à pied, à vélo, en voiture. On s’arrête devant l’université, on explore le cinéma, surprenant le public en train de visionner un film bollywoodien. Puis nous partons à la rencontre des habitants : des femmes aux saris colorés préparent la cuisine, cessant un instant leur activité pour sourire à la caméra. On sentirait presque les épices de cette cuisine aux milles saveurs !

Si l’art cinématographique sublime souvent l’architecture, ici les vidéos ne sont pas un outil de promotion des réalisations de Le Corbusier. Ces films nous rappellent qu’au delà du concept architectural, une ville est aussi et surtout un espace de vie commun à ses habitants, qui se l’approprient, la transforment et la modèlent selon leur propre histoire et leur propre vision de l’avenir.

Le Corbu & Co

Capter l’essence de cette grande métropole est un pari réussi de la Cité de l’architecture qui nous ferait presque oublier la figure même de Corbu… et c’est tant mieux !

Il ne faudrait pas oublier que Chandigarh n’est pas le résultat de la pensée d’un seul architecte. Le Corbusier reformula le projet d’origine de l’américain Albert Mayer, qui avait voulu transplanter en Inde le modèle des cités jardins américaines. La ville doit également une centaine de bâtiments à Pierre Jeanneret, cousin de Le Corbusier, un homme très discret qui n’en fut pas moins un bâtisseur acharné. La figure de l’architecte visionnaire et solitaire est donc pour une fois un peu écartée.

Un idéal en héritage

L’exposition nous montre l’évolution de la vile et soulève la question de son développement. Mais un aspect important est peu, voire pas du tout, exprimé : Chandigarh représente la seule occasion où Le Corbusier a pu mettre en application ses théories urbanistiques à grande échelle. Aucun de ses autres grands projets urbains, comme le Plan Voisin de 1925 qui proposait de construire des gratte-ciels dans le centre de Paris, n’a vu le jour. (Ouf !)

L’Unesco a déjà refusé à 2 reprises, en 2009 puis en 2011, de classer au patrimoine mondial de l’humanité certaines réalisations de Le Corbusier, comme le Capitole situé au nord-est de Chandigarh. Il est donc clair que pour l’instant, la ville n’est pas prête d’être transformée en musée à ciel ouvert. Et puisque « jamais deux sans trois », une nouvelle demande de classement sera faite en juin 2016…le vent aura-t-il tourné ? En tout cas, ces refus démontrent une réserve : celle de faire du rationalisme, caractéristique de l’urbanisme corbuséen, un modèle à sauvegarder.

http://dai.ly/x3bhsnd

► « Chandigarh, 50 ans après Le Corbusier » à la Cité de l’architecture & du patrimoine, du 11 novembre au 29 février 2016
► Plein tarif 5 €

Clémence Gulczynski

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