Norma : « J’aime bien quand on me dit que je suis badass »

INTERVIEW – Rock, blues, gospel… Norma aime mélanger les styles. Derrière sa guitare crépitante, entourée d’une batterie et d’un orgue, elle chante des émotions brutes, qui font mouche à tous les coups. Jeune femme tatouée, chaussée et souvent chapeauté à la cow-boy, le personnage intrigue et fascine.

Rocknfool : Tu as commencé le projet Norma en mettant de la musique sur Soundcloud. À quoi est-ce que tu pensais à cette époque-là ?
Norma : C’est venu d’un sentiment d’urgence. Ça fait très longtemps que je fais de la musique mais j’étais dans des groupes sans grande ambition. Ensuite je suis partie vivre environ un an à Londres. Je suis partie seule, sans vraiment savoir ce que j’allais faire. C’est là-bas que je me suis dit « je veux faire de la musique, et je vais tout faire pour ». Je suis rentrée en France, j’ai enregistré des démos, des nouvelles chansons. J’ai beaucoup composé en arrivant à Paris, ça m’a vachement inspirée, avant j’habitais à Toulouse. Je me suis dit qu’il fallait que je mette mes démos sur internet, que je fasse exister ma musique. Ça a été vraiment spontané, c’était des démos faites dans ma chambre par des nuits d’insomnie.

« Ma quête : faire de la musique qui ressemble à ce que je ressens »

Et depuis, qu’est-ce qui a changé ?
Je me suis fait repérer par les Inrocks Lab qui m’ont beaucoup soutenue et surtout j’ai commencé à faire des concerts, donc faire vivre ma musique en public. Et sont nées en moi d’autres ambitions : faire une musique qui ressemble à ce que j’ai à l’intérieur. Ça peut paraître un peu basique dit comme ça, mais c’est tout à fait ça ma quête : faire de la musique qui ressemble à ce que je ressens. C’est compliqué, je commence à peine à le toucher du doigt. Ça a été un long chemin. Je me suis donné les moyens d’y arriver en travaillant beaucoup sur le live.

Est-ce que le passage à Londres est une sorte de pèlerinage nécessaire à tout futur rockeur ?
Pour moi, pas tellement. Je m’étais toujours dit, plus jeune, que j’aimerais vivre à Londres. J’étais à Toulouse et je m’ennuyais, je faisais de la musique mais je tournais autour du pot. Donc je suis partie. Je savais que Londres était un haut lieu de la musique mais là-bas je n’ai pas du tout rencontré de musiciens, je n’ai pas vu de concerts, je me suis un peu cloîtrée. J’étais à Londres mais j’aurais pu être n’importe où. Je travaillais dans une petite épicerie, un peu pourrie. J’ai vu l’importance qu’a la musique en Angleterre. Par rapport à la France, c’est un truc que j’adore, il y a une vraie culture pop là-bas qu’on n’a pas forcément ici. Et donc j’ai beaucoup conversé avec des gens, mais je n’ai pas réellement eu l’expérience de faire de la musique en Angleterre.

Si tu devais me donner deux raisons pour lesquelles tu veux faire de la musique, quelles seraient-elles ?
La première c’est que c’est tout ce que je sais faire (rires). J’ai fait un peu d’études mais j’ai très vite arrêté parce que je n’étais pas faite pour ça. La deuxième c’est parce que j’ai envie de faire vivre à des gens ce que moi je ressens en écoutant la musique de gens que j’admire.

Pour moi c’était une ode à pouvoir assumer sa féminité, quelle qu’elle soit.

Ton premier clip « Girl in The City » illustre un message assez fort. Est-ce que tu te considères comme porte-parole féministe ?
Pas du tout. Je n’ai pas pour vocation de faire de la musique à message. Mais en effet, la chanson parle d’elle-même, elle est hyper explicite. Chaque femme peut s’y reconnaître facilement. On a parlé de girl power, de clip contre le harcèlement de rue… C’est en effet ce qui en ressort. Mais je ne l’ai pas composée comme un hymne girl power. Pour moi c’était une ode à pouvoir assumer sa féminité, quelle qu’elle soit. Si je n’ai pas envie de me maquiller, je ne veux pas me prendre des réflexions du genre « t’as l’air fatiguée », un grand classique. Voilà le message c’est : assumer sa féminité, qu’elle soit exacerbée ou non. C’est les codes avec lesquels je joue dans le clip : tantôt hyper pin-up, tantôt badass. Ce n’est pas politique même si j’ai mes convictions personnelles, ce n’est pas quelque chose que je veux nécessairement faire passer dans la musique, pour moi c’est plutôt l’émotion. Mais c’est aussi une espèce de jeu, il y a de la provoc’ dans la chanson, elle n’est pas totalement premier degré. Mais j’aime bien l’idée que chacun puisse y voir ce qu’il veut. En ce moment on parle beaucoup du harcèlement de rue. D’ailleurs en venant ici, je l’ai vécu, juste une rue plus bas. Donc oui, c’est hyper actuel et tant mieux si les gens y pensent en écoutant cette chanson.

Est-ce que tu as rencontré des difficultés particulières à être une femme qui débute dans le milieu de la musique ?
Oui, il y a un truc qui m’insupporte. Au début je me suis entourées d’amis à moi et surtout de mon mec. Et je me rendais compte que tout le monde pensait que mon mec écrivait pour moi, alors qu’il n’y avait aucune raison de penser ça. Quand t’es une femme, que tu fais de la musique, et que tu t’entoures d’hommes on pense souvent que les hommes ont une grande part et ça c’est hyper difficile.

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Quels genres de conseils as-tu reçu ?
J’ai reçu toutes sortes de conseils, mais de plus en plus je me dis qu’il faut que je fasse confiance à mon instinct. Maintenant c’est ce que je fais systématiquement. J’ai eu des critiques négatives au début qui m’ont beaucoup aidée. Je prends le bon dans le bon, et le mauvais dans le mauvais. Mais surtout je me fie à mon instinct, au moins après je suis sûre de ne pas le regretter. J’essaie de ne pas trop intellectualiser tout ce qui est autour de la musique. J’essaie de faire ce qui me semble vrai.

Tu t’intéresses à la littérature et au cinéma classiques américains, en quoi est-ce que ça t’influence musicalement ?
Maintenant que je ne fais que de la musique, je passe mes journées chez moi. J’aime bien rester chez moi, regarder des films, lire des livres et faire de la musique, c’est tout ce que j’ai envie de faire dans ma vie. Je me nourris de tout ça. J’ai tendance à tout intérioriser. Les films que je regarde, j’aime les regarder toute seule. Un monde se crée en moi, au bout d’un moment ça bouillonne et je fais une chanson. Je me rends compte après que ce sont des esthétiques que j’ai trouvé dans des films, dans des livres, une ambiance, des personnages, un sujet, etc. qui se retrouvent systématiquement dans mes chansons parce que je n’aime pas trop le réel. Dans mes chansons, on est projeté dans un monde imaginaire qui est constitué de tout ce que j’ai vu et lu.

Tu nous projettes aussi dans une ambiance années 1990. Notamment le clip de « Girl in the City » qui a été tourné au caméscope VHS. Est-ce que c’était une manière pour toi de détourner les codes du clip d’aujourd’hui, lisse et épuré ?
Je suis née en 1990 et j’ai grandi en regardant les clips de MTV, tous les soirs en rentrant de l’école, déprimée (rires). Ça me faisait rêver. Quand est venu le moment de faire des clips, c’était ma référence. Je ne regarde pas tellement les clips de nos jours, je trouve qu’ils sont trop travaillés, ils sont trop léchés, il y a trop de budget. Moi j’aime bien le côté très classique des premiers clips. Avec « Girl in the City » j’ai vraiment voulu jouer sur les codes de ces clips, il y avait beaucoup de clips R’n’B où la féminité était hyper lissée. Je trouvais ça marrant avec le sujet de la chanson de jouer avec ça, de tourner tout ça en dérision. Aussi, de centrer le clip sur moi et de centrer sur les émotions qu’exprime la chanson. Le clip ne m’a coûté que 15 euros, juste pour la location du spot !

Sur scène tu sembles à la fois vulnérable et girl power. Comment tu le vis de l’intérieur ?
Je le vis très très fort. En effet je me sens timide sur scène quand j’ai les regards braqués sur moi. Et à la fois c’est hyper jouissif comme sentiment. C’est vraiment le mot. J’oscille à l’intérieur entre « je suis mal à l’aise » et « j’ai envie de donner tout ce que j’ai ». C’est vraiment des émotions les plus spontanées. Ma personnalité c’est à la fois timide et un peu excentrique par moment, et donc sur scène c’est aussi ça.

Tu as participé aux Inrocks Lab et aux Inouïs du Printemps de Bourges. Qu’est-ce que ça t’a apporté ?
C’est surtout de la visibilité. Quand tu commences la musique c’est long avant que des gens tombent sur toi. Donc faire les Inrocks Lab ou les Inouïs ça te donne une sorte de crédibilité. Aujourd’hui, avec la manière dont marche la musique en France, on a besoin de ces espèces de tampons de crédibilité. Voilà ce que ça m’a apporté, donc je leur en suis hyper reconnaissante. Après, les Inouïs c’était énormément d’angoisses. Je ne le referai pas ! J’étais dans la section de Toulouse, il y a d’abord eu une audition là-bas et ensuite les concerts. Ça m’a rendu vraiment folle, jusqu’à l’échéance. Mais c’est un passage obligatoire. Maintenant je suis impatiente de faire des concerts où il n’y a pas un enjeu plus grand que la musique en elle-même.

Pour te donner du courage avant d’entrer sur scène, tu as des petites habitudes ?
Je me dis « sois le personnage d’un film ». J’aime bien me mettre dans la peau de quelqu’un d’irréel. C’est pour ça que j’ai le rideau rouge, j’aime bien le côté mise en scène.

« Ce que je voulais pour cet EP c’est un truc hyper brut et direct sans fioriture »

Ton premier EP sortira à l’automne, tu as fait un enregistrement live ?
Oui, enregistrement live en huis clos. A priori il y aura six titres, dont « Girl in the City » mais pas les premiers titres que j’avais mis sur Soundcloud, d’ailleurs je les ai supprimés. J’ai tourné la page. Lorsqu’on a enregistré dans ce studio, c’était ma première expérience en studio. J’aime bien m’entourer de gens en qui j’ai confiance, donc mes amis. Avec mes musiciens, on était trois, on a enregistré en live dans le studio Blackbox – où notamment les Last Shadow Puppet ont enregistré leur premier album. Ça a été 4 jours intenses. On a vraiment enregistré tout en live. Ce que je voulais pour cet EP c’est un truc hyper brut et direct sans fioriture. C’est Joris Wolff qui a mixé les titres dans une église. Ça a donné une dimension mystique, comme moi je mets naturellement dans mes chansons. Moi je suis assez fascinée par la religion, et surtout la notion de désespoir… Je vais trop loin là (rires). En gros je suis fascinée par la foi, que moi-même je n’ai pas, mais j’aime les symboles et j’aime le désespoir qui est associé à la religion. Donc qu’il soit mixé dans une église, pour moi c’était vraiment le summum. J’ai vraiment mis tout ce que j’avais dans cet EP.

Est-ce que tu arrives à te projeter dans 30 ans ?
Donc j’aurai 55 ans !? J’espère que d’ici là j’aurai fait plein d’albums et que je continuerai à en faire plein. J’espère vivre dans une maison avec un grand jardin, un grand studio, avec des chiens et une énorme bibliothèque, aux États-Unis.

Puisque tu parles des États-Unis, il y a un film que tu peux nous conseiller ?
Down by Law de Jim Jarmusch, avec Tom Waits notamment. C’est un film que j’ai vu quand j’étais petite. Ce film m’a hantée jusqu’à tard. J’avais des images qui me venaient. Dans toutes les photos et les chansons que je faisais j’essayais de mettre l’ambiance de ce truc dont je me souvenais, mais je ne savais pas ce que c’était. Et ensuite j’ai mis le doigt sur ce film, et surtout la scène d’ouverture.

Quel est le plus beau compliment qu’on t’a fait ?
Au festival We Love Green, une fille m’a dit que ça faisait du bien de voir une fille avec des couilles. Même si ça n’a pas trop de sens, on me dit beaucoup que je suis badass en ce moment. Et ça me fait vachement rire parce que c’est hyper nouveau. Avant on ne voyait que mon côté fragile. Maintenant que j’arrive à m’affirmer en tant que femme, malgré les pressions de la vie. J’aime bien quand on me dit que je suis badass !
(Quelques jours plus tard, Norma m’envoie un mail me disant qu’elle a réfléchit à cette question et qu’elle a une nouvelle réponse) En fait c’est la dernière fois quand je faisais un concert en solo, une amie m’a dit que je l’avais fait pleurer. Pour moi c’est la plus belle réaction à la musique.

Une fille m’a dit que ça faisait du bien de voir une fille avec des couilles.

Si tu prenais ma place, quelle question tu poserais à Norma ?
Je trouve qu’en général les interviews sont trop « envers du décor ». De plus en plus les gens se mettent dans la peau des artistes, il y a une frontière qui se brise et on me pose des questions très techniques. On essaie de franchir cette frontière, cette espèce de truc mystérieux. Moi quand je lis une interview de PJ Harvey par exemple, j’ai juste envie de savoir ce qu’elle met dans sa musique, ce qui l’influence etc. Je n’ai pas envie de savoir comment ça se passe avec son label.
Le dernier livre que t’as lu, le dernier film que tu as vu… C’est un truc que j’aime bien savoir chez les gens. Le dernier livre marquant c’était Sanctuaire de William Faulkner. Ça m’a happée, hyper noir et un peu glauque et j’adore les ambiances glauques. Je ne peux pas parler du sujet, c’est vraiment trop glauque…
Et le film… je dirais Body Double de Brian de Palma, c’est un thriller érotique. Ce film est vraiment un régal visuel, regarde-le ! C’est à la fois sexy et hyper sombre, très léché esthétiquement. Génial ! J’ai envie de le revoir là.

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Propos recueillis par Jeanne Cochin.

Merci à Elodie Taillepe de Contemple.

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