La musique est morte, vive les séries !

ÉDITO – Depuis le début des années 2000, les séries ont tout mangé. Plus puissantes que le cinéma, elles ont même changé notre lien avec la musique. Alors, la musique est-elle morte aux dépens des séries ? 

À titre provoquant et affirmatif, question assez complexe. Avec la team Rocknfool, nous analysions, il y a quelques jours, les statistiques du site depuis septembre 2016. Et le résultat pose question. Parmi les dix articles les plus lus, six parlent de cinéma ou séries et trois de musique. Alors, la musique (dans nos oreilles, comme dans les médias web ou papier) est-elle morte aux dépens du 7e art ?

Des médias de moins en moins spécialisés

Tout d’abord, il faut remarquer que cette baisse musicale peut se voir dans tous les médias. Prenons Les Inrocks qui, au départ, n’était qu’un magazine musical voulant faire découvrir de nouveaux talents. Au fil des années, il s’est généralisé – avec brio – dans la littérature, le cinéma ou les arts. La musique est devenue de moins en moins prépondérante. Puis au milieu des années 2000, Les Inrocks devient un média généraliste parlant de société, tout en gardant l’aspect culturel. En parallèle, le web se démocratise dans les foyers, et voilà que Les Inrocks ne se lit plus seulement sur papier, mais aussi sur le web. Pour ma part, bien que je doive louer certaines plumes des Inrocks, je trouve que l’essence même du mag’ a disparu avec le web.

La musique n’engendrant pas assez de clics et afin de gagner du revenu web, il faut étendre sa palette de clics. Si nous regardons les gros titres du jour, rare sont ceux parlant de musique. Idem pour les articles les plus partagés. L’actu musicale n’est plus la marque du site, et est relayée en milieu de page. Les Inrocks n’est plus le grand média culturel, dénicheur de talents. Oui, il garde ses exclus pour les sorties de certains singles, clips, albums, mais cela ne concerne que les artistes de labels très prisés et très bien gérés.

Autre site dans la même veine : Konbini. Si à sa création, il parlait essentiellement de culture et musique, je vous demande, aujourd’hui, de me citer les grands articles musicaux de Konbini. Le site est devenu un second Inrocks avec un côté Buzzfeed. Alors oui, il peut y avoir des articles de qualité, mais comme son frère d’âme, on sent que la ligne éditoriale est menée par les clics. Il faut bien rentabiliser son site, mais faut-il le faire aux dépens de notre ligne éditoriale ? La question se pose et ne se limite pas qu’aux grands groupes de presse. Les sites indépendants, comme le notre, doivent s’y intéresser et lancer le débat de la culture (musicale) en France.

Car entendons-nous bien, Rocknfool fait aussi les frais de cette politique « moins de clics, moins de musique ? » et nous essayons, autant que possible, de lutter contre cette fin de l’industrie musicale dans les médias. Parler de pop, folk, rock, n’attire plus (sauf en cas d’un décès d’un grand chanteur). Les Strokes, Franz Ferdinand, Libertines ne sont plus là et ne permettent plus de vendre du papier et d’avoir des clics. Et soyons honnêtes, même Ariana Grande, Mark Ronson, Beyoncé  ne font plus de clics pour leur musique. Aujourd’hui, ils en font pour leur actu people ou leurs clips.

Un fort streaming musical… mais surtout visuel et éphémère

Pour les adultes ayant les moyens d’avoir un abonnement, la musique s’écoute désormais sur Deezer, Spotify, Apple Music. Malheureusement, nous ne sommes pas majoritaires. Pour les adolescents et beaucoup d’adultes, la consommation se fait via Youtube. La radio NRJ l’a très bien compris. Son site est divisé en deux : une partie actu people (qui engendre des clics sans parler du fond de commerce des chanteurs), une partie clip (qui engendre très peu de lecture pour le visiteur et donc un zapping plus rapide entre deux clics). On mise sur la vidéo et cela fonctionne !

En 7 mois, « Side by Side », le dernier single d’Ariana Grande a fait 760 millions de vues, soit environ 3 millions de vues par jour. Le dernier clip de Taylor Swift et Zayn pèse près de 30 millions de vues en 5 jours. Pour les artistes français, la tendance est la même. 25 millions de vues en 2 mois pour « Mon Everest » de Soprano, 18 millions en 1 mois pour « French Kiss » de Black M. La musique se consomme via les clips. Le web est un outil pour voir gratuitement de la musique. Voir, oui ! Car aujourd’hui, nous ne faisons que regarder et écoutons de moins en moins. Tous les artistes l’ont compris. Pour exister, il faut publier des vidéos. Et voilà les seuls articles musicaux qui fonctionnent très bien. Les clips !

Dans le même temps, ce visionnage de musique rend cette industrie plus éphémère dans sa consommation. On zappe de plus en plus, on court de plus en plus. La musique se réduit à des clips de trois minutes. Et comme il n’y a pas de lien entre eux, on peut abandonner le visionnage à tout moment. Et quand un album sort, on l’écoute en 42 minutes et on l’oublie aussitôt pour réécouter nos titres préférés sur YouTube.

Je me rappelle de Palermo Hollywood de Benjamin Biolay. Je ne l’ai écouté que deux fois en entier. Le reste du temps, cela s’est fait dans les transports, à raison de 2 ou 3 titres. À l’inverse, j’écoute en entier l’E.P de Diane Birch ou des Pussy Riot, qui ne durent qu’entre 15/20 minutes. On zappe la musique, car nous ne la consommons plus chez nous, dans notre canapé, comme le faisaient nos parents. Combien de Français, en 2017, écoutent encore la musique avec une chaîne hi-fi ? Nous consommons la musique sur notre ordinateur ou smartphone, quand nous travaillons, quand nous surfons sur le web, quand nous lisons les réseaux sociaux ou en regardant notre TV sans son. Mais ce visionnage de musique ne rend pas accroc. À l’inverse des séries TV, il n’y a plus d’addiction. Et c’est là, le problème.

Les séries et le binge-watching

Si plus jeune, nous ne regardions pas autant les séries, c’est parce qu’elles n’étaient diffusées que sur notre TV familiale. Et puis, elles étaient moins nombreuses. Je l’ai déjà dit. Pour ma part, la révolution télévisuelle s’est faite avec 24 Heures Chrono. L’industrie a compris qu’il y avait un moyen de rendre addict les gens ! Sont alors arrivées 24, Lost, Mad Men, Dexter, Breaking Bad et puis Netflix.

Soyons honnêtes, depuis l’arrivée de Netflix et du streaming dans nos salons, chambres, bureaux, la consommation des séries a changé. Certes, je serais d’accord avec vous, si vous me dites que le téléchargement illégal a permis une renaissance des séries. Mais, en 2017, je n’y crois plus. Entre streaming, replay, dvd, l’offre des séries est complète, et revient aussi chère, voire moins chère que l’offre musicale. En 2017, nous consommons moins d’épisodes uniques et hebdomadaires sur TF1, France 2 ou M6. Nous les consommons sur notre ordinateur par salves d’épisodes. Nous les binge-watchons par vague de trois, quatre, cinq, six épisodes par jour.

Les scénarios de The OA, Stranger Thing, Peaky Blinders, Jessica Jones, Game of Thrones, Orange Is The New Black, True Detective, Mr. Robot, Black Mirror, obligent le binge-watching. Et Netflix nous l’inflige aussi. Dès la fin d’un épisode, le suivant se lance automatiquement. Idem pour les DVD et le replay (par exemple de Canal+). Le temps passe et nous ne le voyons plus passer. Nous restons scotchés devant notre écran.

Et puis, j’y reviens, notre mode de vie a changé. Nous courons tous les jours. Alors, quand nous avons une journée off, on se réfugie dans les séries. On se coupe du monde, on se coupe de nos soucis du quotidien. Et la magie des séries opère. Un épisode se termine, on saute sur le suivant. Une saison se termine, on saute sur une nouvelle série. On cherche sur le web les meilleures séries. On essaie de trouver notre prochain binge-watching. De fait, nous cliquons plus sur les articles de séries que de musique. Et il faut le dire, les articles de série permettent de découvrir les noms de personnages, les intrigues, le scénario, etc. Qu’en est-il pour la musique ? Au contraire des séries, la musique ne parle pas. Au contraire de la culture série, nous n’avons pas de culture musique.

Et si les artistes utilisaient les séries ?

Les seuls moments où je me rappelle que la culture musique a pris le pas sur la culture série, c’était à l’époque des séries de The CW (Newport Beach, Les Frères Scott, Gossip Girl) ou d’ABC (Grey’s Anatomy). Ces séries nous permettaient de découvrir des artistes et un lien musique-séries s’était installé.

Certains artistes s’y s’ont engouffrés et ont tout compris. La musique doit se diversifier dans son mode de consommation. C’est ainsi que ces derniers mois, nous avons retrouvé les islandais d’Of Monsters and Men ou Sigur Rós dans Game of Thrones. Un coup de promo pas cher, via la série la plus regardée au monde. Carly Rae Jepsen l’a aussi compris. Son succès fulgurant de 2012, avec « Call Me Maybe », ne lui a pas permis de devenir la reine de la pop, à l’instar de Katy Perry ou Lady Gaga. Moins de fresques et moins people que ses consœurs, la Canadienne publie en 2015 son 3e album et apparaît dans la série Castle pour faire la promotion, en avant première, de son nouveau single « I Really Like You ».

Un réel bonheur pour les médias. On peut alors écrire un article sur la musique en parlant des séries. Clics assurés, plus besoin de changer de ligne éditoriale. Le mix culturel s’en charge pour nous.

La musique n’est donc qu’un effet spécial supplémentaire dans un film ou une série. Elle ne s’écoute plus, elle se regarde sur nos écrans. Dès lors, à quoi bon écrire des articles sur un titre, un album, alors que le consommateur ne cherche qu’une vidéo ? À quoi bon persister dans la presse musicale, quand on sait que la France n’est pas une amoureuse de la musique ? Oui, la France n’aime pas la musique ! Elle ne fait pas vendre, elle ne fait pas cliquer, sauf si elle est en vidéo ou parle d’actu people. On comprend alors pourquoi Les Inrocks s’invite de plus en plus dans la politique, Konbini dans le divertissement à la Buzzfeed et le sérieux Rock&Folk voit, malheureusement, ses ventes chuter. Pour notre part, nous continuerons à lutter, même si la musique n’engendre pas autant de clics que les séries. La musique est morte, vive les séries, mais continuons à résister !

À LIRE AUSSI :
>> Épisode 1 – La musique d’une série ? Un rôle identitaire, esthétique et fondamental
>> Épisode 2 – La musique : « un des piliers de l’œuvre cinématographique et télévisuelle »

Advertisements

Laisser un commentaire