Amazing Grace ?

CHRONIQUE – Après « The Handmaid’s Tale », c’est au tour d’un autre roman de Margaret Atwood d’être adapté en série : « Alias Grace » . Une autre histoire coup de poing. Une autre histoire glaçante de femme réduite au silence.

Margaret Atwood est-elle une visionnaire ? Ou simplement une auteure, féministe, qui au fond d’elle sait que les choses ne changeront pas vraiment dans les relations hommes/femmes ? Dans La Servante Écarlate, elle racontait une société dystopique dans laquelle les femmes sont réduites à un statut d’esclaves sexuelles. Dans Alias Grace, (Captive en français, sorti en 1996), c’est encore une histoire de servante.

Cette fois, l’intrigue se passe dans la seconde moitié du XIXe au Canada. C’est ce roman que Mary Harron a décidé d’adapter en série. Handmaid’s Tale a été un uppercut en pleine figure, il en est de même avec Alias Grace, surtout que cette série fait aussi écho à l’actualité, alors que la parole des femmes se libère peu à peu avec le scandale Weinstein, les mouvements #BalanceTonPorc et #MeToo. La parole des femmes, d’une femme, c’est le sujet de cette série disponible sur Netflix. Grace Marks a été accusée d’avoir tué son maître et sa gouvernante. Pour ça, elle a été d’abord condamnée à la potence, puis à perpétuité. Elle avait plaidé l’amnésie, elle jurait ne se souvenir de rien. Elle avait 16 ans.

History of silence

Comme le livre, Alias Grace est une partition à plusieurs voix. La plus importante : celle de Grace qui confie son histoire personnelle à ce docteur Jordan qui tente de déchiffrer le vrai du faux : est-elle une meurtrière ? Est-elle démente ? Malade ? Possédée ? À mesure que les épisodes passent, on a du mal à saisir la personnalité de cette jeune femme, une Irlandaise à la peau diaphane, qui, quand on la regarde, n’inspire que la douceur.  On comprend aussi que cette jeune fille n’a connu que la violence des hommes toute sa vie. Que sa parole a toujours été remise en question, si bien qu’elle a décidé de raconter ce que les autres veulent entendre. Ce sera leur vérité, pas la sienne, puisque quoiqu’elle dise, on ne la croit pas.

Violence des hommes ? Son père l’a maltraitée, il l’a agressée sexuellement. Elle a été harcelée, sa meilleure amie est morte suite à un avortement clandestin, son maître avait tendance à voir les servantes comme des objets sexuels, son avocat est persuadé qu’elle était coupable. Dans l’hopital psychiatrique, elle est encore agressée sexuellement par les médecins et frappée, maltraitée par les policiers dans le pénitencier où elle est enfermée. Grace n’a connu que la violence. Grace a toujours été l’objet tantôt qu’on maltraite, qu’on méprise, qu’on désire, qu’on veut sauver.

History of violence

Elle est un objet, Jeremiah la convoite, il veut l’arracher à cette vie, mais sans lui promettre de finir sa vie avec. On peut lui reconnaître une chose : il était honnête. Le docteur Jordan se voit comme un chevalier pour Grace, il veut l’aider, mais ne peut s’empêcher de vouloir la posséder. Il est fasciné par la jeune femme et terriblement attiré par elle, à tel point que lorsqu’il réalise qu’il ne peut l’avoir, il viole sa logeuse et après son acte, il lâche un « j’ai toujours voulu faire ça avec quelqu’un d’autre ».

Dans ce monde de violence et de remise en question, Grace est sans défense. Ou elle en trouve une ailleurs : dire ce que les autres veulent entendre, qu’importe si c’est vrai ou si c’est faux. Les aveux sont ceux que son avocat lui ont soufflé. De toute manière, pour les autres qui l’entourent, elle est forcément coupable, forcément hystérique, forcément démente.  Est-elle vraiment amnésique ? A-t-elle vraiment oublié ce qu’il s’est passé le jour du meurtre ? Personne ne l’a jamais su. Personne n’a vraiment pu décrypter la personnalité de cette jeune femme qui a grandi et vieilli en prison. Elle est relâchée au bout de trente ans d’emprisonnement.

Grace Marks a réellement existé. Margaret Atwood a écrit son histoire en se basant sur les dires des médecins, journalistes, criminologues.  Mary Harron, la réalisatrice de la série s’est battue pendant 20 ans pour que l’auteure accepte de lui céder les droits. La Canadienne accepte finalement. Et c’est une bonne chose, car cette série, comme Handmaid’s Tale, est un véritable coup de poing. Elle est aussi captivante que malaisante parce que bien sûr, elle fait écho à l’actualité, à la manière dont est traitée la parole de la femme. On ne peut qu’applaudir Mary Harron pour cette adaptation et applaudir aussi la prestation de Sarah Gadon, remarquable et insaisissable interprète de Grace Marks.

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