Barrdo : « Je ne veux pas sacrifier le sens d’un mot pour que ça rime »

INTERVIEW – On a voulu en savoir plus de l’intriguant Barrdo, sélectionné pour la 22e édition des Francouvertes.

Cette semaine, on a décidé de rencontre Pierre-Alexandre et son projet Barrdo, nom emprunté au tibétain « bardo », qualifiant un état intermédiaire de l’esprit et de la conscience. Avec son univers musical rock expérimental, riche d’influences variées, Barrdo est un projet solo assez récent. Un projet qui intrigue et fait rêver. On a retrouvé Pierre-Alexandre dans un petit café sur Papineau. D’apparence introvertie, l’artiste très attachant s’est livré sans langue de bois, d’une voix posée, le regard vibrant.

C’est compliqué de trouver des infos sur toi en ligne…
J’avoue qu’il n’y a pas grand chose sur internet, je n’ai pas fait beaucoup de promotion… c’est sans doute parce que j’ai passé beaucoup de temps en studio à travailler et enregistrer des chansons. On a lancé trois singles, un album, on en prépare un nouveau… ce sont beaucoup de chansons mais on a fait que deux spectacles : le lancement de l’album et un autre concert. Avec mon label Poulet Neige je fais beaucoup de promotions, alors qu’avec Barrdo j’ai une approche beaucoup plus underground, comme si j’essayai d’en mettre le moins possible. Souvent je me suis rendu compte que des bands indie montréalais que j’aimais avaient une présence minime sur le web. Ils essaient de plus faire parler leur musique. Je pense que c’est ça que j’ai essayé de faire semi-inconsciemment… Mais peut-être qu’avec les Francouvertes ça va changer, ça va peut-être doubler ma présence en ligne (sourire).

Tu fais pas mal de choses à côté, tu gères Poulet Neige, tu as fait partie de différents groupes, comment t’est venue l’idée de monter ce projet solo ?
J’ai fait des chansons dès que j’en ai eu l’occasion, dès que j’ai arrêté mes études en musique. J’ai commencé avec des chansons très juvéniles, ça a évolué. Le processus de création d’un album ne m’a pas tant effrayé, pour moi c’était un genre de défis. Une fois que je l’ai fait, j’ai compris que ce n’était pas si compliqué d’investir de l’argent. Je me suis pris au jeu. C’est quand même grisant de sortir un produit fini. Ce qui est le fun avec un album c’est que tu mets beaucoup de temps et d’énergie et qu’au bout tu as quelque chose de super concret. C’est comme une conclusion à un chapitre, comme un album souvenir… Tu regardes des photos qui te rappellent une période de ta vie. « En 2013 c’est ça que je faisais, j’étais dans cet état d’esprit là ». Les chansons sont un instantané de ce que je faisais à une époque. Je ne suis pas nécessairement en mode « il faut que je fasse de la musique à tout prix » car je pense qu’il y a plein d’autres choses que je pourrai faire, mais j’aime le fait de prendre des périodes de ma vie et les emballer en chansons.

Tu avais donc besoin d’exprimer certaines choses à des moments donnés ?
J’ai tout le temps été assez constant. Mon premier album date de 2008 avec mon premier projet Lac Estion. Chaque chanson, chaque EP, chaque album représente un an, une relation, des gens que j’ai côtoyés, des influences que j’ai eues… J’essaie de rendre ça présentable, mais j’ai souvent fait ça par narcissisme. Tu fais de l’art car tu veux exprimer tes propres choses… Avec Barrdo je prends de plus en plus conscience de ce qu’est l’échange, le partage, et de ce que ça va donner sur scène, comment le public va l’interpréter et y réagir. J’ai plus ce désir de toucher, de rejoindre, de faire réfléchir, c’est moins strictement thérapeutique. Avant c’était vraiment des émotions brutes.

« Je prends de plus en plus conscience de ce qu’est l’échange et le partage. Ma musique est moins strictement thérapeutique »

Comment naissent tes chansons ?
Je prends le temps d’écrire, de m’asseoir et d’essayer d’avoir une idée… Parfois il y a des journées où tu as l’impression de n’avoir rien fait, puis finalement tu as une idée pas si concrète que ça qui, six mois plus tard, aura de la valeur. Une autre journée tu vas essayer de créer pendant 8h, mais tu ne vas rien garder. En général quand je me mets en mode « création » j’essaie d’accrocher des petites idées, des brides de mélodies ou de textes, puis quand j’en ai plein je regarde ce qui va bien marcher ensemble. C’est très fragmentaire. Je regarde aussi celles qui vont mieux traverser le temps et celles qui m’intéressent le plus.

Tu apportes une attention particulière au choix des sons et des tes mots non ?
Pour mes nouvelles chansons, le processus de création s’est fini en novembre, il ne me restait plus qu’à trouver certains mots. Je pouvais passer une journée sur un texte, un mot. J’essaie d’être assez pointilleux… Ces temps-ci je suis pas mal sur un dictionnaire des synonymes en ligne (sourire). Je m’inspire aussi beaucoup de livres, j’y souligne les phrases et les mots qui m’intéressent. C’est quand même beaucoup de travail sur les rimes, mais je ne suis pas si classique non plus. Ça reste moderne, ce n’est pas tout le temps en alexandrin… C’est sûr que j’essaie de maintenir un équilibre entre les rimes et le sens. Je ne veux pas sacrifier le sens pour que ça rime.

Sur quoi écris-tu ? Qu’est-ce qui t’inspire ?
Ça part d’une impulsion, ou d’une réflexion souvent sociale en ce moment. Ce n’est pas « engagé » non plus. Ça peut être des concepts philosophiques sans que ce soit de la grosse philosophie non plus. Ça reste poétique et émotionnel. Ce sont plus des réflexions sur la vie, sur la recherche de sens dans le monde. Qu’est-ce qui fait sens ? Pourquoi est-on ici ? Je me réveille souvent avec l’idée que ce monde n’a aucun sens. Donc je finis par en chercher dans mes chansons. Toujours avec cet espèce d’événement extérieur qui t’oblige à te recentrer sur ta vie et tes besoins primitifs.  « Enfin » parle de voir l’Apocalypse, quand je l’ai écrite, je m’imaginais dans un film de zombies, dans un centre d’achats, barricadé, où le sens de ta vie était de survivre.

Comment mets-tu tout ça en musique, tu fais toi même tes instrus ?
La composition en tant que telle je le fais moi-même. Après quand je passe en studio je suis souvent avec des collaborateurs qui amènent forcément leurs propres idées. Si tu joues avec un musicien, il y aura toujours un peu de lui même. Mais je n’ai pas fait beaucoup de collaborations.

« Les chansons longues qui se répètent laissent plus de place à l’introspection »

Les mots qui reviennent pour ton projet c’est « rituel, chamanisme, mysticité ». Est-ce que tu trouves que ça correspond à ce que tu fais ?
Ça représente une partie de ce que je fais ces temps-ci, c’est vrai qu’effectivement les rituels chamaniques, le minimalisme, la répétition, la transe, ça m’intéresse. C’est un peu ça que je vais essayer de faire aux Francouvertes. J’y ai déjà participé avec d’autres projets et on avait fait des shows classiques, 30 minutes, 8 chansons. Je m’étais dit que si j’étais pris avec Barrdo j’allais faire quelque chose de plus extrême, plus radical, avec des chansons vraiment longues, des passages où ça se répète pendant 8 minutes… Ça laisse plus de place à l’introspection. Alors qu’avec une chanson constamment changeante c’est divertissant, mais ça ne va pas te laisser beaucoup de temps pour méditer. Même si en tant que tel je ne fais pas de chamanisme ni de méditation, mais j’aime la musique répétitive. Les choses prennent un ses différent si tu les répètes souvent, elles se transforment… Cela dit ça ne représente pas tout ce que je fais, j’ai aussi des chansons classiques, pop.

Tu ne trouves pas ça risqué de faire trop d’instrumental et de répétitions ?
Beaucoup d’artistes que j’écoute font ça, des chansons avec un accord qui évolue. Tu ne te rendras pas nécessaire compte qu’une bonne chanson est répétitive : il pourra y avoir une évolution dans l’interprétation, des variations d’intensité… Le travail n’est pas le même, tu travailles plus les timbres et les dynamiques je pense. C’est sûr que si les gens ne sont pas dans le mood ils vont se demander pourquoi c’est autant répétitif et si long. C’est un choix artistique !

Peux-tu me parler un peu des Francouvertes ? Tu as fini par trouver le bon nombre de musiciens ?
Déjà il y a l’intégralité des membres de mon autre projet qui s’appelle Fuudge qui sont dans Barrdo. Je les ai empruntés (sourire). J’ai juste fait un sondage Doodle que j’ai envoyé à plein de musiciens pour avoir leurs disponibilités. J’ai regardé avec qui ça marchait le mieux. Finalement on est juste six, au début je pensais à huit. J’ai l’impression que les tounes ne sont pas si compliquées donc à un certain point j’aimerai bien varier la formation. Ce n’est pas compliqué à apprendre, souvent il y a un accord pendant dix minutes (sourire). Au long terme c’est dur d’avoir toujours le même band. Quand tu arrives à la trentaine et que tous tes amis sont musiciens dans plein d’autres projets… je ne peux pas exiger d’eux qu’ils soient tout le temps disponible pour des pratiques. Il faut s’organiser selon chaque spectacle.

« Les Francouvertes c’est un bon premier coup de pied au projet »

Tu as l’air déjà bien intégré au milieu de la musique à Montréal, pourquoi participer à ce concours ?
C’est surtout un prétexte pour se motiver à monter un spectacle solide. J’avais besoin d’une occasion spéciale car j’ai des chansons et des nouvelles chansons. S’il n’y avait pas eu les Francouvertes je ne sais pas à quel point je me serais donné la peine de réunir tous ces musiciens, répéter autant. C’est un bon premier coup de pied au projet. J’essaie de ne pas avoir trop d’attentes car c’est la 4e fois que j’y participe avec différents projets (Lac Estion, Simon Kingsbury et Fuudge) et à chaque fois on s’est rendu en demi-finale, jamais jusqu’en finale… Ça va être la 7e fois que je vais jouer aux Francouvertes et je crois que mes attentes ont beaucoup changé. Avant c’était : « il faut qu’on se rende en demi-finale, il faut prévoir parfaitement le set ». C’est beaucoup de stress ! Donc là j’aborde ça avec beaucoup plus de sérénité. Mon objectif c’est de faire le spectacle. Si j’ai réussi à ne pas oublier de paroles et à ne pas m’effondrer sur scène, ça sera une réussite.

Donc un nouvel album cette année ? Et pour la première fois aux Francouvertes des nouvelles chansons ?
Il y aura deux nouvelles chansons. Mais je ne sais pas exactement sous quelle forme l’album va sortir. Il y a plein de tounes qui sont à moitié terminées et vont éclore dans les prochains mois. C’est un ensemble éclectique : il y en a une de 12 minutes très rock et expérimental, une autre de deux minutes trente plus pop country… J’ai abordé chaque chanson comme un monde en soi,t en essayant de pousser chaque chanson dans leur esthétique de base sans les mettre dans les mêmes moules. Mais c’est certain que dans les dix prochains mois, au moins huit-dix chansons vont sortir… Mon plan ça serait plus d’en sortir une chaque mois ou chaque deux mois pour tenir les gens réveillés au lieu d’attendre et de lancer tout l’album d’un coup. C’est un peu révolu, moi le premier, mais le niveau d’attention des gens n’est pas super élevé. Car un album c’est comme un long monologue tandis que lancer des chansons constamment c’est comme un dialogue avec les gens, c’est quand même plus intéressant.

À retrouver sur la scène du Cabaret du Lion d’Or le lundi 19 mars dans le cadre es Francouvertes, avec Totem Tabou et CRABE. 

Écoutez Barrdo :

Propos recueillis par Emma Shindo

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