La petite mort d’Arctic Monkeys

CHRONIQUE – Cinq ans après « AM », Arctic Monkeys revient avec un sixième album. Tranquility Base Hotel & Casino va en dérouter plus d’un.

Après le succès monstrueux d’AM, Arctic Monkeys était à un carrefour. Et deux directions s’offraient à eux :

  1. Faire un rock à l’accès facile taillé pour les stades. C’est un chemin naze mais une grande partie des groupes de rock le choisissent
  2. Prendre la route sinueuse du contre-pied musical.

Arctic Monkeys est un groupe intelligent. Ceux qui les connaissent depuis le début, il y a treize ans, savent qu’ils ne proposent jamais deux albums similaires. Même s’il y a un son reconnaissable, une touche, aucun album ne se ressemble. On leur dira éternellement merci pour cela. Parce qu’on ne sait jamais à quoi s’attendre. Et avec Tranquility Base Hotel & Casino, on ne savait absolument pas ce que nous réservaient Alex Turner et ses copains. Il n’y a pas eu de single dévoilé au préalable pour faire monter la sauce, susciter encore plus l’attente. De toute manière, il n’y a pas de tubes, pas de single évident sur cet album. Ce qui est certain, c’est qu’Arctic Monkeys poursuit cette tradition de caméléon musical, changeant de peau à chaque nouvelle galette. C’est une nouvelle facette, différente qu’on découvre. Mais finalement, TBHC se situe dans la continuité d’AM.

AM était là grosse teuf, avec beaucoup d’alcool, transpiration, hormones en feu, drogue, la débauche totale, la baise sauvage. L’album qui a permis à la bande de Sheffield de s’implanter sur le marché américain, un triomphe total, critique et commercial. Avec ce cinquième album, Arctic Monkeys changeait de statut, il avait réussi à franchir un nouveau cap.

Après la fête

TBHC c’est la descente, l’après fête, l’après orgasme. Le moment où tout est fini. Ce moment où l’on se retrouve dans un état second, seul dans son lit alors que meurt la nuit et renaît le jour. Le rythme ralenti, le piano s’invite, les riffs orageux ont disparu, la cadence se fait plus jazzy, plus groovy, plus psyché aussi. On oublie le rock, on oublie la pop, on oublie l’insolence et on garde une poignée de ballades rétros et langoureuses. Celles qui, autrefois, permettaient d’offrir une pause entre deux titres percutants et remuants. On ne remue plus là. On se laisse aller, on se laisse partir. À la première écoute, dans le métro, ce matin, j’ai été surprise, un peu déçue. Je l’ai trouvé chiant, j’avoue, et je voulais me lancer dans une chronique assassine, parce que je voulais quelque chose de remuant, quelque chose de sale, avec une basse exquise, une batterie explosive, des riffs sanglants, pas un album qui aurait pu être sorti par Lambchop. Whatever People Say I Am, That’s What I’m Not, HumbugFavourite Worst Nightmare et AM sont les albums que j’écoute le plus le matin pour me donner le courage d’aller au taf. Alors, cela me semblait normal de me lancer dans Tranquility Base Hotel & Casino avant de glisser dans la journée métro/boulot/dodo de ce vendredi 11 mai. Mais c’est pas l’album qui motive.

D’une écoute distraite, on n’a l’impression d’avoir écouté onze fois la même chanson. En bruit sonore, on ne distingue pas les subtilités de l’album. C’est comme se concentrer et rester focus sur La Joconde au Louvre et oublier qu’il y a des milliers d’autres tableaux encore plus fascinants dans le musée, encore faut-il prendre le temps et vouloir donner une chance au reste. Ceux qui le font se rendent compte, évidemment, que c’est le Louvre dans son entier qui vaut le coup d’œil et pas uniquement La Joconde. J’ai laissé une deuxième chance à TBHC. Et va savoir pourquoi, ça a fait tilt.  J’ai trouvé quelque chose de bowiesque dans cet album, le Bowie des années 1970 quand il incarnait le Thin White Duke.

Étrange et fascination

Les garçons d’Arctic Monkeys ne sont plus les petits merdeux du début, ces ados effrontés au talent insolent qui en avaient rien à foutre et donnaient un coup de pied dans la fourmilière.  « Je voulais être l’un des Strokes », dit Alex Turner dans « Star Treatment », chanson désabusée d’un mec lassé. Ils ne sont pas non plus les Dieux du rock qu’on a voulu faire d’eux avec AM. Ce n’est pas un groupe qui te fera des hymnes de stades et de festivals, pas le genre de groupe qui va lisser sa musique pour plaire aux masses, aux radios, à tous. Non, Arctic Monkeys, c’est un groupe de quatre génies longtemps incompris qui, après un succès phénoménal, va plutôt balancer un album un peu étrange, déroutant, intriguant, fascinant, différent du reste de la discographie mais sans que l’ADN du groupe soit totalement renié ou trahi. « Four Out Of Five » aurait pu être un titre de Suck It And See, « Batphone » de Humbug et « Golden Trunks » d’AM.

Arctic Monkeys a grandi, ce sont des mecs qui ne comptent pas rester d’éternels adolescents mais ne comptent pas non plus devenir des vieux cons trop vite. Ils sont dans la trentaine. Cette période carrefour de la vie. On s’assagit et on se tourne étrangement vers le passé, on convoque des fantômes, on se pose des questions sur la vie, la politique, la religion, l’amour, la société actuelle. On débat, on rêve, on change de cap, on échange les bières contre le vin, les soirées en boites de nuit contre les soirées chez les amis. Les Monkeys sont adultes et ils ont échangé le bruit et la fureur pour le jazz et le psyché. Alex, la guitare pour le piano.

Album solo ?

C’est Alex Turner qui a composé tous les titres – au piano donc – , le groupe a écouté, a validé et a enregistré ensemble mais on a cependant la véritable impression que c’est un album solo d’Alex Turner. En écoutant, c’est Alex Turner et lui seul qu’on visualise. En smoking blanc et chemise noire, cheveux gras, au comptoir d’un bar à la décoration feutrée sur la côte ouest, sirotant seul un whisky. D’ordinaire, Matt Helders fait la balance pour que la lumière ne soit pas uniquement dirigée vers le leader, mais cette fois, il est effacé. En tout cas, sa géniale batterie est sous-exploitée, voire pas exploitée du tout. La basse prend le dessus, les cordes sont aussi de la partie, les tempi moins percutants et l’ensemble est résolument et absolument cinématographique. Alex enlève le costume du rockeur pour assumer complètement celui du crooner paumé qui embaume l’alcool et oublie de se raser. Celui qui ressasse des idées noires donne l’impression d’être sur une brèche.

Tranquility Base Hotel & Casino n’est pas le genre d’album dont on tombe amoureux immédiatement. Ce n’est pas un coup de foudre à la première écoute. C’est celui qui s’apprivoise, qui se révèle après plusieurs tentatives, celui qui s’écoute au calme, sans distraction, seul. Il force l’auditeur à tout arrêter pour se concentrer uniquement sur la musique, pour en relever les subtilités, il force à ralentir aussi la cadence infernale d’une vie à courir pour pas grand-chose.

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