L’Impératrice : « On ne prend rien pour acquis, on est des éternels insatisfaits »

INTERVIEW – Rencontre décontractée, sans langue de bois, avec L’Impératrice, à l’occasion de leur premier concert à Montréal.

C’est au début de l’été qu’on a eu la chance de rencontrer les excellents L’Impératrice. La fratrie au grand complet. Ils viennent d’arriver à Montréal, la veille de leur concert au MTelus pour la première partie de Feu! Chatterton. Il s’agit de leur première montréalaise aussi. Interview à la bonne franquette dans la salle de restauration de leur hôtel en compagnie de Flore (chant), Charles (claviers), Hanni (claviers), David (basse), Tom (batterie) et Achille (guitare). Une interview dont on avait bien hâte.

On les avait découverts il y a quelques années à Paris et suivis depuis lors avec curiosité, entrain et étonnement, observant admiratifs le boom de L’Impératrice dans le petit monde élitiste de la musique parisienne. Du bouche à oreille entre initiés aux concerts à guichets fermés (sans avoir sorti d’album, rappelons-le), L’Impératrice est un véritable phénomène musical. De leur point de vue cependant, il faut relativiser. « Je n’ai pas l’impression qu’on fasse l’objet d’un matraquage médiatique », nous avoue Flore. « Ou en tout cas, on ne s’en rend pas compte… J’espère qu’on ne harcèle pas les gens, car parfois, les groupes qui sont très médiatisés finissent par saouler tout le monde. »

Avant Matahari

Au contraire, le projet de L’Impératrice a été très finement amené aux oreilles des médias qui, bien avant la sortie cette année de Matahari, leur premier album, leur portaient une attention toute particulière. Quand on parle de la genèse de L’Impératrice et de cette transmission d’enthousiasme des médias au public, c’est logiquement Charles, à l’origine de la création du groupe, qui prend la parole. « Il y a eu ce tout premier EP [2012] où quelque chose s’est passé à une petite échelle. Mais c’était à une époque où la scène musicale française était encore peu développée. Ce que j’ai ressenti à ce moment-là, c’était l’excitation des gens sur un projet disco-dansant-groove. Personne ne faisait ça à l’époque. La deuxième étape a été la sortie de notre 2e EP, Sonate Pacifique [2014], qui a un peu assis la notoriété du groupe, dans un tout petit cercle de novices et de groupes indés. Notre titre ‘Sonate Pacifique’ notamment, a beaucoup tourné. Après il y a eu ‘Vanille Fraise’ [2017] qui a étendu notre musique à un public beaucoup plus large. Ça nous a permis de continuer à faire des concerts et de continuer à exister. »

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L’effet boule de neige

D’abord strictement instrumental, L’Impératrice a ensuite accueilli Flore, originellement chanteuse de jazz, dans ses rangs, « une grosse étape et un vrai tournant ». « C’est à partir de 2017 que L’Impératrice est devenue plus accessible. Les gens ont pu plus facilement s’identifier au projet. Même les médias ont pu se dire qu’il s’agissait d’un groupe et pas que d’un mec tout seul derrière ses machines » continue Charles. Enfin, l’album Matahari, paru en 2018, a eu un effet « boule de neige », car « traditionnellement les médias parlent plus facilement de groupes qui sortent un album, que d’un groupe qui sort juste des petits morceaux par-ci, par-là » explique l’ex-journaliste culturel.

Justement, cet album. Impossible pour nous de ne pas leur avouer que nous avons ressenti un peu de déception en le découvrant. Quel écart avec leurs performances live et ce premier LP un peu trop propre qui, à notre goût, ne reflète pas franchement cette identité musicale solaire que nous avions littéralement adorée en concert. « On part du principe que le disque c’est un objet et que ça ne sert à rien de faire la même chose en live » affirme Charles. On est d’accord. « Sur un disque il y a l’effort du détail et il y a beaucoup plus de distance. Tu es plus libre de te faire ton avis sur un disque qu’en live, car en live tu te prends une claque de sons. C’est instantané. Un morceau sur album tu vas mettre 4-5 écoutes avant de l’apprécier et le comprendre. Pour nous c’est très important de bien marquer cette différence-là » poursuit-il. Résultat, ils ont produit un objet qualitatif, « un disque de luxe vraiment bien produit et enregistré dans des bons studios avec un super réalisateur ».

Un groupe de live

Car les Parisiens sont de ceux qui offrent une expérience live intense des plus excitantes. Des concerts qui laissent rarement indifférents, un son dense extrêmement bien construit qui vient te chercher et te comprimer la poitrine d’euphorie. Hanni développe : « des gens peuvent préférer les versions studios et moins les lives, puisqu’on propose des choses radicalement différentes. Le live c’est un moment unique, qui n’arrive qu’une seule fois. Alors que le disque, c’est la somme d’un travail dans le but de créer un moment parfait, qu’on va faire écouter aux gens. Dans notre démarche c’est vrai que ça va être difficile de contenter les deux publics en permanence, parce qu’on aime bien réfléchir différemment selon le format. » Et Flore de résumer, « l’album garde malgré tout un petit côté organique-live qui n’est pas trop léché ou aseptisé. Mais on sait qu’on est un groupe de live. »

L’Impératrice sait où elle va. Et elle s’y dirige la tête haute. Ainsi, Charles déclare : « on a la tête sur les épaules, on sait comment marche le monde de la musique. On choisit les gens avec qui on travaille et nos stratégies, on ne subit absolument rien. On ne prend rien pour acquis, on reste des éternels insatisfaits. On n’est pas là à se dire : c’est bon les gars on cartonne, on va s’arrêter là. Notre démarche est beaucoup plus progressive et réfléchie. » Malgré cette carapace de confiance, des doutes subsistent, il ajoute : « ce qui va être difficile, c’est de conserver la fraîcheur et la spontanéité du début. Car, plus tu sors de musiques, plus tu te poses de questions. Plus tu te demandes ce que veulent entendre les gens et ce que tu dois faire après. »

Le charme du français

Pour le moment en tout cas, L’Impératrice cartonne. Des dates à New York, Rome, Venise, Washington, Santiago de Chile, Los Angeles… Et tout ça, en français. « C’est très difficile d’écrire des chansons en français, c’est un gros challenge. Mais c’est quelque chose qui nous tenait à cœur » déclare Flore, derrière les paroles du groupe avec Charles. « L’important c’est la sonorité des mots. C’est pour ça qu’on dit qu’on ne fait pas de chanson à texte. Mais, écrire en français n’est pas un poids dans le sens où je me sentirais obligée de le faire, c’est une démarche dont j’ai envie. Ça peut vite mal sonner le français et ça en devient affreux. Maintenant, je trouve que ma voix sonne mieux en français, avant je n’avais pas l’habitude » précise-t-elle.

« Je trouve que Flore est faite pour chanter en français, ça lui va bien », déclare Charles magnanime. Il ajoute : « et ce n’est pas céder à la facilité que de chanter en anglais. Parfois, je crois qu’il faut le faire. Mais dans notre musique ça a beaucoup moins de charme. » Ils ne ferment pas les portes, tout est encore possible. Ce n’est que le début pour L’Impératrice.

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Cultiver le mystère

Une question nous taraude. Quid de leur relation à l’image ? Pourquoi n’aiment-ils pas se mettre en scène personnellement dans ce projet ? On se souvient encore avoir cherché un visuel du groupe, sans succès, avant la sortie de l’album. Hanni nous explique que c’est volontaire, « pour que les gens se recentrent sur la musique. On est au service de la musique et ça a toujours été ça notre devise. On n’a jamais vraiment eu envie de se mettre en avant. » S’apprêter ou tourner dans leurs propres clips, c’est « quelque chose que je trouve profondément ridicule et qui ne va pas à notre musique ni à nos mentalités » insiste Charles. « Personne n’est à l’aise devant la caméra… on n’aime pas ça et ce n’est pas le propos du tout. On s’appelle L’Impératrice parce qu’on essaie de représenter une certaine idée qu’on se fait de la musique. L’Impératrice n’existe pas à travers ce qu’on représente nous individuellement. On s’en branle de nous voir. Ce n’est pas ça qui fait la musique » assène ce dernier.

Il s’explique. Passant beaucoup de temps à lire les commentaires sur Facebook et YouTube, il pense qu’il y aurait « une analyse sociologique à faire des commentaires qui sont pour la plupart du temps négatifs, car les gens se lâchent de ouf ! » Et il n’a pas tort. « J’ai déjà vu des commentaires absurdes de gens qui disaient ‘ah ouais ils ressemblent à ça, ils sont trop moches, je suis déçu’. C’est tellement révélateur de la consommation de la musique aujourd’hui, qui passe à 50% par l’image, que je ne prendrai pas le risque de le faire pour notre groupe », conclue-t-il.

« Pour les artistes solo c’est quasiment obligatoire de se mettre en avant. Mais pour un groupe comme le nôtre, pour nous qui avons évolué ensemble, ce n’était pas logique. Je me doute que ce n’est pas clair pour 95% des gens qui écoutent notre musique mais c’est pas grave. C’est ça qui nous permet de cultiver le mystère ! » résume Charles.

Deux Olympia et un Stade de France ?

Ce qui est plus clair, c’est leur ligne de conduite, leur manière d’appréhender la musique comme un tout gracieux et nuancé. Un vraie partition. Au sujet d’un retour vers des sons plus acoustiques, puisque trois d’entre eux viennent du classique, ils sont plutôt unanimes. « On aime bien travailler avec des instruments acoustiques. L’EP avec Deezer c’était un exercice sur le moment, on n’a pas eu beaucoup de temps. Je ne sais pas si on tend à évoluer vers ça forcément », commente David, bassiste et violoncelliste de talent. Et Flore d’ajouter : « L’idée ce n’est pas de choisir l’un ou l’autre, l’idée c’est vraiment que les deux soient présents. Dans l’album on a essayé d’intégrer un peu des deux. » Pour le moment donc, ils sont bien comme ça. L’acoustique c’est sympa, mais ce n’est pas un objectif en soi.

Avec la sortie de leur album, et leurs tournées mondiales, on peut dire que c’est une année impériale pour le groupe. Ainsi, pour achever ces mois de folie, ils rempliront pas un, mais deux Olympia (29 et 30 janvier 2019). « L’Olympia quand t’es un groupe parisien qui a une tournée qui se passe bien, c’est plus une belle finalité. Pour clore ça en beauté. Bien sûr, symboliquement c’est hyper fort, c’est très chic. Ça fout une pression de fou ! Mais c’est génial ! » déclare modestement Charles.

Et après ? « Le Stade de France » pour Achille. « Le Madison Square Garden » pour Charles. « Tous ces petits trucs… » synthétise David, amusé. On leur souhaite de tout cœur.

Matahari (Microqlima) – disponible

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Merci à Chloé L.

Propos recueillis par Emma Shindo

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