Elisapie, la Runaway Girl du grand Nord canadien

CHRONIQUE – Elisapie revient avec un troisième opus. La femme venue du grand Nord canadien a cette fois plongé dans l’histoire de sa mixité culturelle pour produire un album plus identitaire et introspectif.

Depuis la sortie de Travelling Love, six années se sont écoulées. Le temps pour Elisapie de mettre au monde deux enfants, de revenir sur les traces de ses ancêtres et surtout de préparer ce troisième album, The Ballad of the Runaway Girl. Plus acoustique et introspectif que le précédent, il porte en lui toute la douceur et la puissance de la jeune femme qui place la quête identitaire au centre de son écriture.

Elisapie est née de deux cultures, celle d’un père terre-neuvien et d’une mère inuk. Elle grandit à Salluit, dans le grand nord du Québec, là où s’étendent les lacs gelés et la toundra arctique. Vers 20 ans, elle quitte le Nunavut pour rejoindre Montréal. Elle ne parle encore que l’inuktitut, sa langue maternelle. Et c’est tout cela que l’on retrouve dans The Ballad of the Runaway Girl, le périple d’une jeune fille, expatriée, devenue femme qui n’a pas un mais plusieurs ports d’attache.

Elisapie - The Ballad of the Runaway Girl

 

Quête identitaire et introspection

L’album s’ouvre avec « Arnaq » (femme en inuktitut), dont le clip est tourné sur les terres de son enfance. Le fait d’être femme est l’un des thèmes récurrents de ce troisième opus. Elle-même mère de trois enfants, Elisapie raconte son expérience de post-partum dans « Ikajunga ». Elle s’adresse également à sa propre mère biologique dans « Una », lui demandant ce qu’elle a ressenti en la confiant à l’adoption.

La quête identitaire de la jeune femme creuse évidemment ses origines culturelles et géographiques. Elle s’est notamment plongée dans la musique autochtone des années 1970, dont elle reprend (en duo avec Joe Grass) le « Wolves Don’t Live by the Rules » de Willie Trasher et le « Call of the Moose » de Willy Mitchell. « The Ballad of the Runaway Girl », titre qui donne son nom à l’album, est lui-même une reprise d’une chanson écrite par son oncle et sur laquelle elle a appris à chanter en faisant les chœurs. Le passé et le présent sont ainsi mêlés dans ce nouveau disque. Reprenant, à la manière des cultures traditionnelles, des titres dont la paternité est sans cesse partagée.

Un voyage au pays des grands froids

Percussions, échos, cordes épurées, l’arrangement de cet album raisonne des grands espaces. À travers sa langue maternelle, l’inuktitut, qui se partage la scène avec l’anglais, Elisapie offre une poésie minérale. La forme et le fond se rejoignent ici pour raconter l’histoire et la vie des Premières Nations. La jeune femme chante avec Beatrice Deer, chanteuse inuk, « Qanniuguma » (qui signifie si j’étais un flocon), racontant les croyances animistes inuites. On reconnaît dans ce titre quelques accents folk et country.

On retrouve dans les compositions quelque chose de sauvage, de brut, une liberté assurée mais aussi le poids de l’Histoire et l’ombre du devenir social qui guettent les peuples du Nord. Il y a de la douceur à travers les arpèges des cordes et la voix aiguë de la chanteuse (« Una », « Ikajunga »). Mais il y a aussi la force d’une nature parfois étouffante se reflétant dans les percussions sourdes des tambours (« Arnaq », « Call of the Moose », « Qanniuguma »), et le poids du temps qui passe avec la reverb de la magnifique « Don »t Make Me Blue » (où elle raconte l’histoire d’amour d’une femme plus toute jeune).
La Runaway Girl ne fuit désormais plus son histoire. Et comme le conclut le dernier titre, « Darkness Bring the Light ».

The Ballad of the Runaway Girl, disponible depuis le 14 septembre 2018 (Yotanka Records).

Elisapie sera en concert à la Salle Pleyel le 22 octobre et au Festival Aurores Montréal le 4 décembre.

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