Vis ma vie de photographe : l’épineuse question des validations
HUMEUR – Focus sur un peu des coulisses de la vie de photographe de concert, et une étape qui nous questionne : la validation des photos.
Quand on vient prendre des photos de concert, on a deux objectifs : partager de jolis souvenirs de soirée, et mettre en valeur les artistes photographiés pour vous donner envie de les découvrir. C’est pour ça qu’on rigole beaucoup entre nous des “photos trous de nez”, qu’on est un peu déçu quand on se rend compte qu’on n’a pas réussi à capter quelque chose, ou encore qu’on fait tout pour ne pas trahir l’ambiance vécue. Notre parole n’engage que nous, évidemment, mais on peut vous garantir qu’on n’a encore jamais rencontré aucun photographe de média avec des objectifs à l’opposé de ceux-là.
En bref, quand on est photographe pour un petit média indépendant, en plus bénévolement, en général on se plie en quatre pour faire quelque chose de qualitatif, par passion. Alors ok, ce n’est pas forcément à la hauteur des photographes professionnels. Ils ont forcément davantage de temps et d’argent à investir dans la photographie, mais on aime croire que tout ce petit monde est complémentaire et que c’est tout bénef finalement pour les artistes d’avoir plein de gens différents autour d’eux pour promouvoir leur image. Est-ce qu’on se fourvoie ? Parfois on se le demande.
L’intérêt des photographes dans une salle de concert
On bosse bénévolement pour nos médias. Le seul truc qu’on se permet de demander, c’est donc une accréditation/pass photo. On s’économise certes le prix d’un billet, mais on ne se tourne pas les pouces pendant un concert. Et rappelons que sans un pass photo, on ne fait pas (plus) rentrer un “gros” appareil photo dans une salle de concert. Excepté bien entendu les smartphones qui sont, eux, complètement autorisés et jamais contrôlés. Nous et nos appareils, nous sommes contrôlés. Et la plupart du temps, largement contraints dans notre utilisation par des “conditions photos” qui nous sont données en amont.

On dit la plupart du temps, parce que certains groupes/labels résistent et ne donnent aucune condition. Eux, on les aime, vous avez pas idée. Parce qu’on se sent un peu respectés et compris, vous voyez ? On se dit “génial, on est tous gagnants, ils ont compris que c’était dans l’intérêt de tout le monde”. Alors on pourrait se dire que ce n’est pas forcément dans l’intérêt du public d’avoir des photographes qui les dérangent durant tout un concert. Mais déjà, s’il y a un crash photo, les photographes évoluent dans leur espace et ne gênent en rien. Et s’il n’y a pas de crash et qu’un photographe vous dérange pendant plus de quelques secondes, c’est que vous avez un photographe du dimanche qui ne pige rien aux concerts et n’est pas un passionné de musique. Une espèce qu’on a rarement croisée (on attend vos témoignages). Et franchement, quelques secondes de dérangement (un titre max) en échange de beaux souvenirs, sans avoir à vous préoccuper d’en faire vous-mêmes, ça ne vaut pas le coup ? Ah non, pardon, c’est vrai qu’une photo prise avec un téléphone de loin, ou des vidéos de tout le concert c’est moins dérangeant pour les autres. Mais on s’emporte…
Des conditions photo parfois ahurissantes
Revenons aux conditions photos. La grande majorité du temps, quand il y en a, il s’agit des mêmes : 3 premiers titres sans flash. Ok, allez, ça nous va, on peut carrément faire quelque chose avec ça. Sauf quand la scénographie nous semble faite pour empêcher les photographes de faire de beaux clichés (et bim, surprise, magnifiques lumières au 4e titre !). Mais il y a aussi les artistes qui décident de poser des conditions photos supplémentaires. Et alors là parfois, c’est pépite. Petit florilège de situations 100% vécues :
– accès au crash possible le 2e quart d’heure, pour 15 minutes (il vaut mieux avoir sa montre à proximité)
– choisir un côté et s’y tenir, photos autorisées à droite ou à gauche mais pas au milieu (on cherche encore pourquoi)
– accès autorisé à certains photographes et pas à d’autres, clichés à prendre seulement à droite de la scène pour avoir le profil gauche de l’artiste et faire valider chaque photo
– 3 titres sans flash MAIS contrat à signer avant et validation des photos avec utilisation sur le média
– photos à envoyer pour validation avant toute publication, seulement 4 ou 5 (avec remontrance si on ose en proposer 7)
– photos sur les 3 premiers titres mais sans accès au crash, depuis le public ou la régie seulement, avec précision “attention au clic, ça s’entend”, et validation avant partage même sur les réseaux.

Et nouveauté : validation des vidéos prises pour des réels ou des stories avant publication. Oui oui oui vous avez bien lu. As-tu osé faire une petite vidéo de 15 secondes pour publication immédiate sur les réseaux de ton média ? Oulala, teuh teuh teuh, minute papillon. D’abord tu demandes VALIDATION ! Et autant dire que les validations se font au mieux après quelques heures, au pire elles n’arrivent jamais.
Un manque de confiance pour les photographes
Que dire de ces conditions ? Majoritairement, on s’en amuse. Mais on a un vrai problème avec le concept de validation, en tant que photographe. Déjà parce qu’on se sent surveillé et pas du tout en confiance. Comme cité plus haut, quel serait l’intérêt de publier des photos désavantageuses pour tout le monde ? Et dans l’océan de clichés mauvais qui seront partagés par le public, pourquoi pinailler sur le travail qualitatif de photographes ? Mais pire, des conditions comme la dernière vont jusqu’à être totalement infantilisantes (le clic ça s’entend, sérieusement ?!). Sans compter qu’on ne nous dit JAMAIS pourquoi une photo est ok et l’autre non.
Se pose alors la question de l’intérêt d’accréditer des photographes. Pourquoi accepter si c’est pour leur appliquer des conditions surréalistes ? Pourquoi ne pas tout simplement refuser les accréditations, et n’autoriser peut-être que le photographe officiel ? On dira peut-être qu’on ne prêche pas pour notre paroisse ici. Mais vraiment, si des artistes nous lisent, si des équipes d’artistes nous lisent (labels, prods), prenez cinq minutes. Réfléchissez au signal que vous envoyez aux photographes que vous accréditez et à votre intérêt dans tout cela. Si vraiment vous nous mettez autant de bâtons dans les roues (conditions contraignantes, lumières inadaptées et validation), ne nous accréditez pas et on n’en parle plus. Payez décemment un photographe officiel et n’acceptez pas les autres accréditations. On viendra en tant que public, on fera nos photos au téléphone. Et on en fera bien ce qu’on voudra comme monsieur et madame tout le monde, et puis voilà ! Mais au moins on n’aura pas eu l’impression d’être pris pour des buses.

Le futur de l’industrie musicale
À l’ère de l’immédiateté et du tout numérique dans laquelle on se trouve actuellement, c’est une vraie question qu’il va falloir commencer à se poser. Quelle place veut-on donner aux petits médias et aux photographes non-professionnels dans ce monde de la musique ? Veut-on reconnaître leur utilité dans la découverte, le défrichage, les recos, à l’image de journalistes peut-être non officiels mais passionnés par leur sujet, et leur laisser donc un peu de marge de manœuvre pour le faire de la manière qu’eux jugeront la meilleure ? Ou veut-on aller dans le sens de la masse actuelle, en éliminant tout ce qui n’est pas “rentable”, en faisant de ces photographes des faiseurs de contenu de communication sans jamais les payer ? En gommant toute la vision artistique de chacun, en calibrant ce qui est validé ? En tenant une position incohérente de contrôle exagéré des photographes quand on laisse un public faire ce qu’il veut avec un téléphone ? Veut-on trouver un moyen que tout le monde coexiste dans l’intérêt de la culture et des arts ? Ou favoriser le business et l’image de marque ?
On vous laisse méditer, nous on a déjà choisi notre camp. On continuera comme on peut et surtout un peu comme on veut. Et toujours avec beaucoup de respect pour les artistes, promis.
P.S. : Merci à toutes les salles, tous les festivals, toutes les équipes, tous les artistes qui ne lâchent rien, nous accréditent les yeux fermés parfois, soutiennent notre travail et participent à faire des concerts des vrais moments d’échanges. Et merci à tous les photographes rencontrés pour les échanges, les tips, l’entraide, le soutien. Cœur sur vous tous, on vous aime.

