Marissa Nadler à la Sala Rossa, l’introversion comme refuge
COMPTE RENDU – Un mardi soir à la Sala Rossa pour le concert déconcertant de Marissa Nadler. L’Américaine y présentait son dernier album, “New Radiations”.
Il faut réussir à se motiver en ce mardi soir de semaine à Montréal. En plein février, et avec le retour du froid en prime. Mais c’est pour une bonne cause. Marissa Nadler est en concert à la Sala Rossa ce soir-là, dans le cadre de sa tournée nord-américaine. Son 13e album solo, New Radiations est sorti l’été dernier. Il était temps pour elle de remonter sur scène pour le présenter à son public de fidèles.
Ça faisait longtemps que je voulais voir Marissa Nadler sur scène. À vrai dire, les algorithmes et ma mémoire m’avaient fait oublier cette artiste majeure de la scène folk contemporaine. Elle qui rappelle à un fan demandant “Famous Blue Raincoat” en rappel, que sa fameuse reprise de Leonard Cohen a déjà 20 ans. C’est donc 10 ans après (si j’en crois nos derniers articles) que j’ai la chance d’assister enfin à un concert de l’Américaine, après avoir vu passer l’annonce de son passage à la Sala Rossa. Marissa Nadler est prolifique, et connaît toujours un bon succès d’estime, heureusement pour moi.
À l’abri des regards…
La salle est remplie, mais pas pleine. (Tant mieux pour nous, la Sala est assez sombre, chaude, et la visibilité n’est pas optimale pour une 5.2 pieds comme moi). Le public est mixte, sage, d’une moyenne d’âge de 35 ans et les premiers rangs sont plutôt masculins. Ce qui est assez inhabituel pour être souligné. Pas de décor, pas de jeux de lumières, la soirée sera dépouillée et intime.
Pour une artiste qui a foulé des centaines de scènes et tourné partout dans le monde, la présence de Marissa Nadler sur scène est perturbante. Introvertie et visiblement mal à l’aise, elle semble ne pas vouloir se faire remarquer. C’est pourtant vers elle que tous les yeux sont braqués. Longs cheveux noirs qu’elle replace souvent pour couvrir son visage, grands yeux perçants, rouge à lèvres foncé, longue robe en velours vin et bottes noires. Elle est captivante malgré elle. Et ce malgré son “one man band”, Milky Burgess qui concentre bien des regards, en plus de jouer la basse, la guitare électrique et de chanter les harmonies vocales. (Il est aussi co-réalisateur de plusieurs de ses albums). En plus de tout ça, c’est aussi lui qui conduit entre chaque date de la tournée, car Marissa a peur des ponts, nous confie celle-ci, mi-gênée, mi-amusée.


Il est assez impressionnant ce Milky Burgess. Avec son grand chapeau de cow-boy et ses grandes jambes qui, comme un organiste, tapotent sur des pédales pour lancer les séquences de basse du pied gauche, joue avec sa pédale de pedal steel du pied droit, et chante au lointain, sans jamais couvrir la voix principale. De son côté, Marissa Nadler jette parfois quelques coups d’œil à son pupitre et ses paroles. Elle demande confirmation d’une tonalité, ou doit reprendre “You Called Her Camellia” après que sa voix a légèrement craqué. “C’est de la musique live et nous ne sommes pas des robots” se rassure-t-elle. On la sent très fébrile, comme si c’était la première fois qu’elle montait sur scène. Pourtant, le rendu des chansons interprétées ce soir-là, est très fidèle, très pur, planant, ensorcelant. Son timbre de voix, imbibé de réverb’ est superbement placé et sa diction est exemplaire.
Du neuf et du vieux
“Je veux que les gens qui sont sortis ce soir de semaine, et qui n’ont pas encore écouté le nouvel album, puissent entendre des vieilles chansons” dit Marissa Nadler. Juste avant d’entamer “Drive” (2014), suivie de la belle “All Out of Catastrophes” (2018). Elle y joue son seul solo de guitare de la soirée, peu assurée mais sans fautes. Les yeux tels ceux d’un petit animal voyant s’approcher des feux de voiture alors qu’il tente de traverser la route.
La Sala Rossa croise les bras, ferme les yeux, statique ou se balançant très légèrement. On est enveloppés de l’aura mélancolique de Marissa Nadler. Complètement plongés dans son folk gothique qui réconforte bien plus qu’il ne rend triste. On passe de “Smoke Screen Selene”, “la chanson la plus triste” de son répertoire et son ambiance London fog, à “Bessie, Did You Make It?”. Une “petite chanson fun” sur un couple qui a disparu en 1928 dans un canyon. Pile poil dans la tradition des songwriters dont Marissa descend très directement, entre une Joan Baez et un Leonard Cohen.


Avant le couvre-feu…
Marissa Nadler l’annonce très franchement, dans une de ses prises de parole, qu’elle disait vouloir éviter en début de soirée. Elle ne descendra pas de scène, pour revenir lors du rappel. Trop embarrassant pour elle certainement. On peut la comprendre vu la disposition de la salle. Elle enchaîne “Firecrackers” à “To Be the Moon Kid” et son classique “Your Heart is a Twisted Mind” qui ravit le public.
Finalement il y aura un 2e rappel, non-officiel, joué avant le couvre-feu. Rien de moins que “Sad Satellite”, la dernière chanson de son nouvel album, qu’elle n’a d’ailleurs pas ramené dans ses valises. Elle sait que celui-ci est disponible chez les disquaires, elle préfère donc apporter les anciens. Une fois les derniers applaudissements essoufflés, l’épreuve de Marissa Nadler qui était descendue de la scène sur le côté, et s’était mise dans un coin, tournant le dos au public, est loin d’être terminée. Plus que 25 concerts avant la fin de sa tournée le 12 avril…
