“Maison” : Tant que Coline Rio chantera, nous vivrons et aimerons

CHRONIQUE – Rares sont les albums qui nous affectent autant. “Maison”, le second album de Coline Rio nous a touchés droit au cœur. Nous avons pu lui poser quelques questions.

Une fois n’est pas coutume, nous arrivons après la tempête. Quand après avoir été chahutés, l’apaisement refait surface à la surface. Est-il trop tard pour vous parler de Maison, le deuxième superbe album de Coline Rio ? Peut-être êtes-vous passé à côté ? Peut-être n’aviez-vous pas même lu l’article assez dithyrambique que nous avions écrit au sujet de son premier album ? Sorti en octobre dernier, son nouvel album, Maison, nous a émus dès la première écoute. Remués même. Car Maison est un disque sensible, pure et sincère qui transporte et soulage.

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Un album tout aussi fort

“Je me sens heureuse que cet album existe au monde. Ça a été un soulagement de finir de l’enregistrer. Maintenant qu’il est sorti je n’ai qu’une envie, c’est de le jouer en concert et de trouver des idées originales pour le faire connaître et vivre”, nous dit Coline Rio, actuellement en tournée. Un deuxième album est une étape importante pour un artiste. Une confirmation ou de rupture après un premier disque qui souvent l’a fait connaître et apprécié.

Ce qui nous lie n’a pas été un condensé de mes chansons de jeunesse, mais il a quand même cette saveur de la première fois. On veut dire beaucoup dans un premier album et il y a une fragilité qui est touchante je trouve. L’expérience du deuxième album a été plus ‘encrée’ pour moi. J’ai été plus loin dans la recherche de cohérence entre mes morceaux, dans une histoire à raconter et dans le travail d’arrangement. Je me suis sentie plus affirmée que sur le premier album. Ça semble plutôt logique finalement. Je ne dirais pas qu’il est plus important, c’est différent et tout aussi fort pour moi.”

Aller à l’essentiel

Pour co-réaliser ce second album, Coline Rio a choisi d’arriver directement en studio avec ses maquettes de piano et guitare-voix et de travailler les arrangements avec son complice Stan Neff (Yoa, Aliocha, Hoshi). Assez différemment du premier album où elle s’était présentée avec des arrangements déjà bien avancés. “Cela m’a permis d’aller plus à l’essentiel je crois. Et c’est toujours bien de tenter de nouvelles façons de travailler. Mais je compose et écrit toujours seule.” De “vrais” musiciens se sont également joints au duo pour enregistrer en studio (Raphaël Chassin à la batterie, Martin Gamet à la contrebasse). Un lâcher-prise pour l’artiste qui a, parallèlement, traversé une période difficile, et pendant laquelle ses fondations ont été mises à mal. La Française est donc partie à la recherche de ses piliers, pour rebâtir un socle solide qui rassemblerait tout ce qui est important pour elle, et l’aide à grandir.

Maison est né. Un généreux album de 12 chansons. Écrit de l’hiver à l’été 2024, entre tournée et retraites artistiques aux quatre coins de la France, il aborde de nombreux sujets. La famille (“Grand-Mère”), les remords-regrets (“Sous la peau”), les valeurs et repères, l’identité (“Lettre à soi”). Mais aussi le féminisme/la sororité (La nouvelle lune), l’amour, l’espoir et la reconstruction après la tristesse (Manteau chagrin)… Coline Rio s’y dévoile à cœur ouvert, dans une écriture imagée et poétique qui permet aux auditrices et auditeurs de s’y retrouver aussi. “C’est intimidant et impressionnant mais la poésie est là pour mettre une certaine distance. La musique, les rimes, le choix des mots… Je ne mets pas tout de moi dans mon album. On accède à un petit bout de moi, que je choisis consciemment. Tout est au service de la musique, de l’émotion et du message.” La douleur pourfend ses textes, l’émotion se déploie dans chaque mélodie et chœurs. La mélancolie imprègne ses arrangements, la force et la délicatesse se côtoient dans son chant sans s’annihiler.

Un album en français pour (se) réparer

Son français est manié avec aisance, sans jamais tomber dans l’inaccessible mysticisme d’une langue exigeante que beaucoup d’artistes ont longtemps craint de s’approprier. “J’ai toujours écrit en français, même avant INÜIT. Je me suis re-consacrée à ma passion pour le français après les quatre ans de tournée avec le groupe. Je me sens vraiment bien dans l’écriture en français et je pense que le fait que la chanson française fasse partie de ma vie depuis toujours a peut-être un peu désacralisé son écriture. C’est familier pour moi, et c’est un espace libre et créatif. Mais ça n’enlève pas en effet l’exigence lié à la langue.” 

Maison est un album intime qui détient le pouvoir de réparer. Comme un horcruxe qui, dans Harry Potter, est un fragment immortel de son âme qu’on abandonne dans un objet. “Je dois avouer que quand mon album est sorti, je suis allée dans un grand magasin de musique pour voir s’il y était. En le voyant, j’ai été prise d’une grande émotion. Je n’arrivais pas à le laisser là. J’avais vraiment eu l’impression de voir une partie de moi et de la laisser dans cet espace. Donc pas mal cette idée de l’horcruxe ! Et oui, la musique répare, j’en suis persuadée.” En plus de réparer la compositrice, sa musique a aussi ce pouvoir ambivalent de réparer celles et ceux qui l’écoutent. Et ça fait du bien.

Chérir la naïveté et l’engagement

Le seul duo de l’album, “La gentillesse”, est l’unique chanson co-écrite, “avec la talentueuse Barbara Pravi“. Cette dernière avait déjà contribué à l’enregistrement du a cappella d’ “Hommes”, chanson puissante tirée du premier album de Coline Rio. “Comme elle est belle la gentillesse / On devrait tous la chérir / Lui rendre ses lettres de noblesse” chantent les deux femmes, sur fond de pizz de contrebasse, de légères notes de guitare atmosphérique puis de piano et de cuivres. Un plaisir de retrouver ces deux voix dans une harmonieuse collaboration “naïve et simple”, une belle rencontre selon Coline. “Ami-amant” aborde quant à elle l’idée d’aimer qui on veut, peu importe “le nom, la couleur”. “Nul ne devrait se taire ou se cacher pour aimer / Une âme en aime une autre, rien de plus simple sur Terre” chante Coline.

D’autres chansons sont plus engagées, même si ce terme fait souvent peur aux artistes. Inspirée du livre Women Who Run With the Wolves de Clarissa Pinkola Estés, “Louves” est une chanson bouleversante sur la puissance des femmes, pareilles à une meute de louves sauvages. “Les louves / Elles vivent à fleur du monde / Leurs âmes se confondent”. Un piano-voix sur lequel un orchestre à cordes s’ajoute (enregistré par 26 musiciens à Skopje en Macédoine), un peu de batterie aux balais… Et ce refrain comme un hurlement de loup suivis de couplets plus jazzés portés par un subtil chœur de femmes fredonnant.

“C’est en effet important pour moi de faire de la musique à texte dans le contexte actuel mais pour autant, je pense que toutes les musiques sont importantes et qu’on peut dire beaucoup avec peu de mot. Je fais ce qui m’anime avec engagement car c’est comme cela que je me sens alignée avec moi-même et avec mes convictions profondes”.

Le souffle de la rage

Sur l’album, elle suit “La nouvelle lune”, la chanson-hymne de l’album. Celle aux paroles de ralliement dont le titre de cet article est tiré. “Nous sommes le cœur d’un pays qui se bat, nous sommes une seule et même voix (…) nous sommes le souffle de la rage (…). Tant que nous lutterons, tant que nous aimerons, nous vivrons”. Une chanson fédératrice qui fait monter les larmes, puis regonfle le cœur du courage nécessaire pour affronter les âpretés du quotidien et du monde…

“L’art est politique, oui. Je ne pense pas cependant qu’un artiste soit obligé d’être explicitement politisé et de donner un avis concret sur la société. Mais l’art est politique et qu’on le veuille ou non, nous avons un impact. Je pense que malgré nous, nous sommes porte-parole de notre époque. Nous faisons de la musique pour créer des connexions et faire du lien… La musique nous rassemble. À nous de choisir ce qu’on y met en pleine conscience.”

Rares sont, de nos jours, les LP qu’on écoute en entier, d’une traite, sans se lasser. Ceux dont on aimerait parler sur plusieurs autres feuillets en continuant à questionner et réfléchir avec l’artiste. Ceux avec qui on se sent lié, ceux que l’on va réécouter avec les mêmes frissons, les yeux fermés. Maison en fait partie. N’hésitez pas à vous y réfugier.

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Maison – Coline Rio (Baronesa/Sony Music)
En concert le 17 avril à L’Autre Canal (Nancy) et le 4 juin à la Cigale. Les autres dates sont à retrouver ici.

Crédit photo : Noémi Ottilia Szabo