La Route du Rock été 2026 – un samedi hors norme

LIVE REPORT – La dernière soirée de La Route du Rock était celle que tout le monde attendait. Pour cause : le concert évènement de Fontaines D.C. Beaucoup d’heureux, et beaucoup de déçus. On vous raconte.

Aujourd’hui, on ne nous y reprend plus. On arrive sur site 2h avant le début des concerts, 1h avant l’ouverture des portes. Impossible de manquer quoique ce soit ce soir. La programmation est ahurissante et si hier, on a un peu tourné en rond, ce samedi, on sait qu’on va courir pour ne rien manquer.

On n’a d’ailleurs pas été les seuls à courir. Les premiers entrés aussi ont couru, vite, vers la barrière de la grande scène. Et à voir le nombre incalculable de personnes qui attendaient avant l’ouverture, et les t-shirts arborés, il était facile de savoir pourquoi. Fontaines D.C. La Route du Rock n’a eu que ce nom à la bouche toute la soirée. Il m’est d’avis que cela a éclipsé le reste. Et c’est bien dommage.

De la beauté en ouverture

La soirée a commencé avec le concert de Snuggle. Un duo ici trio danois qui porte excessivement bien son nom. Leur dreampop est super mélodique, et douce comme un oreiller contre lequel se blottir. Le genre de groupe qu’on aurait apprécié voir dans la pénombre d’une salle. La voix d’Andrea Thuesen est joliment soufflée, son médiator calée dans son mi-bas, ses mains souvent dans le dos lorsqu’elle laisse à Vilhelm Tiburtz Strange le soin de gérer toutes les lignes de guitare. La tenue, la posture, la musique… Revoilà les années 1990s, avec leur grunge et leur shoegaze, qui repointent le bout de leur nez. On pense forcément à Hope Sandoval de Mazzy Star et comme on a déjà pu le sentir avec d’autres découvertes, on se dit qu’il est décidément intéressant de voir cette décennie revisitée par les artistes d’aujourd’hui.

Snuggle (c) Morgane Milesi
Snuggle (c) Morgane Milesi

La suite, on l’attendait. Oui, Fontaines D.C. Si vous voulez. Mais ce soir, il y avait aussi Aldous Harding. Il y avait SURTOUT Aldous Harding. Alors disons-le tout de go : elle nous a offert le plus magnifique concert de cette édition. Zéro débat possible. Je n’avais jamais eu la chance de la voir, durant ces pourtant dix dernières années à l’écouter (merci à son ex Marlon Williams d’avoir permis la découverte). Quelle erreur. Mais quel bonheur de la voir arriver là sous ce soleil aveuglant. Elle titube un peu, n’a pas de lunettes de soleil, ne dit pas un mot. Autour de moi, en grande majorité, de jeunes ados/adultes déjà là pour Fontaines D.C. J’entends derrière moi « mais elle est défoncée ! », quand moi je pensais « elle est déjà habitée ». Choc des générations ? Mais je crois qu’à la fin, tout le monde était d’accord.

Aldous Harding (c) Morgane Milesi

La Route du Rock dans le silence

Je ne pense pas qu’il y ait de mot pour décrire le concert d’Aldous Harding. Les silences souvent en disent plus que les mots, et les silences étaient immenses sur ce concert. Un festival entier qui se tait pour écouter. Pour savourer les changements de voix, tour à tour grave, mélancolique ou enfantine. Pour goûter les chœurs, d’une classe et d’une justesse exquises. Pour apprécier le groupe immense et leurs instruments dont cette harpe. Une harpe qu’Aldous Harding écoutera d’ailleurs couchée par terre sur scène lors d’un solo.

Aldous Harding (c) Morgane Milesi
Aldous Harding (c) Morgane Milesi

Mais surtout, le festival s’est tu devant tant de talent, tant d’immensité incarnée dans une artiste dont chaque mouvement de main, chaque menton posé sur la guitare, chaque yeux révulsés étaient scrutés jusqu’à comprendre que ce qui se déroulait là n’était rien d’autre qu’une artiste s’abandonnant pleinement et inconditionnellement à une musique plus grande qu’elle. Alors oui, ce genre de chose n’arrive pas souvent dans une vie. On a tous touché au divin ce soir-là.

Comment s’en remettre ? Comment enchaîner avec Ulrika Spacek ensuite ? On ne sait pas. On n’a pas réussi. On les a vu arriver sur scène, on a entendu quelques morceaux et puis on est parti prendre une pause. On a oublié de filmer notre habituel petite story pour les réseaux. Vraiment, black-out. Désolé. Notre cerveau a lâché la rampe à ce moment-là. On ne pensait qu’à Aldous Harding.

Ulrika Spacek (c) Morgane Milesi

La vraie star de la soirée

Seul Kurt Vile pouvait nous remettre dans les rails. Lui aussi, on l’attendait bien plus que Fontaines D.C. Parce que lui aussi, ça fait plus de 10 ans qu’on l’écoute et qu’on n’avait pas trouvé le moyen de le voir. La question se posait de savoir si notre titre fétiche serait joué ce soir, et si globalement Kurt Vile serait intéressant en live. Parce que cet artiste a quand même tout du geek de guitare, tout en ayant la panoplie complète du slacker qui étire ses titres sur 10 minutes. Eh bien, les réponses ont été oui, oui, OUIIIIII.

Kurt Vile (c) Morgane Milesi

Y a-t-il mec plus cool que Kurt Vile sur cette planète ? Je ne crois pas. Il débarque avec sa longue chevelure et son look d’éternel ado grunge, le sourire aux lèvres. Et il déroule avec une facilité… Il présente son groupe The Violators avec générosité, il dégage ses cheveux, il tourne sur lui-même frénétiquement pour désemmêler son câble, il change de guitare à foison, électrique, folk, douze cordes…

Mais au milieu de tout cela, il nous balance des pépites en toute détente, des riffs de guitare incroyables et des outros à n’en plus pouvoir. C’est succulent. Son americana folk bien plus grand que lo-fi prend vie sous nos yeux. Alors quand il entame son tube « Pretty Pimpin », c’est la fête, forcément. Mais encore plus pour moi quand il chante « Wakin On A Pretty Day », littéralement sa chanson qui accompagne tous mes dimanches matins ensoleillés. J’avais des étoiles plein les yeux, un sourire niais collé au visage, et l’envie d’arborer un t-shirt noté « KV’s been good to me ».

Kurt Vile (c) Morgane Milesi
Kurt Vile (c) Morgane Milesi

Les découvertes de La Route du Rock éclipsées

Notre soirée est faite et si elle s’était arrêtée là, on aurait été satisfait. Mais il y a Fontaines D.C. Sauf qu’avant cela, que faire de Friko ? Ayant très envie de les voir, mais étant bien placée pour Kurt Vile, la question se pose forcément de tenter l’aller-retour, au risque de ne plus jamais pouvoir repasser vers l’avant. Une Route du Rock complète est synonyme de difficulté à avancer, on le sait. Mais on le tente quand même, grâce aux magnifiques rencontres de festival (cœur sur celleux qui se reconnaîtront) qui me permettront de revenir dans les premiers rangs plus tard.

Alors go vers Friko, pour une moitié de concert en forme de claque musicale. Groupe de Chicago, ils sont la définition de l’indie pop comme on n’en fait plus. Ou plutôt, comme on n’en faisait plus après les années 2000. De celle qu’on mettrait dans des films. De celle qu’ont met en bande-son de nos émois, ou en s’imaginant des gestes grandioses dans nos grandes étapes de vie.

Friko (c) Morgane Milesi

Ils en sont à leur deuxième album Something Worth Waiting For, mais quelle maîtrise. Des lumières élégantes aux interactions avec le public, tout est beau. Et la voix de Niko Kapetan est probablement ce qui interpelle le plus. Comme au bord de la rupture parfois, mais toujours d’une honnêteté désarmante, c’est elle qui donne l’impression d’une jeunesse tout juste sortie de l’adolescence. Cette fougue, cette naïveté, cette implication si loin d’être blasée qui manque tant dans certains groupes actuels. Quel dommage d’avoir programmé ce groupe juste avant Fontaines D.C…

Le phénomène Fontaines D.C.

Je suis obligée de changer de scène bien avant la fin de Friko pour avoir une chance de me faufiler à nouveau. La foule est dense, et j’apprendrai plus tard que la jauge a largement dépassée les 12 000 personnes. Rien n’est agréable quand il faut jouer des coudes pour mettre un pied devant l’autre (je n’ose pas imaginer les stands restauration). Mais j’ai la chance d’arriver vers l’avant pour apprécier le concert dans toute son intensité. Par contre, il ne faut pas avoir envie de bouger. Eh oui, cette année sans pass photo (le devenir des petits media face aux grands groupes, la priorité donnée à la galaxie Pigasse forcément, on pourrait en parler des heures), il me faut renouer avec des conditions plus chaotiques. Mais on est prêt à vivre dangereusement pour avoir le droit de critiquer honnêtement ensuite !

Fontaines D.C. (c) Morgane Milesi

Je ne débarque pas tout à fait sereine. Fontaines D.C., j’en ai différents souvenirs de live sur ce même festival. 2019 et leur set sous le soleil de la grande scène, clairement trop grande pour eux à l’époque malgré un Dogrel parfait, avec un Grian pas à l’aise du tout dans son rôle de frontman. 2022 et l’explosion Skinty Fia, la mue complète vers un vrai excellent groupe de live et un Grian assumant enfin sa place. Et puis, depuis il y a eu Romance. Et là… Cet album m’a perdue. Le groupe a pris un virage pop et chansons de stade qui est à des kilomètres de ce que j’aimais chez eux. Des mecs devenus gravures de mode et pro du merchandising agressif de masse. J’ai décroché. La multiplication des t-shirts identiques et les extrémistes de la barrière n’étaient pas là pour me faire changer d’avis.

Un départ comme on les aime

Mais les Irlandais débarquent sur « Boys In A Better Land » et là, retournement de situation. Ils parlent à mon cœur. C’est ce Fontaines D.C. là que j’ai toujours aimé. Foutraque, intense musicalement, la voix de la jeunesse irlandaise avec ce tambourin et cette batterie frénétique. Je suis prête à me laisser cueillir. D’autant plus que l’ambiance commence bien, elle aussi. Ca saute partout. Etrangement, je n’ai pas l’impression que beaucoup de monde autour de moi criera à plein poumons les paroles sur ce titre (« if you’re a rockstar, pornstar, superstar, doesn’t matter what you are, get yourself a good car and get out of here » est probablement le seul enchaînement de paroles gravé à tout jamais dans ma mémoire que je n’ai pas appris à mon adolescence). Je comprendrai plus tard pourquoi : je suis entourée de fans de Romance.

Fontaines D.C. (c) Morgane Milesi

Et c’est là que ça pêche. J’ai vraiment et sincèrement adoré une grande partie du concert. Les lumières, la scéno, les choix de titres de Dogrel (« Hurricane Laughter », « Roy’s Tune », « Big » notamment) et de Skinty Fia (un seul titre de A Hero’s Death a survécu, ce qui appuie mon avis de l’époque sur la faiblesse de cet album). Concernant les nouveaux titres, là aussi, je suis plutôt agréablement surprise par « Six Shot Morning », vrai beau moment de début de rappel (moins convaincue par « Marianne » en revanche). Mon moment préféré reste la venue de Kurt Vile sur « Roman Holiday » mais passons cet évènement (c’est lui la star à plus-value, que voulez-vous). Je ne peux que reconnaître que Fontaines D.C. a gardé cette efficacité et grandeur scéniques vue en 2022, tant dans le son que dans l’image. Et tant mieux.

I love you, I love you mais de loin maintenant

Mais à côté de cela, je persiste et signe concernant Romance. C’est un album que je n’aime pas, et le passage au live me le confirme. C’est sur ses titres que Grian a fait ce que j’aime le moins en concert : arrêter de chanter pour tendre le micro vers le public. Et oui, tous les fans à t-shirts connaissaient évidemment par cœur toutes les paroles. Mais sommes-nous venus pour écouter un public chanter ? Non. Qu’il chante avec le groupe, super. Que le groupe le laisse chanter, c’est un move de groupe de stade, et ce n’est ni ce que j’aime, ni ce que j’attends à La Route du Rock.

Fontaines D.C. (c) Morgane Milesi
Fontaines D.C. (c) Morgane Milesi

Même le moment mignon de la soirée, cette peluche donnée, m’a fait sourire jaune. Tellement révélateur de ce qu’est devenu le groupe mais aussi du step que Grian se refuse encore à passer. Oui, il descend deux marches vers le public. Non, il ne veut toujours pas aller au contact et laisse ce travail à la sécurité. Et ça se comprend hein, attention. Mais mon coco, il est temps de faire ce dernier pas pour correspondre à l’image que tu as à présent.

Au final, je suis contente de les avoir revus et d’avoir profité pleinement de ce concert, même si j’ai perdu tout contrôle de mes mouvements tant la foule était dense. Merci mon 1m80 de m’avoir permis de respirer malgré tout. J’ai vu toute cette foule, ce drapeau de la Palestine, ce signe fdc aux couleurs de l’Irlande et j’ai trouvé cela beau. Mais c’est sans regret que je suivrai d’une oreille distraite la suite de leur chemin. Je ne leur souhaite qu’une chose : de ne pas imploser sous la pression qu’on leur applique.

Fontaines D.C. (c) Morgane Milesi

Clap de fin pour cette Route du Rock

Heureusement, la suite c’est la chenille qui, même si elle a mis du temps à démarrer officiellement, a été incroyable. Toujours au rythme de « Macron, démission », évidemment. Si on n’a pas à nouveau battu un record, je ne comprends pas.

Attention, la soirée n’était pas finie pour autant. Les français (cocorico enfin) de chest. ont eu l’honneur de terminer le festival sur la petite scène. Et de quelle manière ! Ceux qui se sont rencontrés en bossant au Supersonic font du post-punk, mais teinté d’électro. Un résultat en tout cas suffisamment corrosif pour faire de ce concert le concert à pogo de la soirée. Et encore une fois, la poussière a été remuée fort fort fort. Quelques quintes de toux plus tard, je capitule, déçue de ne pas réussir à rester jusqu’au bout, mais sûre de pouvoir retrouver vite ce groupe sur scène pour la sortie de leur album Happy Broken cette année.

chest. (c) Morgane Milesi

Une belle mais étrange édition pour nous se termine. On ne sait pas si le tournant pris par le festival, qui affirme vouloir viser deux soirées complètes l’an prochain, se poursuivra avec ou sans nous, mais pourvu que les musiques rock continuent de vivre aussi follement que sur ces trois jours. Et n’oubliez pas d’aller découvrir des artistes en salle dès que vous le pouvez, c’est toujours plus agréable qu’avec une dizaine de milliers de personnes autour !