Louis-Jean Cormier : « L’amour est le sujet de prédilection d’une bonne chanson »

Des mélodies à tomber, des histoires d’amour qui ne finissent pas très bien et un voile d’engagement politique, Louis-Jean Cormier traverse enfin l’Atlantique avec « Les Grandes Artères », son deuxième remarquable album. Il était temps.

On ne va pas vous mentir, ça fait un petit bout de temps qu’on connaît Louis-Jean Cormier. J’ai encore la liste que Mélissa et Edith du webzine les Méconnus m’avaient rédigée à Montréal, quand je leur avais demandé quels artistes Québécois je devais absolument écouter. Dessus, il y avait Patrick Watson, Marie-Pierre Arthur, Karim Ouellet… Louis-Jean Cormier et Karkwa (son groupe). On était fin octobre 2012. Le brillant Louis-Jean Cormier a depuis sorti deux albums en solo, deux grands succès au Québec. Il était temps de traverser l’Atlantique et de venir partager ses douces mélodies et son extravagante élégance avec les cousins français. Son deuxième album Les Grandes Artères sort pour la première fois en France plus d’un an après sa sortie québécoise. L’occasion pour nous d’enfin le rencontrer et de jaser avec cet incroyable mélomane et grand monsieur de la chanson francophone, dans la canicule parisienne de cette fin de mois d’août.

(c) Emma Shindo
(c) Emma Shindo

Rocknfool : Dans le communiqué de presse, il est écrit que tu es à la conquête de l’Hexagone…
Louis-Jean : Ah ouais ? Et merde…

… tu es quand même une grande vedette au Québec, donc pourquoi la France, et pourquoi maintenant ?
Pourquoi la France ? Parce que j’écris des chansons, et que la plupart des artistes ont ce rêve là de rejoindre le plus grand nombre de gens possible avec leur art. Je côtoie des amis anglophones, dont Patrick Watson ou Arcade Fire, qui finalement font le tour du monde avec leur musique. Donc moi, qu’est-ce qu’il me reste ? Parfois je me pose la question qu’est-ce que ça ferait si je chantais en anglais… mais honnêtement j’aime vraiment trop la langue française, car c’est la langue avec laquelle je suis habile et avec laquelle j’aime jongler. Donc pourquoi ne pas s’essayer en France ? C’est un territoire vaste… peut-être pas vaste parce que pas aussi vaste que le Québec (rires) mais peuplé de plein de gens qui parlent la même langue que moi.

On fait les choses sérieusement, et oui on y croit ! Mais de là à dire « dans 4 ans je fais le Zénith », je ne crois pas !

Et pourquoi défendre Les Grandes Artères en France, et pas Le Treizième Étage ?
Parce que je travaillais très fort au Québec et je n’avais vraiment pas le temps. Mais là je me dis « allons-y », mais allons-y sans trop d’attentes, sans trop d’objectifs clairs… L’idée de la conquête de l’Hexagone c’est pas tout à fait ça…(sourire). Mais oui on fait les choses sérieusement, et oui on y croit ! Mais de là à dire « dans 4 ans je fais le Zénith », je ne crois pas ! Je veux juste travailler fort et bien mais sans vouloir essuyer de déception, de revers, ou de coup d’épée dans l’eau… En fait c’est plutôt en rencontrant les gens, dont le label Yotanka… j’étais même prêt à faire un truc comme les Rolling Stones au Japon, à faire des genres de compilations de mes meilleurs succès (rires). Mais finalement tout le monde était convaincu que Les Grandes Artères serait un bon candidat, et j’étais content de ça, car ce sont aussi mes chansons les plus récentes.

Les Grandes Artères est un album ultra orchestré avec cuivres, cordes, chœurs… et à côté tu as aussi des petites ballades acoustiques… Toi c’est tout ou rien ?
Exactement c’est un peu ça ! Avec le temps… va tout s’en va quoi (sourire). Avec le temps, les gens ont commencé à m’identifier au Québec de cette manière là, avec le mot nuance. Les gens disaient que ce qui identifiait le plus ma musique était « les arrangements escarpés ». Donc oui, c’est vrai que c’est tout ou rien. Mais je crois que j’aime la musique pour son amplitude, peut-être à l’image de la musique classique, j’aime de moins en moins la chanson pop linéaire, ultra compressée, très carrée, compartimentée… J’aime beaucoup l’idée que ça soit libre, et le disque est fait un peu comme ça.

J’étais parti pour faire un disque de rock psychédélique à la Tame Impala…

J’ai trouvé qu’il y avait aussi un côté très onirique dans ton album, très conte contemporain. Est-ce que tu ne te verrais pas comme un troubadour des temps modernes qui chante l’amour et tout ça ?
Des fois je me sens un peu seul dans cette idée de musique organique, alors que beaucoup de mes amis ont fait des disques très années 1980 avec le retour des synthétiseurs etc. Et moi je suis un peu allé à l’inverse. Au Québec il y a eu une grande mouvance à la sortie des Grandes Artères, c’était un gros clin d’œil, un pastiche de tous les hits des années 1980. Et moi je suis arrivé comme ça, avec de la musique plutôt cinématographique, un peu à la Ennio Morricone. Je voulais aller là, je n’étais même pas parti pour faire ça en plus, j’étais parti pour faire un disque de rock psychédélique à la Tame Impala avec des influences de King Crimson et tout ça à l’image de « Saint-Michel » qui reste dans cette mouvance là. Sinon toutes les autres chansons, ont des propos trop personnels, trop intérieurs pour finalement faire ce genre d’esthétique. Je pense que le banjo a voulu sortir du coffre tout seul, puis l’arrivée des cuivres… la direction artistique de ce disque là s’est imposée d’elle même.

Est-ce que l’amour et ses déceptions sont un sujet inépuisable d’inspiration ? Et aussi ce qui fait les plus beaux albums… ?
Si tu veux mon avis, l’amour est probablement le sujet de prédilection d’une bonne chanson. Une chanson intemporelle, une chanson qui va jouer son rôle quand même – cette idée d’être le plus universel possible – car tous les gens passent par l’amour, qu’on le veuille ou non (rires). Donc je trouve que la musique et l’amour, les arts et l’amour se marient toujours très bien. Ceci dit l’amour peut être un fil conducteur pour d’autres idées aussi, on peut avoir une manière de parler de l’amour, ou d’inclure à travers l’amour la vision d’un monde meilleur etc. Mais faudrait pas non plus imposer ce sujet là à toute forme de musique ou à toute chanson. J’aime bien l’engagement social à travers la chanson mais j’aime bien aussi les chansons pour se vider le cœur. Il faut de tout. Mais je pense que les plus grandes chansons qui vont rester en mémoire dans la société en général, et sur la planète Terre, ce sont probablement les chansons d’amour.

Ouais je suis d’accord…
C’est un peu dur à contredire !

Je pense que c’est un disque qui pose beaucoup de questions et qui donne pas beaucoup de réponses.

Dans ta chanson « Le Jour où elle m’a dit je pars », tu as écrit : Ça se répare tu un cœur ? Ça se recule tu le temps ? Ça se recolle tu l’amour ? Vu que ça date de 2015, as-tu eu le temps de trouver les réponses à ces questions ?
Euh… oui ! J’ai trouvé toutes les réponses. À part le temps qui ne se recule pas. On dirait que tout se répare et tout se recolle. Mais oui effectivement – je détourne un peu ta question –, c’est un disque qui est devenu un peu autobiographique, même si je ne me suis pas inspiré que de ma situation, conjugale par exemple, mais plutôt de la situation d’une génération. Je ne sais pas si ça s’est passé comme ça ici chez vous, mais en 2015, la mi-trentaine s’est séparée au complet. Tout le monde s’est séparé, les couples tombaient. Ça donnait des drôles de sortie d’albums : Ariane Moffatt, Marie-Pierre Arthur et moi on a sorti nos disques à trois semaines d’intervalle. C’étaient des disques de rupture amoureuse. C’était très drôle. Donc je pense que c’est un disque qui pose beaucoup de questions et qui donne pas beaucoup de réponses, même si on finit plus sur le côté sombre que le côté joyeux. Ça donne une forme de levier pour avoir envie de recommencer le disque. Le disque est plutôt comme une histoire, j’aime bien dire qu’on fait un 360° autour du cœur, et on ne sait pas trop ce qu’il se passe à la fin, échec ou victoire…

Tu avais dit dans plusieurs interviews que cet album n’était pas autobiographique et là tu me dis que finalement ça l’est un peu, qu’est-ce qui a changé ?
Je me suis dit que ça ne pouvait pas être autobiographique parce que ce n’était pas ce que j’ai vécu. Par après en relisant, en rechantant les chansons pendant les 130 soirs, je me suis rendu compte que si on inversait les deux rôles, que si moi j’étais elle, et elle était moi, ça serait autobiographique. Finalement mon corps a voulu exprimer quelque chose, sans vouloir concrètement le mettre dans le bon ordre. Mais oui j’ai vécu une séparation et finalement c’est presque une grosse recherche psychologique que de relire ces textes là qui sont sortis de façon instinctive… Je n’ai pas fait le tour encore, mais c’est sûr qu’au moment de sortir l’album, j’étais un peu dans la tourmente de la séparation, donc je ne voulais pas non plus le crier sur tous les toits.

Tu parlais du banjo tout à l’heure. Je voue un amour profond à cet instrument, qui est largement sous-estimé et trop stigmatisé. Tu en as mis beaucoup dans ton album, mais tu n’en mets pas sur scène. Pourquoi ?
Premièrement il y une raison technique à ça : c’est vraiment très difficile de faire un bon son de banjo sur scène, c’est un instrument difficile à amplifier. Pourtant c’est un instrument très fort et très puissant. Donc non effectivement je n’en mets pas, car j’avais peur du trop gros clin d’œil à Sufjan Stevens, c’est un homme que j’aime beaucoup, un auto-compositeur qui me nourrit, et lui en fait en spectacle. Il y avait cette raison là. Et je me suis rendu compte après coup que le banjo était sans doute l’instrument de musique le plus sincère, il s’exprime de cette manière là lui, il n’y a pas 10 millions de façons d’entendre un banjo, ça fait toing. C’est peut-être pour ça qu’Ennio Morricone s’en est servi aussi, car ça nous amène vraiment vers une image, c’est très visuel le banjo. Donc je l’ai utilisé à bon escient.

Donc ce n’est pas parce que tu as honte de lui que tu ne le mets pas sur scène…
Non non, même que là quand tu en parles, j’ai presque le goût de le sortir !

Tu as choisi de mettre « Complot d’enfants » de Félix Leclerc sur ton album. C’est quand même un grand manitou de la chanson québécoise. Pourquoi ce choix ? Tu n’avais pas peur de te faire taper sur les doigts en osant reprendre du Félix Leclerc ?
Même si des fois on dit que Vigneau et Leclerc sont des intouchables, ça serait trop triste pour les grandes mélodies qu’ils ont créées de les abandonner comme ça juste parce qu’il ne faut pas les dénaturer… J’ai fait plutôt l’extrême, même un geste qui pourrait paraître nonchalant ou je m’en foutiste un peu, mais j’avais envie de ça. C’était pas prévu d’emblée qu’on la mette sur le disque, plus on avançait plus finalement c’est devenu un disque torturé, sombre, profond, tranquille, plus on s’est dit qu’on pouvait le faire. On aimait tellement la version qu’on s’est dit qu’on allait s’en servir pour peut-être ramener un peu d’énergie, un peu de rythme cardiaque, et ça a joué le rôle. Il y avait une autre raison aussi : avec tout ce qui m’est arrivé dans l’année précédente, j’ai fait beaucoup de télévision, j’ai été coach à La Voix, et j’exprimais toujours cette idée là à tout le monde que la musique c’est très malléable. On peut faire vraiment des choses incroyables avec une vieille chanson, on peut les amener très loin, sans les dénaturer, mais en les tire-bouchonnant un peu. Ça représentait vraiment ce que je voulais dire. Et en plus le sujet de la chanson évoquait les enfants, il y a une chorale qui chante aussi sur « Si tu reviens », je voulais qu’il y ait ce souffle juvénile là, le désir de prendre les rênes de sa vie… c’est une chanson qui parle de fugue mais qui en même temps a un gros gros double sens politique, l’idée que le Québec puisse voler de ses propres ailes, s’enfuir pendant que ses parents dorment.

Des gens m’ont dit : « ça serait le fun de t’entendre chanter tout seul parce que tu es toujours entouré. »

Il y a aussi beaucoup de voix féminines dans ton album, comme si ta voix était magnifiée par des voix à l’octave ou des chœurs qui te poussent. Quand tu écris tu penses déjà à tout ce que tu vas ajouter ?
Non pas vraiment, c’est plutôt le laboratoire du studio qui amène cette affaire là. J’avais une collaboratrice qui s’appelle Adèle Trottier-Rivard avec qui j’avais vraiment beaucoup de plaisir à chanter, et cette voix là colle tellement à la mienne qu’on peut la mettre souvent, elle fait plus que m’accompagner. Ceci dit des gens me disaient : « ça serait le fun de t’entendre chanter tout seul parce que tu es toujours entouré », mais bon… comme je disais, c’est tout ou rien.

Alors on pose souvent cette question là aux Québécois qu’on rencontre. Mais pourquoi les Québécois sont beaucoup plus doués que les Français pour chanter en français ? C’est un fait.
Attends… c’est une grosse phrase ! Je pense que les Québécois sont plus doués, point (sourire). Non c’est pas vrai !

Je le mettrai en titre.
Ouais c’est ça (sourire). Non je pense que l’accent québécois est plus rond, moins carré que l’accent français…

Je croyais qu’il ne fallait pas dire que vous aviez un accent ?!
Bin oui on a accent !

Je me suis fait taper sur les doigts au Québec avec ça ! On me disait que c’était nous les Français qui avions un accent…
Ça c’est une fausse bonne idée de penser ça, parce que l’identité du peuple Québécois réside dans tout ça : dans ses expressions, dans son accent… Et les chanteurs Québécois qui chantent en français international ou les Français de France qui chanteraient avec un accent – ça arrive très peu… mais j’ai de la misère à croire en ce qu’ils me racontent. Je me suis retrouvé dans des endroits où je réalisais des disques pour des chanteurs Québécois plus âgés et il a fallu que je dise à un des chanteurs « chante moi là en Québécois parce que là je ne sais pas en quelle langue tu chantes, mais c’est pas du Québécois ». L’accent ça devient plus une épice, il me semble qu’il y a quelque chose de beau dans l’idée d’entendre des accents différents à travers la musique. Il y a justement quelque chose d’exotique… peut-être que le Français moyen trouve que l’accent Québécois est vraiment un accent de fermier agricole qui parle tout croche, ou peut-être qu’il pense qu’on est Belges…mais ça ne devrait pas être une raison pour se mettre à chanter en français de France.

Donc pour toi c’est juste pour cette raison là ?
Si on revient à ta question je crois qu’il y a deux réponses : premièrement je finis en disant que l’accent plus rond du Québec peut mieux se fondre dans un enrobage plus rock ou alternatif ou anglo-saxon ou c’est comme on veut. Deuxièmement c’est peut-être justement l’emplacement géographique : on est entourés d’anglophones, de musique américaine, folk américain, folk canadien… Et tout se mélange. Comme on est peut-être plus habitués, ou plus bilingues, ou plus habitués à parler en anglais, ce bagage musical là peut peut-être modifier notre façon de chanter aussi. Parce qu’on n’a peut-être pas ce bagage de la Chanson française…

S’engager à travers de son art et comme individu c’est un beau geste, c’est logique, surtout en ces temps de crise et de changements.

Tu es plutôt engagé politiquement. Est-ce que ce n’est pas un peu dangereux de mélanger musique et politique ? [« La Fanfare » parle du Printemps Érable notamment ndlr]
Dangereux non. C’est sûr que ça peut modifier un peu la vision de certaines personnes envers ton art parce que si ces personnes là ne partagent pas du tout ton idéal politique, tes allégeances… Mais je ne pense pas être un chanteur partisan : oui dans ma vie personnelle j’ai eu envie d’aider certains politiciens dernièrement, parce que j’aimais vraiment leur façon de s’exprimer, leurs idées de changement, de révolution… Je pense que les artistes qui ne le font pas sont frileux, peureux, pour rien. Sans vouloir être engagé à 100% dans son art, sans vouloir faire que de la chanson engagée, s’engager à travers de son art et comme individu c’est un beau geste, c’est logique, surtout en ces temps de crise et de changements. Ne pas le faire c’est un peu paresseux. Mais je ne voudrais pas obliger la Chanson à être trop engagée, car j’aime trop les chansons d’amour, les chansons absurdes… il y a de tout dans la chanson, mais l’engagement est important.

Alors j’avais posé cette question aussi à Nathaniel Rateliff, qui est visiblement comme toi, un amateur de whisky. Est-ce que le whisky est pour toi la boisson de tout bon musicien ?
Ouais ça le devient je pense ! C’est étrange, mais c’est pas anodin de voir Father John Misty boire un whisky, Patrick Watson boire du whisky etc. En même temps le whisky il ne faudrait pas trop le coller que aux musiciens, car c’est une grande eau de vie, c’est une des substances les plus addictives au monde il paraît. Donc il y a quelque chose dans le whisky de très excitant. Tu vois hier soir j’étais en train de m’endormir avec le décalage, et on a commencé à boire du whisky et « woh » on est repartis pour 2-3 heures de plus !

Pour finir j’ai vu que tu étais quelqu’un qui avait beaucoup d’humour. Une blague préférée à nous raconter ?
Je suis vraiment un très mauvais conteur de blagues, mais j’aime beaucoup prendre la balle au bond ! Changer les expressions… Ce qui me faire rire quand je suis en France c’est d’essayer de sortir des expressions à la française, genre ta mère à poil dans un champ de b****, ou des trucs comme ça. Mais ça rend pas bien quand c’est raconté (rires) !

Merci à Louis-Jean et aux deux Xavier.

« Les Grandes Artères » de Louis-Jean Cormier, sortie le 26 août 2016 (Yotanka/Pias/Simone Records).
En concert le 13 octobre au MaMA Event (Les Trois Baudets)
http://louisjeancormier.com

Propos recueillis par Emma Shindo (Paris, 24 août 2016)

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