Karim Ouellet : « La joie dans la musique pop, c’est quelque chose qui me dérange »

Karim Ouellet et nous c’est aussi une longue histoire d’amour et de continents. Découvert à Montréal, vu à Paris, et finalement rencontré à Québec, cet artiste québécois nous avait charmés il y a quelques années de ça, avec sa chanson décomplexée, légère et enjouée d’apparence, avec ses jolis textes, souvent pas très gais. Forcément quand on jette un coup d’œil à la programmation du Festival d’été de Québec et que l’on voit que l’artiste québécois s’y produit à l’occasion de la sortie de Trente son troisième album, on n’est pas passé par mille chemins : on voulait (enfin) lui parler. On le rencontre dans sa loge, quelques heures avant son concert sur la scène Loto-Québec, casquette vissée sur la tête, sourire au coin des lèvres, et cœur sur la main.
Karim Ouellet

Rocknfool : Première question, et allons y direct dans le tas : sans amour, pas de musique ?
Karim : Si, il y en aurait de la musique… ça ne serait certainement pas la même, mais il y en aurait de toute façon !

Souvent tes albums parlent d’amour…
Ça va dépendre des albums, le nouveau non… peut-être qu’on l’entend comme ça, pourtant non. J’ai l’impression de parler d’amour dans… (réfléchit) 2-3 chansons… puis parsemé par-ci, par-là. Il n’y a pas autant de chansons d’amour que par le passé, mais j’en ai fait beaucoup en tout.

Trente est ton troisième album. Tu as mis quelques années entre deux. Comment est venue l’inspiration pour tes chansons, sachant que tu as dit que ça ne venait pas de la route.
Pas mal de temps oui… 3 ans et 3 mois ! C’est dur à expliquer… Je me lève un matin, je ressens quelque chose, et j’en fais une chanson. C’est aussi simple que ça. En fait c’est trois phrases, puis le reste se bâtit au fur et à mesure. C’est pas avec une inspiration comme une muse qui plane au-dessus de moi, c’est un mélange de choses, de mélodies et d’images avant tout. Je pars d’un seul sentiment que je mets en poème ensuite. Je ne tiens pas forcément à le transcrire exactement en chanson. Je m’inspire d’un mood que je ressens.

Ça peut être n’importe quel mood ?
Non c’est toujours des trucs tristes un peu… pour les paroles en tout cas (sourire).

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Justement tes textes sont toujours autobiographiques ? Ils partent de toi pour ensuite s’aventurer plus loin ?
Certainement… je pense que oui. Si tu veux, j’suis pas bon pour l’analyse de textes des autres et je ne pratique pas la mienne, fait que des fois j’ai du mal à les décrire dans ces mots là. Est-ce que ce que c’est autobiographique oui et non… parce que non je ne raconte jamais une histoire, je ne dis jamais « il m’est arrivé ceci, il s’est passé cela ». Ça part d’un sentiment qui est le mien… tout dépendant des chansons…

Est-ce qu’écrire est quelque chose de naturel pour toi, est-ce que c’est facile ?
Il n’y a pas de règle générale, ça dépend des moments, ça dépend des chansons : parfois c’est facile, parfois c’est impossible, parfois c’est difficile, parfois c’est extrêmement facile…

C’est très loose !
Pas pour autant, c’est que je l’explique mal… J’aurais du mal t’expliquer exactement ce qu’il se passe quand je travaille et que j’écris parce que je suis tout seul, je suis dans ma bulle, et je ne pense pas à mon processus tu comprends…

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Tu as un univers artistique très fort, onirique, un peu enfantin, avec un côté extravagant. Est-ce que c’est toi ce Karim là, ou est-ce que c’est un personnage ?
C’est un personnage basé sur des éléments réels (rires). C’est un personnage assurément, mais avec un « p » minuscule car je n’arrive pas sur scène comme Matthieu Chedid par exemple, ça c’est un personnage avec un « P » majuscule ! Moi ce n’est pas jusque-là, il y a encore quand même une partie du vrai moi qui est là, mais lorsque j’écris mes chansons je me mets dans la peau du personnage qu’il y a toujours sur mes pochettes d’album : c’est moi mais c’est un dessin, j’ai l’air beaucoup plus jeune et voilà !

C’est comme ça que tu te vois ?
Non c’est une image que j’aime sur une pochette d’album, ce n’est pas une image psychologique de la personne que je suis (sourire). Je me vois pas comme ce personnage là sur l’album, mais je trouve que c’est quelque chose qui représente bien la musique je fais.

Parce que je trouvais justement que tout ton artwork était un peu à l’opposé de tes textes, dans lesquels on a l’impression que tu as vécu 1000 ans…
Voilà c’est ça que je suis pas sûr de comprendre, car pour moi mes textes et ces dessins là vont main dans la main ensemble, mais tout dépend de la façon de le voir ! C’est comme ça que je le vois, et c’est pour ça que j’ai choisi l’artiste qui les a fait depuis le début [Patrick Beaulieu ndlr] parce que j’ai toujours trouvé que ça fonctionnait avec la musique.

Peux-tu me parler un peu de « Trente » qui est le titre éponyme de ton dernier album, et que tu as donc choisi de mettre en avant ? C’est un titre assez tendre et mélancolique, du coup je me demandais ce qu’il représentait pour toi.
Je trouve que « Trente » ça sonne bien, c’est pour ça que je l’ai choisie comme chanson titre, tout simplement ! Je trouvais que c’était la plus à lire sur la pochette de l’album, en plus je l’ai écrite pas longtemps après avoir eu 30 ans : je me suis servi de cet anniversaire là comme prétexte – disons – pour faire une chanson parce que je trouvais que l’image était intéressante, comme de s’asseoir et juste prendre cet anniversaire là comme prétexte. C’est la première phrase de la chanson tout simplement, je ne le répète pas, ça commence par « j’ai eu trente ans en décembre », et ensuite je dis un tas d’autres choses. Ce n’est qu’une introduction mais j’ai choisi ce mot parce que ça donnait un beau titre.

Tu fais un peu concurrence à Adele.
Absolument pas (rires). Je n’ai pas du tout pensé à elle en choisissant ça, tu sais, c’était loin de mes idées !

Alors j’ai lu que tu n’écrirais pas si tu étais quelqu’un de joyeux !?
Je ne crois pas non. J’essayerais d’écrire des chansons, mais je n’arrive pas à faire des chansons joyeuses, de dire comment je me sens bien aujourd’hui, combien il fait beau, et ça ne m’intéresse pas, autant dans la musique que j’écoute, que dans celle que je fais. La joie en musique, dans des chansons un peu pop, c’est quelque chose qui me dérange, j’ai besoin que ça soit un peu plus sombre… Et spontanément c’est comme ça j’écris donc je ne me force même pas. Les chansons musicalement vont être joyeuses parfois…la musique… mais le texte lui même va toujours être un peu du côté sombre de la force.

Musicalement la tristesse donne toujours quelque chose de plus à la chanson.

Pour toi les chansons tristes sont forcément les plus belles ?
Mes chansons préférées, c’est toujours des chansons tristes, je parle dans mes goûts à moi, c’est plus beau. Je cherche un exemple… des fois t’as des chansons qui ont un message ou un thème joyeux mais dans les paroles c’est rendu lourdement… Je pense à « Hallelujah » de Leonard Cohen où le refrain respire l’espoir mais pourtant c’est une chanson très triste, même si le message derrière tout ça c’est que l’espoir est aussi présent que la tristesse. Mais musicalement c’est triste : les violons, la chorale, les accords de guitare qu’il a choisis. Donc musicalement la tristesse donne toujours quelque chose de plus à la chanson.

Est-ce que tu te sers de ta musique comme d’une thérapie personnelle ? Comme d’écrire pour pouvoir tourner la page et se dire que c’est fini…
Non non non, au contraire ! Écrire une chanson sur quelque chose qui me fait de la peine ce n’est pas tourner la page, c’est mettre un verre sur la page, pour ne pas que le vent la fasse tourner. On dirait que ça fige un truc dans le temps. Donc non, ça ne me fait pas tourner la page, mais je n’ai jamais écrit pour me soulager. Au contraire, c’est quand quelque chose de triste m’inspire, que je vais rester dans ce mode triste là le plus longtemps possible pendant que j’écris, pour ça donne justement un résultat qui m’intéresse. Si j’écris quand je suis triste, je vais m’asseoir dans ma tristesse et surfer là-dessus pour que la chanson en gagne. Puis comme je te dis, c’est spontané, ce n’est pas une réflexion que je me fais de mon côté, ça y va comme ça !

Écrire une chanson sur quelque chose qui me fait de la peine ce n’est pas tourner la page, c’est mettre un verre sur la page, pour ne pas que le vent la fasse tourner.

Il y a une part ultra importante de l’intrumentalisation dans ta musique. Nous on t’avait vu notamment à La Loge où tu étais seulement avec deux guitares et c’était tout aussi beau. Toi niveau orchestration c’est tout ou rien ?
C’est parce que le show à La Loge on ne me donnait aucun budget (rires) ! C’est con, mais ce n’est que une question d’argent ! Si La Loge me payait 10000€ je serais venue avec ma chorale, mes deux violons et mes sept musiciens mais ce n’était pas possible, c’est aussi simple que ça !

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Donc comment tu travailles sur toute cette orchestration de tes morceaux : il y a des section de cuivres, des cordes, du xylophone parfois… c’est toi qui écrit tout ça ?
Il y quelques arrangements de mon ami Claude Bégin qui co-réalise avec moi. Moi et Claude on joue de tous les instruments sauf les violons et les trompettes, mais encore là on les fait enregistrer par d’autres gens. Ensuite on les ré-échantillonne et on refait ce qu’on veut avec ça. À 98% on est deux à faire la musique. Je compose seul, le travaille dans mon studio, ensuite j’emmène les chansons chez Claude et on retravaille dessus ensemble.

Et là vous avez toute une batterie d’instruments à votre disposition ?!
Oui et non, c’est grâce à l’ordinateur, il n’y a pas besoin d’une batterie d’instruments pour avoir des bons claviers. Tu n’as pas besoin d’avoir tous les instruments, il suffit d’avoir l’instrument virtuel et ça le fait très bien. Sinon on utilise une batterie, des guitares, une basse, nos voix, violon, trompette… le reste c’est digital.

Comment parviens-tu à transposer tout ça sur scène ?
Là c’est un mélange des deux car on joue sur ce qu’on appelle des séquences, donc il y a des sons qui sont sur la séquence et le reste est joué par les musiciens. C’est exactement comme du rap en fait… nous quand on fait une chanson – on était dans le hip-hop très longtemps moi et Claude – donc on fait ça exactement comme la même technique d’un beat de rap. De l’échantillonnage, des boucles, des layers, sur-layers, sous-layers… et en spectacles des trames, mais mélangées avec du live, comme sur les albums. La technique hip-hop c’est la meilleure du monde !

C’est naturel et spontané de chanter en français.

Tu mélanges parfois l’anglais et le français dans tes textes, mais tu as une forte dominante du français, quelle est ton approche avec la langue ? Car tu sais en France on est pas mal complexés avec ça, alors qu’ici au Québec, vous êtes très chill et c’est toujours bien. 
C’est parce que je n’ai aucun complexe ni réflexions… pour moi c’est naturel et spontané de chanter en français. Ça n’a pas été un choix, je ne me suis jamais dit « est-ce que je vais écrire en français ou bien… ? ». Non, en français, tout simplement.

Est-ce que tu aurais un élément de réponse pour expliquer notre blocage en France avec la langue ?
Je n’ai pas de réponse, mais je dirais – peut-être que je me trompe là – mais c’est un peu le rêve d’être une star dans la tête de beaucoup de gens, le rêve d’avoir du succès… on dirait qu’ils n’ont pas tellement d’exemples de musique pop francophone qui a énormément de succès peut-être ?! À part dans le rap et les trucs très urbains. Est-ce qu’il y a des Français jeunes, qui font de la musique actuelle francophone qui ont beaucoup de succès ? J’enlève les trucs comme Zaho par exemple, je parle un peu plus des trucs très rock, guitares et tout ça, j’ai l’impression qu’il n’y a pas beaucoup d’exemples, et que les gens ont un rêve anglophone… C’est une analyse très vague, car je ne sais pas pourquoi ! (sourire)

La première fois que je t’ai vu c’était à Montréal à l’Astral, la salle était remplie…
Ça fait longtemps ça !

… et ensuite on t’avait revu à La Loge, qui est vraiment une petite salle parisienne. Je me pose réellement la question du : pourquoi ta musique marche autant au Québec, et pas en France ? Ton premier album on n’en a pas entendu parler par exemple… C’est un peu incompréhensible.
Je ne sais pas… C’est une bonne question, mais je n’ai aucune réponse !

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Tu reviens en Europe bientôt ?
D’ici la fin de l’année oui !

Une question que tu as toujours voulu qu’on te pose en interview, mais qu’on ne t’a jamais posée ?
Nan ! On m’a un peu tout posé là… (sourire) je ne sais plus combien de centaines j’en ai fait. J’en vois des questions qu’on ne m’a jamais posées, mais ce ne sont pas des questions intéressantes. T’sais on ne m’a jamais demandé le prénom de mon premier chien, mais ça n’a aucune importance ! Puis je ne vois pas une question de génie, qu’on devrait me poser… (réfléchit)… Non, je ne vois pas, désolé (rires).

Propos recueillis par Emma Shindo (7 juillet 2016 à Québec).

Merci à Karim et à Julie.

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