Great Lake Swimmers : “Ça serait trop tentant de faire un album de rock”

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Si l’on m’avait dit il y a 10 ans que j’aurais la chance d’interviewer Great Lake Swimmers j’aurais ri au nez de cette personne, de mes grands airs d’ado’ rebelle. Finalement le miracle s’est accompli il y a quelques semaines, lors du retour du groupe indie-folk canadien à Paris, en petite formation acoustique pour la sortie d’un nouvel EP, quelques mois après celle de A Forest of Arms, leur sixième album. Rendez-vous sur la terrasse du Petit Bain, un après-midi ensoleillé. Mon anglais a lui aussi décidé de partir se bronzer la pilule à des kilomètres de là. Un café renversé (la faute au vent) et mes plus plates excuses plus tard, je me retrouve en tête-à-tête avec Tony Dekker, leader et frontman du groupe, extraordinaire personne d’une gentillesse et d’une douceur inouïes.

Tony Dekker (c) Emma Shindo
Tony Dekker (c) Emma Shindo

Rocknfool : Tu joues parfois en solo, mais tu as dit que tu étais pourtant très heureux du travail collectif réalisé par le groupe sur votre dernier album A Forest of Arms, notamment au niveau des percussions, plus présentes que précédemment. Vrai ou faux, plus on est de fous, plus on rit ?
Tony : Pas toujours vrai. Il a quelques années de ça, j’ai sorti Prayer of the Woods, un album solo, et j’ai senti que ces chansons là n’avaient pas besoin de plus, et qu’une guitare et quelques accessoires par-ci par-là étaient suffisant. Sur cette tournée par exemple, on reprend certaines de nos plus anciennes chansons, et on a décidé de partir en petite formation de trois musiciens, banjo-guitare, basse, et guitare. Donc non, “plus on est de fous” n’est pas valable dans tous les cas, parfois c’est bien aussi d’être en retenue, et de ne pas trop en faire.

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Vrai ou faux : les compositeurs-interprètes de folk sont par définition des personnes dépressives ?
Ça, je ne sais pas ! (rires). Je ne crois pas que ça doit être le cas. Je ne pense pas que tu doives toujours broyer du noir et être triste pour être capable d’écrire de bonnes chansons. Les chanson tristes sont un peu plus facile à écrire pour moi, car ce sont celles que j’arrive le mieux à interpréter, je ne sais pas pourquoi. Parfois c’est au plus profond de ton être, parfois tu arrives à ressentir une vraie connexion quand tu es sur scène, et tu peux aller au-delà de ça. Quand les chansons sont plus joyeuses, plus légères, c’est peut-être plus pour divertir ? Nos chansons sont aussi là pour faire réfléchir, on espère que notre musique ne laisse pas indifférent.

Tu as dit dans une interview que vous aviez résisté à l’idée de faire un album rock. Vrai ou faux : c’est toujours tentant pour un groupe indie folk ou acoustique de se tourner vers l’électrique à un moment donné dans sa carrière ?
C’est vrai. Pour moi, ça serait trop facile. On a essayé, je crois, de faire de l’acoustique, plus calme, plus intime, et je trouve que c’est ça le vrai challenge, plutôt que de tourner nos amplis à fond. Cela dit, j’adore ce genre de musique, le rock et toute l’énergie qui s’en dégage, et on peut tout autant s’y retrouver spirituellement que dans n’importe quelle musique folk. Mais pour moi, le vrai challenge est de créer une musique douce, ça demande plus d’effort et c’est plus difficile. Ça serait juste trop tentant de faire un album de rock.

Le banjo, le violon et la contrebasse sont l’ingrédient secret pour un son très plein et authentique. Mais ces instruments ne sont pas vraiment faits pour la scène. Vrai ou faux ?
C’est vrai en quelque sorte. En fait, ça prend juste plus de préparation pour obtenir un bon son avec nos instruments acoustiques via les amplis. On pourrait tout aussi bien être un quatuor à cordes ! C’est juste que pour un groupe comme nous, les clubs ne sont pas vraiment fait pour de la musique acoustique, jouée “dans l’air”. J’adore quand on a l’opportunité de le faire de cette façon… Ça peut aussi bien marcher, mais ce n’est certainement pas aussi beau que lorsque l’on joue dans une petite salle, en face d’un public peu nombreux. Car pour moi, nos instruments sont faits pour cette configuration là. On essaye de faire en sorte que ça marche en se branchant, et on peut aussi bien jouer avec ou sans amplification.

Vrai ou faux : les songwriters n’ont pas de vacances et pas de vraie vie car ils doivent constamment écrire musique et textes ?
(sourire) J’en parlais il y a peu de temps sur cette tournée ! On parlait des personnes qui ont un travail régulier. Elles se lèvent, vont au travail, et quand elles rentrent chez elles le soir, leur journée de travail est terminée, et elles peuvent se relaxer… Pour les musiciens, et tout particulièrement les songwriters, on est toujours en train de travailler et de penser aux choses à venir. Tu ne peux pas rentrer chez toi et tout remettre à demain. En tout cas, en ce qui me concerne, je ne crois pas que j’ai ce genre de relation avec mon travail, mon cerveau est toujours en ébullition. Je suis constamment en train de réfléchir et travailler d’une certaine façon, j’ai l’impression que j’ai toujours à faire, que ce soit écrire des chansons, essayer de m’occuper au mieux des réseaux sociaux (rires), gérer notre relation avec le label, avec le groupe, tourner… Mais je suis heureux, j’aime ce que je fais et je ne le prends pas pour acquis. C’est un honneur de vivre de sa musique, c’est certain ! Je me sens chanceux d’avoir ce genre de vie créative, et de pouvoir la partager. Il faut aussi être capable de faire la part des choses quand tu voyages autant : faire une tournée c’est génial, mais tu le paies en étant loin de chez toi, éloigné de tes proches et de ta famille… C’est un éternel numéro d’équilibriste, fait de hauts et de bas. Il faut juste apprécier le voyage [ride] je crois…

Vrai ou faux : la mélancolie et la tristesse sont des thèmes bien plus faciles à traiter.
En tant qu’artistes, on est tiré vers les extrêmes. Dans un sens c’est plus facile d’écrire des textes traitant de la tristesse, de cœur brisé, de chagrin et toutes ces émotions extrêmes. Ça peut être très profonds comme émotions. Je ne dirais pas que c’est plus “facile”, mais sans doute plus puissant, plus percutant, plus prenant.

La nature est une source intarissable d’inspiration, encore plus quand on est Canadien. Vrai ou faux ?
Je pense que oui, d’une certaine manière (sourire). En tant que Canadiens, nous avons peut-être cette espèce de lien particulier avec nos paysages, avec notre environnement. Impossible de ne pas en être conscients. Nous avons toute une histoire qui nous lie à la nature, notamment avec les saisons… afin de survivre je crois. Nous avons de telles étendues de terre, si vastes, c’est quelque chose qui forcément nous impressionne, qu’on le veuille ou non. Certains d’entre nous sont juste plus connectés, se sentent plus concernés. En tout cas en ce qui me concerne, je trouve dans la nature une inspiration sans fin, on apprend beaucoup sur soi, sur notre place dans la société, dans nos cultures, dans notre relation aux autres et à la Terre…

Donc vrai ou faux, les Canadiens sont naturellement engagés pour la protection de leur nature, de la faune et la flore ?
Il y a une sorte de combat qui s’est engagé à ce propos, pas juste au Canada, mais partout sur la planète. Particulièrement en Amérique du nord, entre ceux qui s’engagent pour défendre nos derniers grands espaces naturels, et les grandes entreprises à la motivation débordante, qui veulent en tirer profit. Il y a beaucoup de pression et d’argent derrière tout ça. Les véritables étendues sauvages et réels écosystèmes sauvages, ceux qui n’ont pas de barrières autour pour les protéger, sont les types d’endroits que nous devons protéger. Beaucoup de personnes vivent encore sur ces terres au Canada, des habitants qui s’y sont installés depuis des milliers d’années. Ces personnes n’ont pas baissé les bras, et continuent à se battre et défendre leur territoire, en subissant la pression croissante de grandes compagnies de gaz par exemple, qui souhaitent faire passer un pipeline sur leurs terres. Et traditionnellement, le pouvoir n’est pas du côté des personnes qui sont dans leur bon droit. Nous vivons une période critique et décisive, nous pourrions tout perdre. Je ne dirais donc pas que le Canada se débrouille mieux que d’autres pays, car de nombreuses personnes à travers le monde se battent justement pour cette bonne cause. J’aimerais simplement que nous fassions plus. J’aimerais pouvoir en faire plus.

https://youtu.be/CVv8FGjky9o

Vrai ou faux : les groupes canadiens sont progressivement en train de conquérir le monde ?
(rires). Alors, je ne sais pas pour ça ! C’est déjà bien d’être reconnu pour ce que l’on fait, mais c’est peut-être juste réussir à se faire remarquer par sa créativité musicale. Ces 10-20 dernières années, le Canada a réussi à se démarquer créativement grâce à toutes sortes de styles musicaux, pas seulement de indie-folk… Notamment à Toronto où règne une telle diversité de musique, le hip-hop par exemple. Je reconnais que c’est plutôt éloigné de mon univers, mais c’est ce qui contribue à rendre Toronto hétérogène. Mais conquérir le monde, je ne sais pas encore !

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Un groupe de Toronto que tu peux nous conseiller ?
J’aime beaucoup The Burning Hell qui doivent être en tournée européenne en ce moment d’ailleurs ! C’est un de mes groupes préférés. Ariel et Mathias, deux membres de ce groupe ont sorti un album de duo qui s’appelle Don’t believe the hyperreal. Et c’est probablement mon disque préféré actuellement, il est génial.

Propos recueillis par Emma Shindo.

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