Cléa Vincent : « Le live c’est comme une machine à laver »

INTERVIEW – Rocknfool a rencontré la pétillante Cléa Vincent dans un café parisien. Au programme, un EP surprise, de la musique brésilienne et du féminisme. 

Ça fait un bon moment que les mélodies pop de la tout aussi pop Cléa Vincent résonnent dans nos oreilles. Cléa Vincent, on l’avait croisée l’année dernière au Café de la Danse puis au Madame Arthur. Elle nous avait offert deux shows très différents : l’un en groupe totalement disco, l’autre en duo plus électro. Disco, pop, électro, mais aussi jazz, bossa, chanson, Cléa Vincent est multi-facettes. On l’a rencontrée quelques jours avant la sortie de son EP surprise, Tropi-Cléa, et de son concert affichant complet à la Gaîté Lyrique. Elle nous dit tout.

Rocknfool : Tropi-Cléa, un EP surprise sort le 22 avril ?
Cléa : Oui c’est une petite collection de titres que je mettais de côté parce qu’ils avaient une forme plus tropicale dans leur composition et leur harmonie. Quand il y a eu 5 titres je me suis dit que c’était le moment de faire une petite sortie cohérente. On l’a enregistré en deux jours seulement, à six musiciens : mes musiciens habituels (Raphael Léger à la batterie, Raphael Tyss au clavier, Baptiste Dosdat à la basse et moi au clavier et à la voix) et on a ajouté pour l’occasion un percussionniste et un saxophoniste. J’ai écrit les arrangements sauf ceux des cuivres qui sont de Raphael Tyss. C’était vraiment l’EP du plaisir, on a adoré retourner en studio, c’était simple, un format pop standard. J’adore travailler dans l’urgence. En 10 jours c’était mixé et masterisé. Ça va être une série limitée uniquement en vinyle, il n’y aura pas de numérique avant juin je pense, c’est vraiment une exclusivité.

Tropi-Cléa

Pourquoi la musique tropicale ? Tu as des affinités particulières avec le Brésil ?
J’ai eu un prof de piano, Philippe Baden Powell, le fils du guitariste brésilien hyper talentueux Baden Powell, qui par chance enseigne à la petite École Arpège à Paris. C’est une école de musique associative qui est dirigée par un super saxophoniste qui s’appelle Michel Goldberg. Ce sont des cours accessibles à tous, à des prix raisonnables, avec des profs de malade. Et donc Baden Powell m’avait sensibilisée à la bossa, à la musique brésilienne, j’ai découvert Caetano Veloso, Jorge Ben, João Gilberto, Seu Jorge : une scène brésilienne extraordinaire. Ce sont tellement des demi-dieux que je ne peux pas dire qu’ils m’ont « influencée ». Mais Baden Powell m’a montré les patterns de bossa au clavier, ça m’a forcément inspirée pour l’écriture.

« Quand je fais du jazz et que je compose ça reste toujours hyper pop. »

C’est donc une façon d’écrire et de composer totalement différente de ce que tu fais en parallèle, notamment pour l’album Retiens mon désir (octobre 2016) ?
C’est assez différent parce que sur Retiens mon désir j’utilise surtout une rythmique au clavier plutôt pop, disco, binaire à 120 bpm, un truc assez classique dance. Alors que là c’est plus chaloupé, mais malgré tout, ça reste très pop parce que les chansons sont dans un format qui ressemble beaucoup à celui de l’album : couplet-refrain-couplet-refrain-pont-refrain (elle rit). Je suis incapable de sortir des sentiers de ce format hyper pop. Même quand je fais du jazz et que je compose c’est toujours hyper pop. Ce qu’il y a en jazz et qu’il n’y a pas du tout en pop c’est l’improvisation. J’adore.

Tu improvises sur scène ?
Très franchement, non. C’est quand même relativement écrit. Raphael Léger a, pendant un moment, beaucoup dirigé les arrangements et aussi fait la direction musicale en live ; ses arrangements sont supers donc on les respecte. Ça ne laisse pas tellement de place à l’improvisation, sauf le solo de saxophone dans « Château perdu » qui est un solo complètement libre, et sur Tropi-Cléa il y a quelques moments d’impro.

Cléa Vincent
Cléa Vincent au Madame Arthur © Emma Shindo

Je t’ai vue au Madame Arthur pour le MaMA, dans une formation réduite.
J’avais kiffé, c’était en duo, tout petit, complètement à l’arrache. Ça nous avait bien porté chance parce qu’il y avait quelques programmateurs qui étaient venus. Je pense qu’ils s’étaient dit « ok le son est dégueu, l’endroit n’est pas vraiment fait pour ce type de musique », mais on s’était bien défendu. Je me rends compte que les professionnels de la musique sont sensibles surtout, et avant tout à l’ambiance qu’il y a dans le public. Tu peux faire un concert avec un son de ouf, avoir joué comme une déesse, si il y a 10 personnes et qu’ils ont l’air de se faire chier… Là c’était l’inverse parce qu’on a probablement mal joué, on ne s’entendait pas bien mais c’était plein et il y avait une super ambiance.

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Cléa Vincent
Cléa Vincent © Jeanne Cochin

Comment tu passes du studio à la scène ?
On part d’un premier postulat : on ne veut surtout pas qu’il y a des bandes ou du play-back sur scène. Je trouve que ça n’a aucun intérêt. Je préfère soit écouter un concert soit écouter un disque, mais je n’aime pas du tout cet espèce d’entre-deux où l’on joue par-dessus des bandes. En plus, ça fausse complètement la notion de live, et les musiciens se retrouvent enfermés dans un tempo. Donc on privilégie le « pas de bande sur scène » et ce qui est vraiment cool c’est qu’il faut inventer une façon de jouer les morceaux parce que forcément en studio il y a plein de pistes et là tout à coup on est quatre.

Il faut être multi-instrumentiste alors ?
Pour le concert à la Gaîté Lyrique et notamment pour jouer les morceaux de Tropi-Cléa, on a dû inventer des astuces parce qu’à des moments Raphael Tyss joue la trompette et il ne peut plus jouer les claviers. Donc je récupère ses parties de clavier que je joue sur le mien, qui est relié au sien par des câbles. Il y a plein de petits moments de prouesses techniques qui n’amusent que nous. Généralement on fait en fonction de ce qu’on sait jouer. Parfois on a des cuivres en guest. Les garçons font beaucoup de chœurs et ça donne une certaine dimension au live.

« Le live c’est comme une machine à laver. »

Ce qui est cool aussi dans le tout live c’est qu’il y a une vraie évolution. Au début du set on arrive un peu timide et petit à petit on se détend. C’est comme une petite machine à laver, au début c’est tranquille et à la fin blblblblbll (elle imite la machine à laver en pleine puissance ndlr). On ne ressent pas du tout le même truc avec les bandes, avec les bandes c’est direct à fond.

Tu vas jouer au Festival Causette en juin à Bordeaux ?
Oui je suis trop contente ! J’adore ce magazine. C’est très très féministe et d’une grande qualité. Non seulement le contenu est intéressant mais aussi la maquette est géniale, les couvertures, tout.

« Je ne cherche pas à attirer l’œil sur moi mais plutôt l’oreille sur ma musique. »

Tu ne cherches pas à être une femme sexualisée sur scène, c’est ton côté féministe ?
Ça m’agace pas mal, je n’aime pas trop le concept de femme-objet. Ça se sent assez vite quand une chanteuse est utilisée pour son physique. C’est assez triste d’ailleurs, mais généralement ça ne dure pas très longtemps. J’ai du mal à croire qu’on puisse construire une carrière musicale sur son physique ou son sex appeal à moins d’être très très bien entouré. Je ne cherche pas particulièrement à être dans un rapport de sensualité.

C’est quoi être une femme sur le devant de la scène ?
Mon grand challenge en tant que femme, c’est de progresser sans cesse sur mon instrument et ma voix. Ce n’est pas seulement une question de technique. Une technique du chant ne suffit pas pour bien chanter, il y a toute une recherche intérieure de ressenti profond. Après, oui, je mets des petits shorts très courts parce que j’aime bien et que je suis hyper à l’aise pour bouger. Ma mère m’habillait comme ça déjà étant enfant. Je ne cherche pas à attirer l’œil sur moi mais plutôt l’oreille sur ma musique.

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Ça fait longtemps que tu collabores avec Michelle Blades ?
Depuis le début. Tout a commencé à bien aller pour moi quand j’ai rencontré Michelle. Ça correspond au moment où j’ai signé sur le label indépendant Midnight Special Records. Victor Peynichou, le directeur hyper à l’écoute, m’a fait rencontrer Michelle qui a commencé à me faire des photos et des clips où je me sentais vraiment moi-même. Elle ne cherchait pas à transcrire la femme parfaite mais… moi. J’ai trouvé ça assez osé de se montrer sous toutes ses formes, le matin pas coiffé par exemple. Par ailleurs elle est aussi chanteuse-musicienne et je suis fan. On a un rapport un peu comme deux sœurs, je pense qu’on s’est beaucoup apporté mutuellement. En tout cas à moi, elle m’a beaucoup apporté. Elle est vraiment douée dans ce côté « acceptation de soi-même », qui est la base pour réussir dans le bonheur. Quelqu’un qui s’accepte comme il est, il est tout de suite plus séduisant.

shot a lil something special with @cleavincent today

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J’aime beaucoup le titre « Achète-le-moi », quelle est son histoire ?
Parfois tu écris des chansons et tu trouves que ça sonne bien mais tu n’arrives pas à expliquer pourquoi t’as sorti ce truc-là. Récemment j’ai compris le sens profond de « Achète-le-moi ». J’ai fait une tournée au Venezuela et j’ai joué cette chanson. Ils sont en période de crise économique épouvantable et leur pouvoir d’achat a chuté sévèrement. Et donc ils ne peuvent plus acheter grand-chose. Et me voilà chantant « achète-le-moi, achète-le-moi », alors que le pays est en difficulté. Je me sentais un peu mal à l’aise. Ce que j’ai trouvé à dire comme pirouette pour les mettre à l’aise avec le sujet c’est qu’on peut tout acheter dans la vie, sauf l’amour. Et ils ont été hyper sensibles à ça. Et donc voilà, cette chanson parle d’une fille qui réclame beaucoup de choses matérielles, alors qu’en fait ce dont elle a besoin, c’est d’amour.

Est-ce que parfois tu rêves de ton boulot ?
À fond ! Les rêves récurrents que je fais, c’est que je dois faire un concert et jouer d’un clavier mais je ne comprends pas comment le faire fonctionner. C’est un rêve que j’ai dû faire au moins 10 ou 20 fois. Je rêve aussi que je dois faire un concert mais que je ne connais absolument pas le répertoire. Et j’ai aussi fait un cauchemar pour la Gaîté Lyrique : je ne trouvais jamais l’entrée de la scène.

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Propos recueillis le 10 avril 2017 par Jeanne Cochin.

Merci à Cléa et Erwan Jule.

 

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