« La Science du cœur » : Pierre Lapointe l’anthropologue des sentiments

CHRONIQUE – Quand Pierre Lapointe sort « La Science du cœur » son nouvel album, il est de notre devoir d’en parler. D’autant plus quand il est franchement réussi.

Parler d’un artiste qu’on admire n’est pas quelque chose d’aisé. Parler d’un homme qui s’est avéré drôle et extrêmement sympathique, encore moins. Alors imagine-toi combien il m’est difficile de chroniquer objectivement et sans démesure La Science du cœur, le nouvel album de monsieur Pierre Lapointe.

Depuis son aparté piano-voix de Paris tristesse Pierre Lapointe s’était fait plutôt discret. Le Québécois préparait depuis un certain temps un nouvel album, dont la création est partie de la chanson qui donnera son titre au disque, « La Science du cœur ». Celle qui cristallise l’album, la colonne vertébrale de ces onze pistes. « C’était un bel élément de départ pour commencer à réfléchir. L’amour c’est le thème le plus vieux de l’histoire de l’humanité, qui va être encore chanté dans 3 millions d’années. C’est le sentiment les plus prenant que l’humain peut ressentir… C’était prendre ce thème-là, l’actualiser puis trouver de nouveaux angles modernes » nous expliquera-t-il. L’amour, toujours l’amour, et l’amour sous toutes ses formes. Et ses dysfonctionnements.

Pour ce nouvel album, Pierre Lapointe a travaillé conjointement avec David-François Moreau, compositeur français de musique de film. Les deux hommes se sont rencontrés à la suite d’un spectacle de Paris tristesse et se sont très vite découverts des affinités musicales communes. Dans cette logique, La Science du cœur est plutôt fournie instrumentalement parlant. Cet album se place clairement dans la continuité d’un Punkt ou d’un Les Callas. Du sérieux, quelques folies et un peu de kitsch, toujours. Pierre Lapointe quant à lui préfère parler de disque « chargé » : « J’ai toujours fait des disques très orchestraux et très arrangés comme ça se faisait à une époque. Pour moi, La Science du cœur s’inscrit vraiment dans cette démarche-là » précise-t-il.

De la chanson française orchestrale et contemporaine

Pour ce nouvel exercice, Pierre Lapointe s’est donc adjoint les lyriques services de l’ensemble de cordes de l’Orchestre symphonique de Montréal, « dans le but de faire un lien entre la musique contemporaine et la musique orchestrale dans la tradition de la chanson française. » Des titres comme « Alphabet » ou « Mon prince charmant » laissent donc la part belle à un lyrisme classique apporté par des instruments qu’on a peu l’habitude d’entendre sur des albums de variété française, ou du moins sur des albums de variété française actuelle. En plus des cordes, Pierre Lapointe ouvre grand les bras à d’autres instruments : saxophone, vibraphone, flûte traversière… Sur « Un cœur », Pierre Lapointe fait aussi parler son inspiration minimaliste et percussive Reichienne avec un marimba qui joue une pulsation cardiaque de fond plutôt angoissante.

Le Québécois n’en n’oublie pas pour autant les ballades au piano, une de ses grandes spécialités (« Le retour d’un amour »). « Je trouvais ça un peu difficile de finir avec ‘Un cœur’. Physiquement, psychologiquement… donc on a fini avec ‘Une lettre’, et on a décidé de la laisser piano-voix parce qu’on sait qu’un chœur d’humains qui chante un truc émouvant ça donne envie de pleurer. Si à la fin les gens n’ont pas encore pleuré, avec cette chanson-là, ils vont pleurer. » Pourtant, le piano-voix que l’on trouve le plus fort émotionnellement sur La Science du cœur est bien « Qu’il est honteux d’être humain », la deuxième chanson de l’album, qui telle la mythique « Je déteste ma vie », te touche au plus profond de ton être avec son texte poignant et fort. Une autre des grandes spécialités de Pierre Lapointe, ce parolier exceptionnel.

L’amour, sous toutes ses formes

« Je parle de moi, mais il y a de la romance, du fantasme. J’accepte qu’il y ait une zone de mystère autour de moi, que les gens ne sachent pas vraiment si je parle de moi ou de quelqu’un d’autre, ou si je m’adresse à une personne. C’est pour ça que je ne dis pas ce qui est vrai ou faux, car j’aime bien laisser l’ambiguïté flotter » avoue Pierre Lapointe. Dans La Science du cœur, l’artiste nous offre donc 11 « mini pièces de théâtre » dans lesquelles il endosse différents rôles. Celui d’un égocentrique dans « Sais-tu vraiment qui tu es », ou celui d’un petit-fils/petite-fille qui repense à l’amour de sa grand-mère dans « La Science du cœur » par exemple. Néanmoins, impossible de différencier intégralement Pierre Lapointe de ses personnages. « Il y a de moi partout car tu ne peux pas dissocier l’artiste de son œuvre. Ça ne se peut pas, car on parle toujours de ce qu’on ressent » convient-il, « ma vie est trop plate pour être juste chantée telle quelle, je ne suis pas plus extraordinaire qu’un autre » insiste-t-il, avec sérieux.

Pour savourer La Science du cœur, Pierre Lapointe nous encourage à écouter sans interruption ces 37 minutes de musique, d’un trait. Sans qu’il ne s’agisse d’un album-concept, « il y a une construction, chaque chanson est placée-là pour mettre en valeur celle qui vient de passer et la prochaine ». C’est d’ailleurs ce que conseille le livret accompagnant chaque disque. Ne pas se laisser distraire, pour réussir à se laisser porter par ce voyage sentimental érudit. Une épopée anthropologique à retrouver sur scène sous deux formes distinctes : « les gens qui veulent entendre le disque vont devoir attendre que je fasse le show avec l’orchestre symphonique, car mon show de tournée va être complètement autre chose. Ce qui sera mis en valeur c’est le chansonnier et l’interprète, un peu comme Léo Ferré qui avaient des albums hyper orchestrés et arrivait tout seul à l’Olympia avec son pianiste ». De quoi nous combler.

► La Science du cœur, sortie le 6 octobre 2017 (Columbia/Audiogram). En concert le 4 décembre 2016 au Toboggan de Lyon, le 14 et 15 décembre au Théâtre Corona de Montréal, le 11 janvier à la Salle André-Mathieu de Laval et 13 et 14 février 2017 à la Cigale à Paris.

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