Albin Lee Meldau : « La musique est un business »

INTERVIEW – Rencontre sans langue de bois avec le phénoménal bluesman suédois, Albin Lee Meldau.

Albin Lee Meldau est ce qu’on appelle plus communément un ovni. Une pépite musicale comme on en a rarement vue passer. Le songwriter Suédois qui s’est fait connaître grâce à la magie du streaming, sortira son premier album dans quelques mois. En attendant, on le retrouve en terrasse de l’Espace B, cigarette aux lèvres, quelques heures avant son concert. On lui pose des questions qui nous tracassent, on veut des réponses sur la suite. On découvre un personnage attachant. Un artiste, un vrai de vrai.

Rocknfool – La tournée c’est quelque chose d’assez nouveau pour toi, comment ça se passe ?
Albin – Des hauts et des bas, des bas et des hauts ! J’essaie de ne pas le prendre trop à cœur : c’est ma vie, c’est mon ambition et mon objectif, mais c’est aussi juste une existence comme une autre. La musique n’est pas une compétition, mais la vie est un combat. Je travaille dur sur ma musique et mes histoires, et devoir toujours y repenser c’est dur. Mes chansons sont mon journal intime, donc imagine si tu devais relire ton journal intime chaque jour !? C’est super, mais aussi douloureux en même temps. Il y a beaucoup d’introspection partout (rires). Rêver n’est qu’une illusion. L’herbe n’est jamais assez verte ! La vie c’est la vie, et ça, c’est la mienne, je ne peux pas me plaindre, c’est génial.

Je pensais qu’après la sortie de ton premier EP, tu allais sortir un album. Finalement tu as sorti un deuxième EP. Pourquoi ce choix ?
Mon travail ne marche pas comme ça ! Si ça ne tenait qu’à moi, je sortirais un album chaque semaine ! Ce n’est pas de ma faute, ce n’est pas de mon ressort (rires).

« Si ça ne tenait qu’à moi je ne ferais que des albums, tout le temps »

Donc si tu avais pu, tu l’aurais fait.
En effet. Mais la musique est un business, il n’y a pas que moi derrière le volant. Je n’ai pas de pouvoir sur tout ce qui est marketing et tous ces trucs-là dont j’ai besoin, mais qui prennent du temps. Enfin j’ai du pouvoir, mais pas sur ces sujets-là. Le business change, toutes les superstars sortent single sur single. Quand tu sors un single, il est ensuite mis dans des playlists, et il n’y a que ça aujourd’hui, le streaming. Or si tu sors 12 chansons d’un coup, comment fais-tu pour qu’elles obtiennent le même nombre de vues ? Ça n’a rien à voir avec ma propre ambition. Si ça ne tenait qu’à moi je ne ferais que des albums, tout le temps. En février, ça fera trois ans que j’ai commencé, et j’espère que mon album sera sorti. Il est enregistré et il arrive. En trois ans, ça fera deux EPs et un album, j’en suis très fier.

À LIRE AUSSI >> On a écouté Lovers, 1er EP très réussi d’Albin Lee Meldau

Tu as commencé très fort ta carrière solo grâce à « Lou Lou ».
De supers choses me sont arrivées c’est vrai. Tu ne peux pas toujours t’attendre à recevoir le même accueil pour tout. Mais bon, j’ai sorti une nouvelle chanson il y a quelques jours, elle s’appelle « Same Boat » et ça se passe très bien. Comme j’ai dit, ma vie n’a rien de mieux que celles des autres, c’est un job comme un autre. Si je me prenais trop au sérieux, je serais finis depuis longtemps ! Donc si je résume, l’album arrive, si ça ne tenait qu’à moi il serait déjà là, mais personne ne l’aurait écouté car il n’y aurait pas eu de plan marketing avant. Comme j’ai fait avec mon groupe d’avant, The Magnolias, on avait sorti notre album tout seuls, et il n’y a pas grand chose d’autre que tu peux faire sans marketing. Je ne critique pas du tout ce qu’on a fait, mais si ce groupe avait bénéficié d’un suivi marketing, d’une équipe, ça aurait été différent. Donc là, pour ce projet solo, je veux faire les choses bien.

« Je serais finis depuis longtemps si je me prenais trop au sérieux ! »

Autre chose assez surprenante, sur tes deux EPs il y a des démos quasi acoustique à la fin de chaque. Je les aime beaucoup personnellement, mais c’est vrai qu’elles ne correspondent pas vraiment au reste de tes chansons. Y a-t-il une logique ?
Quelqu’un m’a dit que c’était une bonne idée (rires). Personnellement je ne pense pas vraiment à ça. C’est juste moi et une guitare, je trouvais que ça sonnait bien, ça sonne comme si j’étais seul dans un bar. Ce sont juste des chansons que j’aimais. En fait, j’écris des chansons tout le temps, je les fais écouter à mon équipe et une fois que je leur ai présentées, je ne m’en occupe plus. J’écris, je fais des concerts, et le reste ce n’est pas mon domaine d’expérience. J’ai une super équipe qui travaille avec moi, tout se passe bien, donc pourquoi ne pas leur faire confiance ?

Où te diriges-tu musicalement parlant ?
Je suis toujours excité à l’idée de faire des choses différentes. J’ai fait de la musique sans batterie, comme « Lou Lou », maintenant ce que je veux faire c’est de la musique américaine, en gros un son vivant, où on percevrait la conduite, la marche, la vie, les discussions… J’aime toutes sortes de musique, de Tupac aux Beatles, donc ça peut être tout ce qu’il y a entre deux. L’album je l’ai fait avec Carassius Gold/Bastian Langebaek qui est un super producteur à Londres, c’est lui qui a modelé le son de cet album. Je ne vais pas me comparer à d’autres artistes, mais dans cet album il y aura de la batterie, de la basse, et plein d’autres choses. Si tu n’y arrives pas aux États-Unis, tu n’y arriveras pas. Je suis persuadé que si tu veux conquérir les États-Unis tu dois conduire, les États-Unis sont régents dans la musique. Les États-Unis sont constitués de 80% de routes et le reste de parkings : donc il faut t’attendre à du rythme. Qui conduirait sur « Lou Lou » ? Tu irais droit dans un mur. Alors que dans « Persistence », tu as du rythme, et là, tu peux conduire. Tu as besoin de rythme quand tu vas au drive, tu as besoin de rythme quand tu fumes un blunt… En gros ça sera la même chose, mais d’une façon différente. Ça ne sera plus épuré comme l’était « Lou Lou », ni sombre comme l’était « Bloodshot », mais il y aura plus de beat, ça sera plus pop, plus produit. Si tu as la chance d’enregistrer un gros album produit, pourquoi ne pas saisir cette chance ? Ça sera définitivement plus un album à la Queen qu’à la Blur.

 » Bien sûr que je veux conquérir les États-Unis ! »

Donc ton but est de conquérir les États-Unis ?
C’est le pays avec la plus grosse économie au monde, c’est eux qui ont inventé la Fender, le rock’n’roll… Bien sûr que je veux conquérir les États-Unis ! C’est tellement grand ! Ou en tout cas je veux aller jouer ma musique aux États-Unis et être reconnu pour ça. C’est là-bas qu’on m’a envoyé pour enregistrer mon album. J’ai déjà joué à Londres, mais je veux aussi aller jouer en Inde, en Chine… Des endroits où il y a une grosse demande et de la place pour la musique. Imagine s’il y avait une recette pour conquérir l’Inde ?! C’est plein de monde, et ce sont des endroits qui groovent.

Comment tu décides quels instruments vont aller sur telle chanson ?
Ça dépend avec qui je travaille. Je travaille avec mon groupe, mon bassiste, mon batteur… puis on peut changer quand on veut. Je travaille aussi avec des producteurs qui me donnent leurs avis, c’est un vrai travail d’équipe. Je fais de la soul depuis que j’ai 15 ans, tu es habitué à mettre de la guitare, des cuivres… Je ne sais pas trop, je pense que j’essaie de faire comme les fois précédentes mais en changeant quelques détails.

Tu as deux facettes. Le conteur, songwriter, sombre et mélancolique vs le soulman plein d’espoir, exubérant, un peu fou. Comment tu t’en sors ?
Oooh, c’est gentil. Déjà, je bois beaucoup de bières… et il pleut beaucoup dans mon pays. Comment n’importe qui s’en sort ? Comment le chauffeur de bus s’en sort ? Tu as vu ce qu’il fait toute la journée ? Il n’y a pas de différence entre lui et moi. C’est la même chose, c’est un job, c’est ma vie, c’est juste moi.

Albin Lee Meldau (c) Emma Shindo

J’ai souvent lu des commentaires de gens surpris en entendant ta voix, comme quoi ils ne s’y attendaient absolument pas en te voyant de prime abord…
Des filles me l’ont dit, des garçons me l’ont dit [on est interrompu par un Suédois qui nous demande très philosophiquement « pourquoi sommes-nous ici ? », je lui réponds que je n’ai pas spécialement envie de me poser la question maintenant, Albin approuve, on poursuit].

Est-ce donc si inhabituel d’avoir des artistes suédois qui font de la musique rock-blues-soul ?
Pas vraiment ! On a les First Aid Kit et plein d’autres groupes supers. Les meilleurs groupes de soul dans les charts sont suédois, mais encore faut il savoir qu’ils le sont. Notre gouvernement a investi dans le socialisme pour la musique pendant 60 ans, ils ont mis de l’argent de côté pour les citoyens. En Suède on est seulement 10 millions, alors comment être bons au football, comment être bons en business, en tout ?… parce qu’on a une société qui a fait en sorte que nous le soyons. L’éducation est gratuite, on a le 2e pourcentage d’immigration au monde, ma ville est aussi multiculturelle que Paris. Par exemple tout le monde s’est mis à manger vert, aux États-Unis ils mangent désormais du chou kale. En Suède, on mange du chou kale gratuitement depuis les années 1960. Donc non, ce n’est pas inhabituel d’avoir des artistes suédois géniaux, c’est comme les Français et la cuisine, comme Cuba et le jazz. Je ne suis même pas entièrement suédois. Mon père est anglais, je n’ai pas grandi entouré de Suédois. 50% de mes amis ne sont pas Suédois, je ne me considère même pas comme suédois.

Il y a un côté très théâtral à ta musique, comme j’ai dit avant, on dirait que tu es possédé par ce que tu chantes, tu donnes vraiment tout. N’est-ce pas trop douloureux et prenant de donner autant de toi chaque soir ?
Je le fais tout le temps quoi qu’il arrive. Je ne pense pas comme ça, car je suis un peu bizarre ! J’ai grandi dans un théâtre à regarder Hamlet car mon père était chef éclairagiste . Je veux être un acteur, je pourrais faire ça. S’ils ont besoin d’un nouveau James Bond (sourire). Sérieusement, un acteur est un chanteur, et un chanteur est un acteur. Si tu prends Oasis, par rapport à plein d’autres groupes britanniques, ils jouent des rôles, c’est 90% de leur projet. Mais si tu es un super poète comme Bob Dylan, tu peux te présenter de dos au public sans problème. Tout est très subjectif !

Tu considères que tu joues un rôle sur scène ? Tu personnifies tes personnages ?
J’essaie juste de raconter mes histoires. Chaque chanson est une petite pièce de théâtre sur un thème différent. Je fais de mon mieux pour donner vie à ces portraits. La façon dont tu te présentes sur scène est très importante, c’est de l’actorat… c’est de l’Art (nous rigolons).

 » L’amour est plus important que la nourriture et l’eau. C’est tout ce dont on a besoin »

Est-ce que l’amour est pour toi le plus universel et le plus grand thème d’écriture ? Tu ne peux jamais manquer d’inspiration…
Ça dépend si mes maîtresses écoutent ce que je vais dire (rires). Non, sérieusement… C’est vachement dur de répondre à cette question. J’ai passé toute ma vie à courir après l’amour, parfois j’arrive à l’attraper, parfois je n’y arrive pas. Parfois je passe plus de temps à penser au football qu’à l’amour. Mais forcément, ce qui ressort des chansons c’est l’amour, pas de foot. On perd tout le temps en plus ! Non en vrai je peux être très heureux sur une longue période, mais ce qui me reste en tête c’est la blue note, je n’ai pas le choix que d’écrire sur ce petit événement triste. C’est comme ça que je suis, ou que j’étais du moins. J’aime tellement le blues, j’ai passé ma vie à chanter lors de mariage, et toutes les chansons parlent d’amour. Et oui, j’ai passé trop de temps à courir après les femmes, et pas assez de temps à faire autre chose. (pause) All we need is love ! C’est plus important que la nourriture et l’eau. C’est tout ce dont on a besoin.

Propos recueillis par Emma Shindo
Photo : E.S.

À LIRE AUSSI
Albin Lee Meldau suit sa route, sur son second EP, Bloodshot
Albin Lee Meldau à l’Espace B, plus c’est court, plus c’est bon

Advertisements

Laisser un commentaire