Désarroi : « Prendre ses blessures et les changer en musique c’est ce qu’il y a de plus beau »

INTERVIEW – Rencontre avec Désarroi, le touchant projet folk de Marc-Antoine Gagnon, en lice pour les Francouvertes 2020.

C’est à l’Atomic Café dans Hochelaga que le rendez-vous est donné avec Marc-Antoine Gagnon de Désarroi dans le cadre de son passage aux Francouvertes prévu deux jours après. Le covid-19 est déjà dans toutes les têtes, et ce matin-là, le concours n’avait pas encore été repoussé.

Il fait pourtant très beau ce samedi midi. Le printemps et les beaux jours sont dans tous les esprits et visibles sur les mines réjouies des passants lorsqu’on sort du café et qu’on se rend tranquillement à pied, jusqu’à la Nativité-de-la-Sainte-Vierge, l’église préférée de Marc-Antoine où le vent souffle très fort.

Désarroi est un jeune projet comme je les aime. Du folk doux et mélancolique avec un timbre haut perché, qui te tord un peu les tripes en passant mais qui fait beaucoup de bien. Des participations à divers concours, passages en résidences, un ancien projet abandonné, et enfin Désarroi. Deux EP dans le compteur, mais un seul qui importe vraiment. Deuxième essai : Le temps d’embellir mes cicatrices, sorti en février dernier. Trois belles chansons tord-boyaux. L’occasion d’en savoir un peu plus sur Désarroi.


Vrai ou faux : le nom de scène d’un artiste définit forcément la musique qu’il fait ?

Je pense que dans un certain sens c’est vrai mais peut-être pas pour tout le monde. J’ai choisi « désarroi » car c’est ce qui ressortait de mes chansons. Je ne voulais pas que ça soit mon nom qui soit en avant. Il est long, je ne l’aime pas et je ne trouve pas ça accrocheur (rires). J’aime aussi l’esprit d’un band au complet dans un nom et que ça ne soit pas Marc-Antoine et les…

Vrai ou faux : Hochelaga c’est LE quartier à Montréal où il faut vivre quand t’es musicien ?

Faux, je ne pense pas (sourire). C’est un quartier que j’aime parce que lorsque je suis arrivé à Montréal il y a trois ans, c’est là que j’ai trouvé un appartement. C’est très québ’ comme endroit ! Il y a plein d’autres quartiers où l’anglais est prédominant. Ici, c’est plein de monde comme mes voisins à Rimouski. J’aime bien ce côté familier, réconfortant et pas trop dépaysant pour un petit gars de région. Mais je me verrai bien dans un autre quartier, ça n’a pas plus d’importance que ça.

Vrai ou faux : il faut absolument passer par des concours pour percer dans l’industrie musicale québécoise ?

Ce n’est pas obligatoire, mais c’est une très bonne visibilité. Ce n’est pas tout le monde qui arrive à se programmer partout, qui est bon avec les réseaux sociaux et qui a cette facilité à rejoindre le public. C’est aussi un gros plus pour se faire connaître dans l’industrie. Les gros promoteurs ne vont pas nécessairement se déplacer à un petit show au Quai des brumes quand ils ne connaissent personne.

La Voix par exemple est un concours mitigé, mais ça va rejoindre un public vraiment plus large. C’est le step à prendre pour se faire connaître dans le Québec. J’y ai participé quand j’avais 17 ans. Je suis allé jusqu’aux auditions à l’aveugle mais ma toune (« Tassez-vous d’là » des Colocs) était plate, trop monotone pour ma voix. Ça n’a pas donné grand chose. Après coup, j’étais content de ne pas être allé plus loin car les autres jeunes riaient de ça, c’était semi bien-vu.

« Se vider l’esprit c’est comme une thérapie. »

Vrai ou faux : est-on forcément une personne malheureuse quand on écrit des chansons tristes ?

Vrai… (rires). Non ! Pendant un temps je suppose… Ça ne sort pas de nulle part, il y a eu une période plus difficile. Je suis relativement heureux dans la vie et je pense que c’est un moyen de passer à travers ça. Se vider l’esprit c’est comme une thérapie. On se vide de ses émotions en les mettant sur papier. Ça libère. Il faut des up et down ! La plupart des artistes vont être bipolaires… peut-être pas diagnostiqués (rires). Mais ça, c’est mon expérience personnelle, sûrement qu’il y a plein de gens qui sont capables d’écrire des super beaux textes en ayant eu une super belle vie.

Vrai ou faux : écouter des chansons tristes, ça aide dans la vie ?

Vrai. On y trouve un certain réconfort dans le sens où tu vas penser que l’artiste te comprend et qu’il vient te poser la main sur l’épaule. C’est comme ça que je le vois. Moi, je n’écoute que des chansons tristes (sourire).

Désarroi (c) Emma Shindo

Vrai ou faux : écrire des chansons tristes c’est plus facile que des chansons heureuses ?

Vrai ! Les chansons tristes sont plus naturelles. Quand tu vas bien, tu ne ressens pas le besoin d’écrire, tu vis ta vie, tu sors… Je ne suis pas quelqu’un qui écrit beaucoup. J’écris plus par nécessité. J’ai commencé au début du Cégep car j’ai participé à Cégeps en spectacle et ça ne me tentait pas de faire encore de l’interprétation comme au secondaire (lycée ndlr). Je ne voulais pas me limiter à ça.

« J’aime la langue française et je suis content de faire vivre cette langue. »

Vrai ou faux : écrire en français c’est plus poétique et romantique qu’en anglais ?

Vrai, quand c’est bien fait. On peut vite tomber dans la facilité avec le français. Je pense que c’est plus dur d’écrire de bons textes en français qu’en anglais mais aussi d’écrire de bons textes poétiques en français. J’aime la langue française et je suis content de faire vivre cette langue dans un contexte où l’anglais prend le dessus sur tout.

Vrai ou faux : les songwriters écrivent le soir, avec un verre de scotch à la main en regardant la lune ?

Faux ! Moi, c’est dans les applications notes et dictaphone de mon téléphone. Tout se passe là, avec la technologie dans nos mains. Le romantisme c’est vieux, c’est passé ! Parfois je m’assois et j’écris. Les résidences sont super pratiques aussi parce que tu as le cadre avec des gens qui ne font que ça. Les exercices d’écriture m’aident beaucoup, avec des contraintes et des paramètres pré-établis. Sinon, ce sont des pensées quand je ne suis pas capable de m’endormir ou que je marche dans la rue et que je vois quelque chose qui me fait penser à une rime…

Vrai ou faux : jouer avec des musiciens c’est plus cool et plus fun ?

Vrai, je suis tombé en amour avec ça. C’est tellement moins de pression sur mes épaules. Je peux ne plus jouer, et juste chanter par-dessus et ça va fonctionner quand même ! Ça fait du bien. Quand tu es tout seul il faut que tout ce que tu fasses soit parfait car chaque petite erreur s’entend. C’est plus relax et plus inspirant d’entendre les idées des autres et d’échanger.

On a commencé à jammer à trois début décembre pour que la fondation soit solide. Ensuite, on a pris une pause pendant les fêtes. On a vraiment commencé les répèt’ au complet, à cinq, en janvier. J’aurais sans doute fait quelque chose de plus simple si on avait été programmé plus tôt aux Francouvertes.

Vrai ou faux : embellir des cicatrices ça prend forcément des tatouages ?

(rires) I guess ! Je ne voyais pas le titre de mon EP comme ça vraiment. C’était juste prendre mes blessures et les changer en musique, car c’est ce qu’il y a de plus beau. D’embellir ce que j’ai d’un peu de plus noir en moi. Sinon, ça fait juste tourner en boucle dans ta tête. C’est comme faire des listes pour ta semaine pour ne pas toujours les ressasser. C’est quelque chose que j’ai compris dernièrement car cela ne fait pas si longtemps que j’écris. Avant écrire me servait juste à des mots sur des airs que je voulais chanter. Puis au fur et à mesure ça s’est avéré être bon pour mon esprit et ma joie de vivre.  

« C’est le folk qui venu me chercher au départ. »

Vrai ou faux : un artiste folk qui faisait des chansons mélancoliques à la guitare va forcément finir par faire des expérimentations électroniques alternatives ?

C’est selon les goûts de chaque artiste. Je ne pense pas arriver à ça, car je ne suis pas bon avec la technologie ! Je ne suis pas quelqu’un qui va aller gosser (perdre son temps ndlr) dans proTunes. Ça ne m’intéresse pas du tout, et je n’ai aucune connaissance là-dedans. En revanche, coté sons de guitare plus travaillés, qui vont un peu dénaturer et synthétiser le son original je trouve ça cool.

Mais je reste un gars assez roots. C’est le folk qui venu me chercher au départ avec mon artiste préféré de tous les temps, A.A. Bondy. Son premier album est pour moi l’archétype du folk. Les balades americana limite country, je trippe dessus. Mais j’ai aussi grandi sur du Pink Floyd et du rock, donc le progressif ressort aussi un petit peu dans ma musique. Je ne sais pas d’où m’est venue cette passion. Je suis content que ça vienne un peu de nulle part car ça me donne un peu l’impression de destiné. C’est cool de penser qu’il y a des choses qu’on est prédestiné à faire. Car je ne sais pas ce que je pourrais faire d’autre que de la musique dans la vie.

Bientôt (on espère) en concert dans le cadre des préliminaires des Francouvertes, aux côtés de Jeremy Lachance et La Fièvre.

Propos recueillis par Emma Shindo (14 mars 2020, Montréal).

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