Frànçois and The Atlas Mountains : « On a une pop géographique »

INTERVIEW – On a rencontré François Marry, tête pensante de Frànçois and The Atlas Mountains pour une interview pleine de sagesse.

Si Frànçois and The Atlas Mountains était le gourou d’une secte, pour sûr que je m’y enrôlerais. Parce que leur musique solaire, dansante et enivrante est une véritable bouffée d’air frais. Même s’il y a cette touche mélancolique, elle est toujours enrobée d’une couche de sourire. L’influence des musiques du monde, de l’Afrique surtout, qui se mélange si bien avec leur pop iconoclaste.

Le groupe est un OMNI dans notre paysage culturel. OMNI : objet musical non identifié. Il n’essaie pas de ressembler à quelque chose d’existant. D’ailleurs, ils sont si créatifs qu’ils n’ont pas besoin d’aller puiser ailleurs. La faute à François Marry, l’érudit. Le curieux. L’amoureux de la vie et des voyages qui puise dans l’ailleurs pour nourrir son esprit et sa musique. On l’écouterait des heures parler de politique, d’environnement, d’humanité, de musique. Je n’ai eu qu’une vingtaine de minutes. Assez finalement pour me faire embobiner. Où est-ce qu’il faut signer pour intégrer la secte ?

Politique 
Organisation de la cité. C’est la définition étymologique. En musique, c’est un peu un gros mot depuis les années 80 à peu près. C‘est devenu un peu cliché alors qu’avant, notamment dans les années 70, c’était cool d’être engagé. Je trouve ça un peu dommage. En Angleterre, après le Brexit, il y a eu comme un soulèvement des jeunes. Tous les musiciens de mon âge que je connais se sont soudainement intéressés à la politique alors que lorsque je les avais rencontrés, il y a dix ans, au moment où j’ai déménagé à Bristol, tu ne pouvais pas avoir une discussion sur la politique. On évitait toujours le sujet. Aujourd’hui, tout le monde parle de Jeremy Corbin, tout le monde dit pour qui il a voté, alors qu’en France, ça reste encore un peu tabou. On ne dit jamais vraiment nos positionnements purs, pour éviter la discorde sans doute. Dans notre album, on a essayé de glisser un peu de politique, avec délicatesse. En filigrane.

Afrique
La source pour moi. On dit que c’est le berceau de l’humanité, mais pour moi, c’est aussi le berceau des rythmes. C’est la musique la plus pure, la plus spirituelle, la plus transcendantale avec la musique venue d’Inde. J’ai trouvé ce que je cherchais en Afrique. Cela a été un fantasme pendant très longtemps, parce que ma mère, qui est née au Cameroun, m’évoquait ses souvenirs de première jeunesse, mais je n’y avais jamais mis les pieds jusqu’en 2013, lorsqu’on a fait une tournée la-bas. Fantasme assouvi mais à renouveler parce que la musique africaine évolue à une vitesse folle, avec notamment l’intégration des technologies modernes, des ordinateurs. Avec leur savoir-faire rythmique, pour moi ils sont en train de faire la musique du futur. C’est en train de rentrer dans la culture de masse, même en France, mais sans que l’on s’en rende compte. Regarde, par exemple, le dernier titre de Booba, « Dakar ».

Pop métissée 
(rires) Oui pourquoi pas ! Ça me fait penser à Bruxelles. Je te dis ça parce qu’ils ont intégré l’héritage des colonies de manière plus inventive et créative. Plus récemment, il y a par exemple Témé Tan qui est en train d’éclore. C’est un pote à nous, et ce sera bientôt l’ami de tout le monde parce que sa musique est géniale. Il mixe ses origines congolaises et flamandes. C’est ce métissage que je suis allé chercher à Bruxelles quand on a enregistré Solide Mirage.

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C’est important pour toi de bouger ?
C’est vrai qu’on a une pop géographique. Pour moi, les lieux ont une résonance énorme sur l’organisation des hommes qui y habitent. Je trouve que la culture qui en découle est à l’image des villes. 

Environnement
C’est un peu sous-estimé comme question. Je trouve ça aberrant toutes les décisions qui sont prises au niveau gouvernemental sur les questions environnementales. Pour moi, ce n’est plus une question de vie, mais de survie. Les questions sur les perturbateurs endocriniens, les semences, la main-mise de Monsanto…. c‘est une aberration totale. Je regardais encore un documentaire qui disait qu’en gros, l’environnement fait partie du bien public… et la manière de traiter les épidémies, ou les parasites, on peut le faire de manière naturelle… mais les normes agricoles les interdisent… C’est comme la nourriture bio, on ne devrait pas appeler ça bio, mais nourriture normale… Le reste, c’est de la nourriture chimique ! 

« La mélancolie est un peu comme une drogue très dangereuse »

La danse
C’est un bon compagnon, c’est pour moi le pendant de la musique, c’est pour ça que j’aime beaucoup la musique africaine, parce qu’elle n’a pas perdu ce lien-là. Je trouve ça un peu dommage que la danse moderne soit à l’image de la pensée capitaliste et individualiste, c’est-à-dire que chacun est un peu dans son coin. Je trouve ça un peu triste que les humains ne trouvent pas de forme moderne de danse collective.

Mélancolie
Une grosse histoire (rires). On parlait d’étymologie tout à l’heure… Je crois que mélancolie, ça vient de bile noire. C’est comme une substance noire que l’on recrache. C’est un long sujet, je préfère renvoyer le mot au très beau film de Lars Von Trier que j’ai adoré, Melancholia, qui symbolise ça à merveille. Aussi bien sa beauté que son danger.

Est-ce que c’est un moteur ?
Oui mais j’y fais très attention. Pour moi, c’est un peu comme une drogue très dangereuse.

Les chants les plus douloureux sont les plus beaux ?
Oui, je suis d’accord. J’ai une amie qui m’avait écrit ça il y a quelques années. Quand j’étais jeune, on s’écrivait beaucoup et je lui avais envoyé une cassette d’un trompettiste que j’aimais bien qui s’appelle Dave Douglas. C’était très hivernal et mélancolique. Et elle me disait que la musique la plus triste, c’est toujours la plus belle. C’est un peu fatal. Personnellement, j’essaie toujours de ne pas être unidirectionnel. C’est pour ça, par exemple, que le blues malien m’intéresse, parce qu’il y a le côté blues mais, en même temps, il y a le soleil et le vivre ensemble. Il y a dans la mélancolie quelque chose qui se raccroche à la solitude, et pour moi la vie terrestre est faite pour être partagée à plusieurs. J’ai un tempérament très mélancolique et solitaire, j’essaie toujours de le contrebalancer et je me force à aller vers les autres.

Dominique A
(rires) Tu les as faits dans l’ordre ! C’est pour moi, le plus beau chanteur mélancolique contemporain. Lui a été un éclaireur dans la pop actuelle dans le sens où il a utilisé la simplicité et l’intuition de la pop anglaise et il en a mis à la sauce française. Pour moi, il continuera longtemps à être une référence. Plus qu’Etienne Daho, c’est un mentor. J’ai écouté Etienne Daho bien après Dominique A, d’ailleurs ça m’a longtemps bloqué de le rencontrer parce qu’il m’impressionne. C’est quelqu’un d’une grande humanité et d’une générosité folle. Il mériterait un succès beaucoup plus grand.

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« Le fait de partir loin ça permet d’imaginer qu’il y a d’autres façons de réfléchir »

Afro-groove
C’est un très joli mot. Très drôle, parfois un gros mot pour certain. Pour nous, c’est une source d’entrain, de joie. Je me suis mis tard à écouter ce genre de musique, même si j’en écoutais un peu quand j’étais enfant parce que ma mère écoutait cette musique-là, Manu Dibango etc. Mais moi, je me suis mis à l’apprécier intimement quand j’étais à Bristol, par le biais du reggae. J’habitais dans un quartier jamaïcain. J’ai toujours été anti-reggae dans mon adolescence et en étant dans l’authenticité de cette communauté, je me suis rendu compte que c’était une musique assez incroyable.

Le voyage
C’est pour moi ce qui permet de créer de la compréhension entre les humains. Quand tu voyages et que tu es dans une situation de vulnérabilité parce qu’au milieu d’une culture étrangère, ça permet de prendre énormément de recul sur ta propre culture, tes relations familiales, sociales, économiques et sur la manière dont la vie s’organise. Le fait de partir loin, ça permet d’imaginer qu’il y a d’autres façons de réfléchir, de célébrer la vie… Ça ouvre le propos.

L’apocalypse
Je crois qu’on est complètement dedans. Sans parler de cette fin du monde. Le monde a radicalement changé et je crois qu’il n’y a pas de retour en arrière possible. C’est ce que je me notais récemment dans mon journal intime. Il faut trouver une manière d’avancer avec toutes les révolutions qu’on a eues, et puis il ne faut pas perdre notre envie de survie humaine.

1982
Une bonne année (rires), un bon cru. Cette chanson parle d’une génération de gens qui a grandi avec les idéaux des années 60, ceux de leur parents, et qui ont évolué dans une société où le profit a pris le dessus. C’est une chanson nostalgique sur les lumières de ces années-là.

Lyrisme
C’est un peu comme la mélancolie, ça me séduit autant que je m’en méfie. Le chanteur de Fauve me disait qu’il était content que le nouvel album soit moins ampoulé, je comprenais ce qu’il voulait dire mais je l’ai un peu pris comme une insulte mal placée, mais il le disait avec beaucoup de bienveillance donc c’était un compliment. Je trouve ça dommage de toujours vouloir réduire son vocabulaire et son mode de vie à des choses très familières et très vulgaires. Je trouve qu’il y a un côté assumé de la pop culture d’aller vers la facilité, j’en joue un peu sur le dernier album avec des paroles un peu plus simples mais je ne peux pas complètement m’y adonner parce que ce n’est pas mon tempérament. À chacun son rôle. J’essaie de maintenir, tant bien que mal, ce flambeau de l’époque des Lumières et de la poésie du 19ème.

Le dernier mot est pour toi…
Je dirais festival. Parce que c’est un créneau qui peut facilement tomber dans la vulgarité, et quand je rencontre des organisateurs, je me rends compte de leur chaleur et dont l’intention première est de réunir des gens, des inspirations et créer de nouveaux rituels de vivre ensemble. Malheureusement, c’est associé de plus en plus à des sponsors et des marques, mais j’ai envie d’inciter les gens qui liront cette interview à se rendre sur les tous petits festivals, qui n’ont pas forcément les moyens de se payer des têtes d’affiches, mais qui créent des environnements où l’on peut se retrouver ensemble.

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