Clara Luciani : « Je ne crois pas trop au mythe du poète maudit »

INTERVIEW – Ça fait un moment déjà que Clara Luciani envoûte les âmes de sa voix pénétrante. On a voulu en savoir plus sur ce pouvoir ensorcelant. Elle nous dit tout.

La première fois qu’on a vu Clara Luciani sur scène c’était à la Maroquinerie pour une soirée des Inouïs du Printemps de Bourges. Seule avec sa guitare, peu habituée à la scène en solo, elle avait pourtant déjà l’assurance et la prestance qui captivent les foules. Le temps de quelques accords et de deux-trois couplets, on était sous le charme. Depuis, Clara Luciani a accompagné Benjamin Biolay sur sa tournée, elle a sillonné les routes de France et s’est imposée comme le renouveau de la chanson française.

Élégante et distante sur scène, c’est une tout autre femme que nous avons retrouvée autour d’un café serré à l’italienne, près de Pigalle, quelques jours avant la sortie de son premier EP Monstre d’amour.

Clara Luciani au Fnac Live 2017 (c) Emma Shindo

Rocknfool : Ton premier EP est très attendu…
Clara Luciani : Surtout par mes parents qui n’en peuvent plus ! Tous les jours je les appelle en disant « jour -10 ; jour -9 ; etc. ». J’ai trop hâte. J’ai l’impression de lâcher le bébé. Je suis très contente de l’objet aussi.

Quand on parle de toi on parle toujours aussi de La Femme puisque tu as un peu tourné avec le groupe à tes débuts. À l’époque, tu envisageais déjà te lancer en solo, si rapidement ?
Quand j’étais avec eux je ne me disais pas que j’allais les quitter. Avec le recul, je me dis que j’ai vraiment beaucoup appris à leurs côtés. J’ai vraiment fait ma première scène avec La Femme. On était sept sur scène, je n’avais pas tellement d’appréhension, c’était assez simple. Même si j’ai dû apprendre à jouer du synthé en deux semaines (rires).

Tu as commencé la musique en jouant du synthé ?
Non, la guitare. Je n’en joue pas très bien mais je joue depuis toujours. Il y a toujours eu des guitares partout à la maison. Ce que je peux dater c’est qu’à onze ans je suis allée dans un vide-grenier et j’ai vendu tous mes vieux jouets pour acheter une Squier, une sous-Fender, rouge électrique, et j’ai commencé à écrire des chansons un peu rock. J’avais un groupe de rock-punk au collège. J’écrivais dans un anglais très approximatif, je confondais un peu le verbe être et avoir. Donc j’ai vraiment commencé avec la guitare. Le synthé est venu sur le tas, avec La Femme. On a fait une résidence de trois jours et deux semaines après j’étais sur scène. J’avais des fiches, j’avais collé des petites gommettes. Je me retrouve toujours dans des plans galères où je dois jouer des instruments que je ne sais pas jouer. Par exemple je suis partie en tournée avec Raphael et j’ai dû jouer de l’harmonium (rires).

Tu as commencé ton projet solo en étant vraiment solo. Depuis quelques dates tu t’entoures de musiciens, comment ça se passe ?
J’ai fait les premières parties de Benjamin Biolay en guitare-voix. Autant ça m’a énormément appris et j’ai adoré, et autant ça me demandait beaucoup d’énergie d’être seule sur scène devant un public qui ne me connaissait pas du tout. Il y avait un truc de conquérante où chaque soir je menais la bataille toute seule. Au début j’avais peur qu’ils me lancent des tomates et finalement ça s’est bien passé. J’avais beaucoup d’appréhension. Donc je savoure d’autant plus d’être en groupe maintenant. C’est pas pour me cacher derrière eux, mais je leur dis toujours que c’est comme une bonne bouteille de pinard c’est encore meilleur quand tu la partages avec des gens que t’aimes. Le plaisir est multiplié, c’est trop cool d’être en groupe.

« Au début, quand je faisais des premières parties, j’avais peur qu’on me lance des tomates »

C’est quoi alors ton truc pour te donner du courage quand tu entres sur scène ?
Tu ne veux pas savoir ! Je suis assez anxieuse et du coup j’ai téléchargé Petit Bambou, ça apprend à respirer et ça marche trop bien. Tout le monde se fout de ma gueule. Je fais un truc encore moins sexy, je tricote. Benjamin Biolay s’est trop foutu de moi : il est passé dans ma loge « c’est plus ce que c’était le rock’n’roll ! »

J’ai l’impression que quand tu es sur scène il y a un envoûtement du public qui se fait, peut-être malgré toi.
Ca fait plaisir d’entendre des retours positifs. Surtout que je passe d’une ambiance un peu fête foraine, avec La Femme, à une ambiance bien plus intimiste. Parfois je me demande ce qu’il s’est passé pour que ça prenne cette allure-là.

Clara Luciani au Divan du Monde (c) Emma Shindo

T’as pas une recette magique pour captiver le public ?
Être honnête… Je n’ai pas vraiment de technique, je n’ai jamais pris de cours de chant ou de guitare. Ma seule force est d’être honnête. Je me dis que si un soir ma voix déraille et bien ce n’est pas grave c’est que ça devait arriver, j’essaie d’être spontanée. (Elle rit) J’ai l’impression que depuis que je t’ai révélé Petit Bambou ton regard a changé !

« Je n’arrive pas à chanter si je ne me projette pas dans ce que je dis »

Quelle est la part du personnage de scène chez toi ? Je ne m’attendais pas du tout à ce que tu sois si…
Hilare !

Exactement. Sur scène tu es plutôt d’une élégance froide.
Je n’arrive pas à chanter si je ne me projette pas dans ce que je dis. Ça fait partie de l’honnêteté dont on parlait. Quand je chante, je ne pense pas à ma liste de courses. Quand tu fais 500 000 fois le même spectacle, ça peut arriver de te sentir dépossédé de ce que tu chantes, mais moi je n’en suis pas du tout à ce stade-là. Quand je chante je revois les choses, je me souviens des moments, je suis projetée dans un truc hyper fort. Quand je fais une répétition, je fais le clown avec les musiciens. En revanche dès que c’est le concert je vis le truc à 300%. Ce n’est pas une histoire de personnage, parce que ça suggérerait que je me mette un masque. Là c’est pas du tout contrôlé, je ne peux pas m’en empêcher. Autant dans la vie je passe mon temps à dire des conneries, autant la musique je la prends très au sérieux. Je ne peux pas chanter mes chansons, qui sont quand même très graves, en faisant pouet pouet sous les bras.

Quel est ton rapport à la mode ?
Dans la mode il y a un côté tendance qui est sous-entendu. Alors que moi j’en ai rien à faire, je ne regarde pas Vogue pour savoir si j’ai le droit de mettre ça ou si c’est has-been. C’est plus l’esthétique que je construis autour de mon « personnage ». Mon EP s’appelle Monstre d’amour et sur scène je porte des vêtements assez volumineux pour avoir presque l’air d’une silhouette inhumaine. Dans le clip de « Pleure Clara pleure », j’ai un immense chapeau et une immense cape, presque d’héroïne. Donc oui je suis attentive à ce que je porte mais dans le but de créer une continuité avec ce que j’écris et ce que je chante.

Il a été tourné où ce clip ? On dirait l’Italie
Il a été tourné à 1h30 de Paris, à côté de Fontainebleau, dans une carrière de sable. Mais mon grand-père est sicilien, il est arrivé en France à l’âge de 10 ans. Je ne parle pas du tout italien mais c’est une atmosphère dans laquelle j’ai baigné. C’est pour ça que je parle de la « pleureuse italienne ». Dans l’art aussi, le maniérisme, il y a quelque chose de théâtral chez les Italiens, leur façon de parler, de mimer avec leurs mains ce qu’ils racontent. Ça m’a toujours fascinée.

Quelle est l’étape que tu préfères dans la création ?
Écrire les textes. J’aurais beaucoup aimé être écrivain. Je préfère dire que c’est la rigueur qu’il me manque plutôt que le talent (elle rit). Écrire des chansons c’est génial, c’est un peu comme écrire des poèmes. Souvent les deux me viennent en même temps, musique et paroles. C’est une alchimie. Parfois j’ai des phrases dans la tête qui me viennent en musique. Je suis dans le métro avec mon dictaphone, les gens doivent se dire que je suis possédée. J’essaie toujours d’écrire les texte d’un trait, et pas trop pompeux. Je n’aime pas trop quand on ne comprend pas ce qu’une chanson raconte.

« L’écriture est peut-être un refuge naturel pour les moments de tristesse »

Tu passes souvent de la voix de tête à la voix de poitrine, c’est un peu ta signature ?
Je n’ai jamais appris les termes techniques et ce n’est pas volontaire. Au début j’étais tout le temps dans les graves, c’était plus simple pour moi. Ensuite avec La Femme j’ai dû chanter aigu, sauf sur « It’s Time to Wake Up », là ils m’ont autorisée à garder ma voix grave. Du coup je me suis dis que je pouvais en effet jouer avec ça. Mes aigus sont un peu fragiles mais je trouve ça intéressant.

Est-ce que tu es mélancolique quand tu écris ?
C’est une rupture qui m’a fait commencer à écrire en français. Au début les chansons étaient mélancoliques mais maintenant je fais avec ce qu’il vient, donc parfois j’écris à partir de sentiments heureux. Je ne crois pas trop au mythe du poète maudit. L’écriture est peut-être un refuge naturel pour les moments de tristesse.

Propos recueillis par Jeanne Cochin (Paris, 19 avril 2017)

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