Pierre Lapointe : « Consommer de la culture c’est un beau geste politique »

LIVE REPORT – C’est dans le grand Théâtre Maisonneuve que Pierre Lapointe a joué à deux reprises son spectacle de « La Science du cœur » à l’occasion des Francos de Montréal. Retour sur la deuxième date.

Le grand Pierre Lapointe était invité par les Francos de Montréal à jouer deux soirs de suite dans le très beau Théâtre Maisonneuve. C’est son dernier album, La Science du coeur, sorti en octobre en France et au Québec qu’il est venu présenter aux festivaliers.

Quand on avait rencontré Pierre Lapointe quelques jours avant la sortie de son album à Paris, il nous avait dit : « C’est impossible de refaire exactement la même chose que sur l’album en concert. Je n’ai pas le budget pour un orchestre symphonique ! J’ai décidé de faire un peu comme Barbara, avec deux musiciens. Ou Léo Ferré. Ils avaient des albums hyper orchestrés et arrivaient tout seul à l’Olympia avec leur pianiste (…) Ce qui sera mis en valeur c’est le chansonnier et l’interprète que je suis. »

Un trio post-moderne

C’est effectivement avec une pianiste que Pierre Lapointe est accompagné. Mais également d’un percussionniste au marimba quatre baguettes. Un instrument que l’on retrouvait sur l’album. Les orchestrations des chansons ont été réalisées par David-François Moreau, avec qui le Québécois avait déjà travaillé sur l’album. Le côté percussif des deux instruments vient palier sans mal l’absence de batterie et de basse. La section rythmique à laquelle on est habitué en concert. C’est épuré, mais très contemporain à la fois. Comme le décor, ces néons colorés qui encerclent le trio. On le sait bien, Pierre Lapointe n’aime pas faire comme tout le monde.

S’il passe quelques fois derrière le piano, Pierre Lapointe semble plus à l’aise dans la posture du chanteur-interprète. Avec toujours autant d’humour et de beau-parler, le Québécois fait un concert de plus d’une heure et demi. Il revisite une grande partie de son répertoire. Tempi accélérés, modification du registre mineur/majeur, rythmiques repensées… Aucune chanson ne ressemble à ce qu’il avait pu faire avant. Notamment avec Paris-Tristesse où le piano-voix prenait toute son ampleur dramatique. D’ailleurs, l’artiste s’en amuse et assurer qu’il va bien. « Vous n’êtes pas obligé de m’applaudir parce que je suis heureux », ajoute-t-il, pince-sans-rire.

De la gaieté, mais pas trop

Il va s’en dire que le registre musical de Pierre Lapointe n’est pas celui d’une fête de village. Avant d’interpréter « L’étrange route des amoureux » et « Mon prince charmant », il nous avertit : « les deux prochaines chansons sont joyeuses ». « C’est comme un long moment ensoleillé dans un long mois de pluie. C’est joyeux comme une fête de Noël… qu’on passerait tout seul. Mais ça reste des chansons d’intellos, alors on ne frappe pas dans ses mains, on se contient ! » précise-t-il. Impossible de ne pas rire.

Pierre Lapointe est dans une totale maîtrise de sa voix qu’il nuance et fait vibrer avec subtilité. Parfois a cappella, parfois avec quelques arpèges de piano ou nappes de marimba (« La plus belle des maisons », « Le Halo des amoureux »). Il n’en faut pas plus pour nous faire dresser les poils des bras (« Nos joies répétitives », « Je déteste ma vie »). Comme sur cette nouvelle chanson qu’il interprète en rappel accompagné de Julien et Hubert Lenoir (respectivement au piano et à la guitare). Une chanson écrite il y a deux ans, un soir, dans un hôtel avec du vin rouge acheté dans un distributeur. Une collaboration qui figurera sur l’un des deux projets à venir de Pierre Lapointe. Il préfère ne pas nous en dire plus pour le moment.

Les artistes et le gouvernement canadien

En revanche, ce qu’il a sur le cœur ce soir-là, c’est le statut des artistes québécois et la question du droit d’auteur. Bien remonté, Pierre Lapointe s’explique : « avec Spotify, YouTube etc., la culture est accessible partout, et je suis pour. » Ce qui le dérange en revanche, c’est le côté intouchable de ces grandes compagnies, qui ne payent aucun impôt au Canada. « Les compagnies volent les créateurs canadiens, on n’a plus d’argent pour faire des clips. Par exemple, pour 1 million de vues sur Spotify, j’ai touché 500$. Le gouvernement libéral avait de bien belles promesses mais ne fait absolument rien. » C’est pour ça qu’il remercie les spectateurs d’avoir payé leurs places pour venir le voir. Pour lui c’est essentiel, il faut « se battre contre ces compagnies, que le gouvernement fasse sa job et leur fasse payer des impôts. Comme vous, comme moi, comme tout le monde. » Il conclut de la plus belle des façons : « consommer de la culture, c’est un beau geste politique. » Le théâtre l’applaudit chaudement.

Sur une note plus légère, il interprétera « Deux par deux rassemblés » en guise de second rappel. On repart dans les rues de Montréal en chantonnant « ce n’est sûrement pas de briller, qui nous empêchera de tomber. Ce n’est pas sûrement pas de tomber, qui nous empêchera de rêver. » Continuons de rêver, mais n’en oublions pas la réalité.

Photo : Emma Shindo

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