La pataquès sans saveurs de Pierre Lapointe et les Beaux Sans Cœur

CHRONIQUE – On n’arrête plus Pierre Lapointe. Le Québécois a lancé il y a quelques jours un « side project » rock, qui nous a laissés sur la touche.

Si tu es passé à côté, Pierre Lapointe a sorti un nouvel album. Avec un groupe créé pour l’occasion : les Beaux Sans Cœur. Niveau promotion et marketing, puisqu’un nom est plus vendeur que tout autre chose, tu en as peut-être entendu parler comme le « projet rock de Pierre Lapointe ». Oui oui, tu as bien lu. Après la pop et la chanson, Pierre Lapointe se met au rock yéyé. Le Québécois a dévoilé dans la surprise générale un court album, accompagné de quatre musiciens bien connus du milieu musical montréalais (Philippe Brault, José Major, Vincent Legault et Nicolas Basque). Rappelons que son dernier album, La Science du cœur n’est sorti qu’à la fin de l’année 2017.

Pierre Lapointe s’ennuirait-il ?

Ce qui d’emblée m’a dérangée, c’est le tapage médiatique. Cette grosse campagne marketing qui a été faite autour d’un projet finalement très quelconque. Des affiches ont été collées dans le centre-ville de Montréal, du merch personnifié est sorti quasiment le même jour que l’annonce de la naissance du groupe avec tout un tas de nouveaux visuels manga/sucrés, un concert de lancement du projet a été donné à un festival bourré de professionnels (le FME)… Tout avait été visiblement mûrement préparé et réfléchi depuis plusieurs mois. Encore aurait-il fallu que musicalement ça suive.

Nos cœurs sont de marbre

Paru chez Audiogram (le label habituel de Pierre Lapointe), Ton corps est déjà froid contient 12 chansons. Seul le dernier titre, quasiment instrumental, « Décompte », fait plus de 2min30. Les onze autres chansons sont de courtes pièces. Très courtes. La premier single par exemple, qui donne son nom à l’album fait 1min36. Un travail de composition à la va vite ?

Alors attention, je ne dis pas que musicalement cet album est foncièrement mauvais. Tout est fait proprement. L’objet disque est très réussi, la campagne de promo également. On se prend à sourire en écoutant les paroles de « Toi tu t’en fous » qui parle d’une vengeance post-tromperie : « j’ai réussi à crever les pneus de ta voiture, et oui je sais parfois la vie est dure (…) j’ai parlé à ta mère elle regrette de t’avoir eu, elle a porté une merde, c’est bien fait pour son gros cul. » On chanterait presque sur « Encore un autre amour » qui nous rappelle le Pierre Lapointe de Paris-Tristesse. Mais ce n’est malheureusement pas suffisant pour parler d’un disque réussi.

Les lignes mélodiques n’ont rien d’originales, les paroles sont faibles, le travail des back-vocals bordéliques (effet pseudo garage ?), il y a peu de nuances, et aucune recherche rythmique. On pense plus à un album d’hommage au rock 60’s qu’à un album rock de 2018 fait par cinq musiciens talentueux.

L’étiquette Pierre Lapointe

Tout le package « Pierre Lapointe et les Beaux Sans Cœur » est bien foutu. Tout est bien réalisé, mais tout est d’un lisse assez effrayant. Dans Le Journal de Montréal (qui n’est pourtant pas une référence qualitative, habituellement), un journaliste posait la question : si quelqu’un d’autre que Pierre Lapointe lançait ce projet, aurait-il eu le même retentissement ? La question est clairement rhétorique. On connaît tous la réponse. Non.

Est-ce que le nom de Pierre Lapointe suffit à justifier un album qui tend vers un amas de clichés rock ? Imaginons 5 secondes Denis Toutlemonde chanter ces chansons-là dans un bar au fin donc de la Gaspésie. Cool oui. Amusant, pourquoi pas. Perçage médiatique ? Bien évidemment non. C’est dansant ouais, mais that’s it.

D’ailleurs que va-t-il advenir de ce projet par la suite ? Était-ce un one shot ? Un projet « pour rire » ? Je me pose sérieusement les questions.

Je ne crache pas sur Pierre Lapointe (que je vénère) et ses Beaux Sans Cœur. On sent bien que les cinq barbus se sont amusés. S’il y a un public, tant mieux pour eux. Je trouve juste cela dommage que l’industrie musicale montréalaise fasse tout un pataquès d’un projet terne, qui prend possiblement la place d’une dizaine, voir une centaines d’autres, n’ayant pas la chance d’avoir la force de frappe d’Audiogram, ni l’étiquette Pierre Lapointe.

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