Segl, l’album référence de la scène nordique, signé Eivør.

CHRONIQUE – Après son succès commercial en 2017, la féroïenne Eivør revient ce 18 septembre avec Segl, 9ème album, sur lequel on retrouve Ásgeir.


Éclectique, puissant, émouvant. Tels sont les qualificatifs que nous pouvons citer dès la première écoute de Segl, neuvième et nouvel album d’Eivør. Artiste féroïenne surdouée, elle fut la première artiste non islandaise à remporter deux Icelandic Music Awards (“Meilleure Chanteuse” et “Meilleure Performance”). Une première pour une artiste de 20 ans, qui avait quitté l’école à 16 ans et s’était expatriée à Reykjavík, afin de suivre une formation en chant classique.

Après un déménagement à Copenhague et une reconnaissance européenne de plus en plus grande, Eivør est devenue l’une des artistes les plus représentatives de la scène nordique. Ses divers voyages lui ont permis d’absorber toutes les influences culturelles nordiques, afin de se les approprier et de les sublimer. Aujourd’hui, ce travail de longue haleine arrive probablement à son apogée. Avec Segl, la musique folk a été mise de côté et laisse place à un chaos musical totalement maîtrisé et voulu.

Eivør (credit Sigga Ella)

Eivør lève les voiles et se laisse porter par le vent.

« Comment trouveriez-vous le calme dans le chaos ? ». Telle est la problématique posée par Eivør. Les 12 titres de Segl ont pour but d’esquisser une réponse, en nous faisant « naviguer entre la douceur et la rugosité de la vie ».

Alors que nos interrogations pourront être levées en 45 minutes d’écoute, Eivør a commencé cette quête de réponses il y a trois ans, après la parution de Slør (son premier opus à avoir reçu les louanges de la presse européenne). À cette époque, en tant que porte-étendard de la musique nordique, voire viking, Eivør obtint de fortes demandes de la part du cinéma et du monde des jeux vidéo. Collaboration pour la bande originale de la série « The Last Kingdom » ou du jeu « God of War », elle fit même une apparition remarquée lors du célèbre salon de gaming californien, l’E3. Dès lors, la tête peut indubitablement tourner et un retour à l’équilibre doit s’effectuer.

L’équilibre de la vie doit être trouvé entre la force et la vulnérabilité, l’obscurité et la lumière.

3 ans durant, accompagnée de son mari producteur et compositeur féroïen (Tróndur Bogason) et du batteur Høgni Lisberg, Eivør s’est donc laissée porter par le vent et a donné libre champs à son inspiration. 25 chansons ont alors résulté de ce travail. Et afin de produire un album cohérent, la liste fut réduite à 12 titres formant une vraie harmonie.

Premier titre écrit pour l’album, « Sleep on It » est le titre phare par excellence. Écrit en pleine nuit, le rythme sombre et la froideur du synthétiseur évoquent l’angoisse frénétique des insomnies, tandis que les paroles posent la question des dilemmes : peut-on changer indépendamment de notre passé ou de nos vieilles habitudes ? Pour Eivør, il n’est jamais trop tard pour évoluer et faire un choix, même s’il s’avère dangereux. « Just give me time / And I will find a way », nous chante-t-elle.

Arrêter de ruminer sur notre passé ou nos futurs choix, agir et ne pas être passif, telle est sa devise. « Sometimes I overthink the most simple things » dit-elle dans « Let Me In », avant d’ajouter « It’s time / To trust / The voice in me ».

Cette idée de prise de contrôle est donc un thème récurrent de Segl. La piste d’ouverture, « Mánasegl », chantée en féroïen, est un véritable exergue à ce voyage spirituel. Signifiant « Moonraker », ce titre est une jolie métaphore maritime. « Nous naviguons sur des voies remplies d’amour, de regrets ou d’espoir, qui permettent de nous forger. Tenir le cap, quand les alentours semblent tempétueux, nous permet de nous bonifier. »

La nouvelle référence nordique, influencée par la nature scandinave.

Dans le monde de la musique, les influences ou références sont toujours données afin d’avoir un point de comparaison facile pour les nouveaux futurs auditeurs d’un groupe et d’un artiste. Écrire qu’Eivør est une Björk moderne, mixée à Agnes Obel, Ane Brun ou même Fever Ray serait simpliste. Sa carrière (longue de 20 ans) est déjà plus dense que ses consœurs. Non, Eivør ne doit pas souffrir et se voir comparer à ses consœurs nordiques, même si des thématiques communes peuvent émerger.

Eivør est une artiste singulière, qui provient d’un pays où la nature est essentielle. Bien loin de faire une caricature, l’Islande et les Iles Féroé ne seraient rien sans la nature qui les entoure. Souvent détruit par les non-autochtones, elle est un véritable vivier d’inspiration pour les artistes nordiques (e.g. Biophilia de Björk).

Eivør (credit Sigga Ella)

Tout l’album durant, les sons électroniques froids et percutants se veulent être l’écho des tempêtes, du vent et de l’océan qui entourent son pays natal. Dans « Hands », Eivør évoque « un piano cristallin, dont les cordes sombres gonflent comme des nuages ​​orageux, tandis que la caisse claire traduit les éclairs approchants. ». Un air de « Light of the Seven » dans Game of Thrones se fait ressentir. La douceur et la préparation au chaos, avant l’explosion finale.

On retrouve cette même ambiance dans « This City », un titre mettant en parallèle sa nouvelle vie à Copenhague, ville moderne et animée, avec sa ville natale, peuplée de seulement 450 habitants. Sur une ligne de basse inquiétante et des cordes lugubres, elle évoque le départ et une certaine fin : « I don’t know when I’ll be back », chante-t-elle avec une mélancolie totalement assumée.

Les doutes et la mélancolie, comme base de la musique nordique.

Après les orages et les tempêtes, la dernière partie de l’album est plus apaisante et démultiplie les sensations de mélancolie, néanmoins déjà présentes. Parmi les titres, on retiendra inévitablement « Only Love » dont le featuring d’Ásgeir donne des frissons, tellement la voix lunaire du premier s’accorde parfaitement avec sa consœur féroïenne.

On retiendra aussi un final totalement écrit en féringien. Avec un jeu de synthé ambiant et woozy, « Gullspunnin » veut peindre un portrait coloré des Îles Féroé, lorsque le soleil traverse le brouillard et laisse apparaître des contrastes étonnants, propres au pays.

« Nous sommes tous, quelque peu, à la dérive sur notre propre mer personnelle, à la recherche de sens et à nous demander quelle direction doit prendre notre vie. Segl avait pour but d’explorer ces chemins. » , explique la chanteuse, avant d’ajouter : « Voilà la vraie beauté de la vie : personne ne sait où le vent, sifflant dans les voiles, nous mènera. »

Malgré les doutes et le sentiment de perdition, Eivør a su retrouver la confiance. Celle-ci lui a permis de produire un album touchant, mêlant mélancolie littéraire et electro-pop vibrante. Une vraie réussite à découvrir immédiatement !

Eivør Pálsdóttir

Segl, sorti le 18 septembre 2020.
1. Mánasegl
2. Let It Come
3. Sleep On It
4. Hands
5. Nothing To Fear
6. Truth
7. Skyscrapers 
8. Only Love Feat. Ásgeir
9. This City
10. Patience
11. Stirdur Saknur feat. Einar Selvik
12. Gullspunnin

Suite au report de sa tournée, Eivør sera en concert le 19 octobre 2021 à La Maroquinerie (Paris) et le 20 octobre 2021 à l’Aéronef (Lille).

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