Les Louanges : “Je n’ai plus envie de faire des concessions”
INTERVIEW – On a rencontré Les Louanges quelques jours après la sortie de son troisième album, “Alouette!” L’occasion de lui parler de mots, d’amour et du Québec.
Il est l’une des figures les plus emblématiques de cette nouvelle génération d’artistes québécois qui s’affirme et revendique fièrement ses origines. On a rencontré Vincent Roberge, plus connu sous son nom de scène, Les Louanges, quelques semaines après la sortie de Alouette! son troisième album. Un long jeu puissant et touchant à la fois, où l’artiste semble en totale en maîtrise de ses moyens et de ses forces. Sur des textes ciselés et les arrangements accrocheurs qu’on lui connaissait déjà, il raconte son statut de proche-aidant avec son beau-père, la relation avec sa compagne qu’il tente de soutenir, son impuissance et ses doutes. Parallèlement aux chansons plus personnelles, Les Louanges n’hésite pas à dénoncer l’hypocrisie politique ambiante du gouvernement québécois et les déviances sociétales et populaires qui en découlent.
“C’était une entrevue rock’n’roll, c’est parti dans tous les sens !” lancera Les Louanges à la fin. Enregistrée dans une salle de réunion chez Bonsound, sa maison de disque, cette rencontre a débordé du temps aloué. De la musique reggae inarrêtable s’est invitée dans la pièce où nous étions, malgré les tentatives répétées de baisser le bon. Du sang a également coulé, mais ce qu’on préfère retenir c’est qu’on aurait pu encore parler plus longtemps et que Les Louanges est définitivement un prince des métaphores imagées. On vous laisse découvrir ça.
Rocknfool : Ton nouvel album Alouette! contient 15 titres, c’est ton plus long jusqu’à présent. Est-ce que ça a été difficile de les sélectionner ?
Les Louanges : Y’en avait plus ! (rires) On a coupé de moitié au moins. Le choix des chansons s’est un peu imposé par lui-même. Ce qui a changé par rapport à avant c’est que j’ai eu l’occasion de faire des shows surprises et j’en ai profité pour essayer des morceaux qui n’étaient pas encore sortis. Un peu comme font les humoristes. Je regardais si j’avais du plaisir à les jouer et c’est comme ça que certains ont pris le bord.
Selon la réaction des gens aussi ?
Une oui ! Je pensais que ça allait fonctionner et finalement pantoute ! (ndlr. pas du tout). “Correct” est devenue plus big grâce à sa réception en salles. J’ai senti tout de suite que ça allait marcher. Il y a aussi beaucoup de chansons que je n’ai pas finies. J’ai énormément de chantiers. Ce sont les dommages collatéraux, ça arrive, ça fait partie de la business !
Tu as dit que ton album était plus lumineux. Je le trouve plus apaisé et plus virulent aussi. Les textes plus virulents et tes arrangements plus lumineux, comme ta chanson “Promis Juré”.
J’ai mis un extrait d’Yvon Deschamps, un de nos grands humoristes au Québec, au début de cette chanson. Il était souvent dans le double sens, il jouait avec l’inconfort. Il a par exemple créé une fondation pour femmes battues mais il avait un numéro où il jouait un gros macho. Aujourd’hui certains font la même chose, mais sont juste hargneux. À l’époque, il était très grinçant, mais derrière ses jokes il y a toujours un but, et moi ça me fait rire. La clé de compréhension est là. Je fais un coup à la Yvon Deschamps ! Je dis quelque chose de vrai mais à la fin je trouve ça vraiment niaiseux de dire “né pour un petit pain, mort pour une piscine hors terre”. (“Né pour un petit pain”, ce que les Canadiens-Français se sont fait dire pendant la conquête britannique du Québec au XVIIIe siècle, devenu une expression pour parler du manque d’ambition).
“Arrêtez de vous faire avoir par les mêmes vendeurs de voitures.” – Les Louanges
Si je mets Yvon Deschamps et qu’ensuite je chante “promis, j’irai cracher sur la tête de tout le monde passés avant moi”, il y a déjà quelque chose qui ne fonctionne pas. Comme un chien à qui il faut mettre la tête dans son pipi quand il a pissé sur la moquette. Regardez-vous les Québs vous être en train de devenir comme des Occidentaux, matérialistes comme tout le monde ! Vous allez vous ruiner à essayer de vivre le rêve américain, vous êtes en train de devenir des Blancs qui renvoient la faute sur les pauvres, sur les immigrants… tout ça pour quoi ? Pour aller au Costco, pour écouter des émissions de télé qui aborde un passé qui n’existe plus ? Pour voter pour la CAQ (ndlr. Coalition Avenir Québec, parti politique québécois au pouvoir) pendant 8 ans (tape sur la table) ? Arrêtez de vous faire avoir par les mêmes vendeurs de voitures.
Dans cet album-là, je fais un constat amère sur la culture : une culture où on achète sur Amazon, où on est sur Netflix… J’ai grandi dans un endroit où on disait ne pas écouter de la musique québécoise car ce n’était pas bon. Il y a de ça dans cette “Promis juré”. Je suis grinçant, mais être vivant c’est être capable de vivre tout ça. On ne vit pas dans une pub où tout le monde est heureux autour d’un barbecue, où un “c’est enfin la fin de semaine !” à la radio. Cette expérience d’humain comporte une panoplie de sentiments et de réactions. Être vivant c’est être capable de réagir à ces choses-là. (voir vidéo)
Peux-tu me parler de ta relation avec Félix Petit (Hubert Lenoir, Safia Nolin), ton co-réalisateur ? En 2019 tu m’avais dit que Félix était ta “constante”. Ça semble être toujours le cas en 2026 !
Je n’arrive pas à travailler avec quelqu’un d’autre que Félix ! On va approcher la dizaine d’année de notre première rencontre ! C’est un peu un grand-frère, il est énormément de choses pour moi. Maintenant il est même papa, et moi je ne suis plus le même gars que j’étais avant. J’ai la chance de pouvoir vieillir avec lui, de voir les années passées, d’être fier de nous voir progresser ensemble. Je ressens beaucoup de gratitude pour ça. Je ne vois pas avec qui d’autre je pourrais travailler, je suis bien avec Félix, il n’y a pas de problème. Il fait toujours les choix auxquels je ne pense pas… c’est bon, ça stimule ! C’est aussi celui qui fait en sorte que l’album finit par finir. C’est le transporteur de stems, de WAV et de mp3.
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“J’ai appris à faire plus confiance aux mots avec cet album-là.” – Les Louanges
Tes textes ont toujours été très percussifs, des alitérations, des assonances… de la dentelle même dans tes choix de mots. Comment est-ce que tu travailles, tu as un dictionnaire des synonymes à côté de toi ?
(rires) Tout se passe pas mal dans ma tête, mais ça m’arrive de consulter le site web rimessolides.com. Plusieurs de mes collègues doivent pêcher de la même manière. À chaque fois que j’écris des albums, je me dis que je le ferais différemment au prochain coup. Pour cet album-là, j’ai beaucoup écouté Leonard Cohen qui avait une écriture élégante. Comme la cuisine pour les Italiens : tout part de la bonne tomate. Puis le bon basilic. Des bons ingrédients ensemble font que tu n’as pas besoin d’en rajouter trop. Au Japon, ils utilisent une bonne pièce de poisson et ils le font bien. C’est beaucoup de travail, mais il y a quelque chose de naturel là-dedans. Un peu comme se taper la tête contre le mur jusqu’à temps que ça sorte. Plus ça avance, plus je suis capable d’être précis. C’est dur de faire les bons choix. J’ai appris à faire plus confiance aux mots avec cet album-là. Les mots sont forts en eux-mêmes, il suffit de bien les apprêter au lieu de les cacher sous plein de choses. J’y ai mis beaucoup d’effort, mais j’ai aussi été capable d’enlever les bonnes affaires aux bons moments. Je pense que mes textes sont meilleurs maintenant grâce à ça
J’ai lu pour cet album que tu était monté sur le Mont-Royal tous les jours pendant 3 mois. Est-ce que ça te permettait de te vider la tête et de mieux écrire ?
Tout est de l’autofiction après ces semaines de press tour (rires).
On va dire 9 mois en marche arrière alors !
Le Mont Fuji, le Mont Sinaï, je les ai tous montés ! En vrai, j’ai rempli plein de cahiers de plein de poésie et de cossins (ndlr. trucs) mais je ne les ai même pas utilisés. Il faut être comme un photographe, avoir le bon équipement, se préparer. Si je travaille pour National Geographic, il faut que le toucan existe quelque part pour pouvoir bien le prendre en photo. Faut le chercher, et parfois on ne le trouve pas. Dans mon processus ça vient par une phrase, un mot. Ça change. Comme “promis juré, j’irai cracher sur la tête de tous ceux avant moi”, qui m’est apparu. Il fallait que je fasse quelque chose avec ça. Ensuite, il y a un moment de gestation. Par exemple, je savais que j’allais écrire une chanson qui s’appellerait “Ne me quitte pas des yeux”. Je trouvais que ça sonnait bien, mais je ne savais pas de quoi elle parlerait. Ça devait être une chanson plus sensuelle, mais la vie a fait que j’ai eu une autre raison de le dire, et je me suis rendu compte que c’était la bonne voie.
Finalement, c’est cool l’amour heureux ? On te sent heureux dans cet album. Une de nos chansons préférées c’est “Franchement, Lia” (ndlr. le prénom de sa copine).
Absolument ! L’amour heureux tout le monde le veut, mais la vie n’est jamais noire ou blanche. J’ai aussi mon lot de sujets tristes dans cet album-là. Mais, je suis définitivement dans une très belle période de ma vie. Je n’ai pas besoin de grand-chose. Ma blonde (ndlr. l’artiste Lia Kuri) est partie en tournée en Grande-Bretagne, mais j’ai une vie à la maison avec deux chats, une blonde qui m’aime… Ma vie est fantastique !
“Être en amour donne aussi l’occasion de penser à tellement d’autres choses.” – Les Louanges
L’amour heureux c’est aussi entretenir une relation où des choses qui se passent. Plus que du désir et de la passion qui sont aussi là. Il y a des chansons d’amour mais il n’est jamais dit “je t’aime”, “je te désire” ou “je pense à toi”. “Franchement Lia” est l’histoire d’un gars vulnérable qui doit gérer sa dépression (rires), qui doit se prendre en main. On comprend qu’une fille m’intéresse, on comprend que ça ne sera pas une manic pixie girl, mais que je dois essayer. “Ne me quitte pas des yeux” c’est une chanson où je dis “j’ai peur mais c’est le temps d’être fort”. “Le gars dans le cadre de porte”, c’est moi qui sais que je peux être fort. Les paroles les plus évidentes sont dans “Tu me coupes l’herbe”, quand je dis “je l’ai vu dans les yeux de celle que j’aime”. Être en amour donne aussi l’occasion de penser à tellement d’autres choses (rires). Il n’y a pas que la recherche de l’amour dans cette vie ! La vie est tellement plus compliquée et plus profonde que d’essayer de trouver une relation dans la télé-réalité ou sur des réseaux sociaux… Faut faire des efforts !
Ton album est intitulé Alouette! C’est aussi plusieurs interludes dans ton album et l’alouette est mentionnée à plusieurs reprises au sein même de tes chansons. D’où t’es venu ce leitmotiv de comptine ?
Ça a été fait à la toute fin. Pendant longtemps, l’album devait s’appeler Loulou, une idée dans le genre Loulou à la montagne. Il fallait faire un choix… et dans les chansons je parlais souvent à l’alouette.. Un titre doit évoquer quelque chose et il y avait quelque chose de beau là-dedans. Je me suis dit qu’Alouette pouvait être cool, parce que lorsque je parle à l’alouette je parle à mon identité québécoise. Dans le fond, l’alouette représente le Québec. Car cette comptine est la première chanson canadienne-française à avoir été officialisée et mise sur papier. Il y a énormément de liens entre l’alouette et le Québec, symboliquement. Et en même temps il n’y a pas d’alouette au Québec ! Le plumage était drôle, enfantin, et super violent à la fois, ça se rapprochait bien de notre relation à la colonisation. Le plumeur plumé.
À ton niveau et/ou celui du Québec ?
On (les Canadiens-Français) a colonisé les autochtones puis les Anglais ont colonisé les Français. Simple ! Il y avait la volonté de faire renaître l’alouette : moi aussi je pouvais l’utiliser. Il y a eu L’Alouette en colère de Félix Leclerc dans les années 1970. Le premier album politique, sorti de nulle part. On peut aussi utiliser l’alouette dans une énumération comme l’expression “etc.” Toutes ces symboliques ensemble étaient belles. Je faisais un album qui se questionnait sur qui j’étais, sur pourquoi et comment j’existais. Je suis composé de moi, de mon identité québécoise, d’énormément de choses, de ci, de ça… alouette ! Même le point d’exclamation ! Ce sont toutes ces choses qui font ce que je suis.
Vive la musique québécoise est un slogan qui revient de plus en plus dans les concerts des artistes québécois. Avant, on parlait d’engagement dans la musique, mais ce n’est plus trop la mode. Est-ce que pour toi c’est quelque chose qui te tient à cœur de contribuer à ce mouvement de revalorisation du Québec souverainiste, libre ?
Peu importe mon opinion à la chose, j’en fais partie ! Guy A. Lepage (nldr. Un présentateur très connu au Québec pour son émission “Tout le monde en parle”) m’a demandé directement si j’étais souverainiste ou pas, donc là on est chill (rires). C’est un sujet qui est vraiment étendu et nuancé pour moi. En ce moment il y a des trucs dans lesquels je me reconnais, et des trucs dans lesquels je me reconnais moins. La souveraineté à tout prix, pour laisser place à des nouvelles tangentes, ça ne me parle pas. Une grosse partie des personnes les plus importantes dans ma vie sont des immigrants. Le nationalisme exacerbé ne me rend pas plus confortable.
“La musique québécoise, j’en fais partie et je n’arrêterai jamais d’en faire partie.” – Les Louanges
Ça serait plus à la musique de délivrer le message plutôt que de le visibiliser avec des objets symboliques ?
J’ai vu Thierry Larose qui disait à la télé qu’il voulait célébrer la musique québécoise, et non pas la sauver. Les artistes font ce qu’ils veulent, ils ont la chance d’être des porte-paroles et ils ont le choix d’utiliser leur visibilité ou non. Je n’en voudrais à personne de ne pas prendre position. L’art en lui-même est politique car n’importe quel message qu’on passe a une portée politique. On représente qu’on le veuille ou non. La musique québécoise, j’en fais partie et je n’arrêterai jamais d’en faire partie. Est-ce que je suis fier ? Absolument. Je les vois les drapeaux québécois, mais je ne sais pas ce que je pourrais dire aux kids qui les sortent. Je sais qu’ils veulent bien faire, mais il y en a d’autres qui utilisent ce drapeau-là pour pointer d’autres personnes du doigt…
Ça reste que le nationalisme regroupe plusieurs mouvements contradictoires…
C’est ça qui me gosse (ndlr. qui m’agace) ! La souveraineté pour la souveraineté, ça ne peut pas marcher. C’est là où je me retrouve un peu pris. Quand Guy A. Lepage me le demande, si je suis souverainiste, là live, je m’en tape. J’existe et je n’arrêterais pas d’exister. Ce qui m’importe, c’est que les gens autour de moi se sentent respectés, bien, et en sécurité. Je m’inquiète pas mal plus de l’assimilation culturelle qui arrive de la Sillicon Valley et qui détruit tous les filets sociaux partout dans le monde. Pour moi, c’est plus une question de classes que de culture. Ma conclusion est que la culture existe peu importe ce qu’on en fait, car la culture est l’espace entre toi et moi, dans nos interactions. Les artistes sont les gardiens de cette culture. Si on l’aime cette culture, il faut s’en occuper, interagir avec et jouer au bouncer avec. Qui peut entrer et sortir… car elle est là. C’est comme du gazon qui pousse par terre, il est là.
Tu retournes en France dans quelques jours, et vous êtes en répétition en ce moment. Tu retournes notamment au Pop-Up du Label pour deux concerts sold out. C’est une de nos salles préférées !
Le jour où Macron a fait son discours à la nation, on était en France. On est revenu deux ans et demi après, quasiment jour pour jour. Le Pop-Up est la première place où j’ai joué à Paris. J’y ai eu beaucoup de plaisir, pourtant on était le deuxième groupe de la soirée sur trois, et j’ai quand même fait du bodysurf sur les gens. C’était vraiment cool !
Tu ne t’es pas pris le plafond ?
J’étais proche ! On s’est dit qu’on allait essayer de garder cette vibe fun de petits endroits comme on a pu avoir l’été dernier à Montréal.
Et ta première Gaîté lyrique ! Bravo, c’est vraiment hot ! Ça peut être très onéreux pour des artistes québécois de venir en France et de faire une tournée.
C’est excessivement cher, donc je sais que c’est un énorme privilège et un luxe de pouvoir aller tourner en France et en Belgique.
Tu aimeras ça te développer et tourner plus dans les pays francophones hors Québec ?
Si je pouvais jouer partout dans le monde j’adorerais ! Franchement… même dans les pays non-francophones ! À un moment donné il faut aussi qu’il y ait une demande, une attention. Je pense que tu parlais de ça dans tes questions aussi : si j’étais fier de parler du Québec et est-ce que ce n’était pas le laisser tomber que d’aller sur des marchés d’une autre culture.
“Je vais tourner le bouton québécois au max, je m’en fous, je n’ai plus envie de faire des concessions.” – Les Louanges
Tu peux être porte-parole d’une culture.
C’est peut-être même plus fort que ça. À moins d’être genre Fredz, et même si j’essaie de “m’adapter”, j’ai l’impression que ça ne change pas grand-chose pour un Français. Lui se dit qu’il va voir un Canadien…
Un Canadien ou un Québécois ?
Un Québécois (rires). Mais personne ne va m’appeler Québécois en France. Tant qu’à être Québécois, je vais y aller. Je vais tourner le bouton québécois au max, je m’en fous ! Je n’ai plus envie de faire des concessions.
Alouette! – Les Louanges (Bonsound)
Les Louanges sera en concert les 22 et 23 mai au Pop-Up du Label (Paris), le 24 au Botanique (Bruxelles), le 3 juillet à La Noce (Saguenay), au Festif de Baie-St-Paul le 25-26 juillet, le 3-4-5 décembre à l’Olympia de Montréal et le 3 février 2027 à la Gaîté lyrique. Retrouvez toutes les dates (par ici).
Propos recueillis par Emma Shindo
Écoutez Alouette! de Les Louanges :
