Pierre Lapointe : « Je ne veux pas être à la mode »

INTERVIEW – Rencontre avec Pierre Lapointe, grand monsieur de la chanson francophone, pour parler de « La Science du cœur », son nouvel album.

Quelques semaines avant la sortie de son nouveau bel album, La Science du cœur, le Québecois Pierre Lapointe est à Paris pour rencontre les médias français. Rendez-vous est donné un midi chez Columbia, le nouveau label français du Québécois prodige. Tout de noir vêtu, Pierre Lapointe commence par me demander si on peut se tutoyer. Connexion de pensée, c’est exactement la question que j’allais lui poser. On était tous les deux destinés, comme aurait dit Guy Marchand. Je le savais.

Rocknfool : Tu as mixé ton album à Paris, tu as travaillé avec David-François Moreau qui est français, Audiogram et Columbia ont collaboré pour sortir ton album parallèlement en France et au Canada, et tu joueras notamment le 14 février jour de la Saint-Valentin à Paris. C’est une vraie déclaration d’amour à la France que tu nous fais là !
Pierre Lapointe : (rires) Pour être un artiste intéressant, il faut toujours être en mouvement, il faut s’insécuriser, avec les voyages notamment.  Ça fait 10-12 ans que je viens régulièrement en France. Paris est ma deuxième maison après Montréal. Je m’y sens extrêmement à l’aise, je n’ai plus besoin de GPS ! 90% du temps dans le centre de Paris, je peux m’y retrouver. Ce qui est une fierté pour moi. Bon j’ai encore besoin de GPS parfois, mais ça va. J’ai ma famille amicale ici, je me sens chez moi ici : j’ai des amis que je vois souvent, des gens que j’aime avec qui je garde contact, ils viennent me voir à Montréal, je viens les voir à Paris. Donc oui c’est une déclaration d’amour, c’est le plaisir de me sentir chez moi parce que j’aime beaucoup la France !

Ton nouvel album, La Science du cœur est un condensé de dysfonctionnements, de ratés, de renaissance et d’espoir dans les relations de l’homme. Comment s’est passée l’écriture de tous ces cas d’école de l’amour ?
L’album s’est écrit très rapidement. David-François Moreau et moi avons joué au ping-pong pendant deux mois, avant de se lancer sur les arrangements. La première chanson, « La Science du cœur », a été écrite il y a quatre ans. Pour moi, c’était un bel élément de départ pour commencer à réfléchir. L’amour c’est le thème le plus vieux de l’histoire de l’humanité, qui va être encore chanté dans 3 millions d’années. C’est le sentiment les plus prenant que l’humain peut ressentir… C’était prendre ce thème-là, l’actualiser puis trouver de nouveaux angles modernes. Comme dans « Le Retour d’un amour » ou « La Science du cœur » où l’on parle de l’amour d’une grand-mère, du regard des autres… La volonté de base était de créer un album intellectuel, un album mathématique. On allait faire le pont par les arrangements et l’écriture, entre la musique d’avant-garde/classique-contemporaine (en citant Steve Reich et Philip Glass) et la grande tradition de la musique française. Je voulais prendre ces deux éléments-là pour faire des chansons actuelles, qui en même temps donnent l’impression d’être des chansons qui existent depuis toujours. Je voulais que les gens écoutent en se disant : « on dirait que cette chanson-là a été écrite depuis longtemps, mais c’est trop contemporain pour que ce soit du passé ».

« Je ne suis pas plus extraordinaire qu’un autre. »

Tu endosses à nouveau des rôles alors ? Tu ne parles toujours pas de toi dans ton album ?
Sur mes premiers disques j’appelais ça de la « poésie vaporeuse ». J’étais plus de l’école de Bashung et de Brigitte Fontaine car je voulais évoquer quelque chose, que les gens soient touchés sans que j’aie à leur dicter quoi penser. Je me disais que le jour où j’aurai vraiment fait le tour de cette technique-là, je commencerai à intégrer du réalisme dans mes œuvres et je passerai à une autre étape. J’ai commencé à parler aux jeunes avec des éléments plus réalistes et concerts sur des albums comme « Punkt » et « Les Callas ». Je parle de moi, mais il y a de la romance et du fantasme. J’accepte qu’il y ait une zone de mystère autour de moi, j’aime bien laisser l’ambiguïté flotter, que les gens ne sachent pas vraiment si je parle de moi ou de quelqu’un d’autre. Même quand je parle au tu, on ne sait pas si je me parle, ou si je parle à une tierce personne. Pour qu’une œuvre soit intéressante il ne faut pas que l’artiste ait peur de se mouiller. Il y a un peu de moi partout car tu ne peux pas dissocier l’artiste de son œuvre. 80% de ce dont je parle est fantasmé, romancé et amplifié. J’écris des mini-pièces de théâtre de 2 minutes, 3 minutes… Ma vie est trop plate pour être juste chantée telle quelle, parce que je ne suis pas plus extraordinaire qu’un autre.

Je voulais parler de l’ordre de tes chansons sur ton album qui crée vraiment une courbe émotionnelle. C’est fait exprès de finir sur une note positive ?
Totalement ! Je suis content que tu le remarques car il y a eu beaucoup de travail de ce côté-là. D’ailleurs, quand l’album va être imprimé, il y aura un livret où sera écrit que « cet album a été conçu pour être écouté du début à la fin sans interruptions, qu’il faut laisser de côté les réseaux sociaux et toutes formes de distractions durant les 37 prochaines minutes et on en sortira grandi ». C’est de l’humour, mais en même temps c’est pour nous inciter à prendre conscience de notre déficit d’attention collectif lié à l’omniprésence de nos téléphones. On a crée ce disque comme une pièce de théâtre, comme un film. Ce n’est pas un album-concept car ce n’est pas une histoire qu’on raconte et les chansons sont dépendantes les unes des autres. En revanche il y a une construction, chaque chanson est placée là pour mettre en valeur celle qui vient de passer et la prochaine. Pour moi, le disque commence avec « La Science du cœur » et se termine avec « Un cœur ». Mais je trouvais ça un peu difficile psychologiquement et physiquement de finir comme ça. Donc on a choisi « Une lettre » en piano-voix et un chœur qui fait ohohohoh parce qu’on sait bien qu’un chœur d’humains qui chante un truc émouvant ça donne envie de pleurer. Et je me disais qu’après avoir emmené les gens partout dans mes voyages, si à la fin ils n’ont pas encore pleuré, avec « Une lettre », ils pleureraient enfin.

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Ton but est de faire pleurer les gens à la fin ?
Ah oui oui oui ! De les faire pleurer, de les émouvoir assez pour qu’après une écoute attentive, ou deux, ou trois, ils en sortent avec le besoin de réécouter l’album. C’est le rêve ultime d’un chanteur et d’un compositeur. Il fallait faire un album digeste et agréable. Notre but a toujours été d’amener l’auditeur quelque part, sans qu’il s’en rende compte, sans qu’il résiste. Ça ne veut pas dire pas de surprise, pas de choses intéressantes. Ça veut dire un voyage confortable.

Je t’avoue que j’ai essayé d’écouter ton album en faisant autre chose, et que ce n’était pas possible de l’écouter correctement.
C’est un bel album qui est généreux. En contrepartie, ça demande une certaine forme d’exigence de l’auditeur. Bien sûr, tu peux l’écouter juste comme ça. Mais si tu veux profiter de tout, parce que c’est très chargé, très consistant, même si c’est très digeste, il faut s’arrêter pour bien l’apprécier. C’est comme un bon vin : on ne boit pas une bouteille comme ça, on prend le temps, on l’accompagne de quelque chose qui va avec. Et bien l’accompagnement de l’album serait l’attention.

Sur Paris-Tristesse ton précédent album tu étais en piano-voix, là tu as carrément un orchestre. Quand as-tu ressenti le besoin de remplir le silence et d’être soutenu par d’autres instruments ?
Paris-Tristesse est en fait un exercice lié au spectacle Seul au piano que je faisais. Je n’avais pas envie de faire de disque à ce moment-là, c’était un peu un best-of de mes chansons les plus tristes. J’avais en tête des disques comme j’avais fait avant : Les Callas et Punkt qui étaient aussi très chargés. J’ai toujours fait des disques très orchestraux et très arrangés comme ça se faisait à une époque. La Science du cœur s’inscrit vraiment dans cette démarche-là. C’est le dernier disque, donc c’est normal que je dise ça, mais pour moi c’est le plus abouti, le plus solide et j’ai l’impression que c’est un point de cristallisation par rapport à tout ce que j’ai déjà fait. Par rapport à l’écriture des textes, par rapport au mariage des musiques, les miennes, celles de David, celles de Félix Dyotte, celles de Daniel Bélanger. Je suis rendu à maîtriser ma position de directeur artistique : mon regard est plus juste, je sais comment mettre à profit la personnalité de chacun.

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Sur ta chanson « Un cœur », on entend du marimba qui fait une pulsation. Tu parlais de l’influence de Reich et du minimalisme. Comment as-tu travaillé pour mettre en musique tes textes en conservant leur aspect percussif et incisif ?
Ça a d’abord été un travail d’arrangements, on laissait reposer puis on réécoutait. Après avoir enregistré toutes les partitions pour les musiciens, le défi a été de faire les mixs. Les mixs orchestraux aussi complets et chargés, ça peut vite avaler une chanson. Il fallait garder la chanson vivante tout en profitant de l’orchestration. L’équilibre était très fragile. C’est pour ça qu’on a choisi Stéphane Reichard, un de vos grands mixeurs de musique de films : il a réussi à faire un album qui sonne énormément sans pour autant avaler les chansons. Quant à garder le texte vivant, ça s’est fait très naturellement. Les textes se sont écrits rapidement et à partir du moment où une chanson se tient debout, il n’y a plus qu’à l’ornementer sans jamais la tuer.

« Naoshima » est une autre de tes chansons que j’ai trouvée très jolie, très contemplative, un piano très romantique. Dans quel état d’esprit l’as-tu écrite ? Car elle fait un peu figure d’ovni dans cet album.
David-François Moreau m’a envoyé la musique, je trouvais que ça pouvait faire du bien. Je me suis inspiré du haïku japonais, pour évoquer le plus d’images possibles avec le moins de mots possibles. J’ai décidé de rendre hommage à Naoshima, une île perdue au milieu de la mer du Japon où j’ai passé pas mal de temps. Naoshima est pour moi l’un des plus beaux endroits de la planète. Quand il pleut l’île est envahie de brume tu as l’impression d’être nulle part, c’est hyper beau. Tu peux aussi te promener à vélo dans le village traditionnel avec ses petites maisons, c’est magique. C’est une chanson que je qualifie de moment flottant. Comme « La Chanson d’Hélène » chantée par Romy Schneider : tu es dans les airs à écouter la musique, c’est tellement beau et triste, tu perds ton souffle, puis ça se termine et tu la remets encore et encore.

« Pour moi, la musique c’est un besoin humain »

La dernière chanson de l’album c’est « Une lettre ». Penses-tu que comme dans cette chanson, la musique et l’écriture peuvent guérir les cœurs ?
La musique est thérapeutique, c’est un peu une façon d’aller chez le psy. Quand tu y vas, tu nommes tous tes problèmes, le fait de les nommer tu les entends, tu les vois plus clairs. C’est comme les rêves en fait : il paraît qu’on rêve pour organiser les informations qu’on a accumulées dans la journée, que c’est une façon de passer à autre chose. Je pense qu’une chanson peu avoir ce pouvoir-là aussi. C’est aussi un besoin humain d’écouter de la musique, on le voit avec ce qu’il se passe en ce moment : les gens ont 5000 chansons dans leur téléphone et ils écoutent constamment de la musique. Pour moi c’est aussi important que de manger. Mon travail c’est de mettre de mots sur des émotions pour des gens qui ne sont pas forcément enclins à le faire seuls. Puis tout à tout il y a une chanson qui leur parle, et ils se disent « Oh mon dieu c’est moi, j’ai envie de me vautrer dans cette énergie-là ». La musique m’aide à comprendre mieux comment je me sens, à évacuer des trucs, ça me permet de vivre mon côté très sombre et lucide qui pourrait m’empêcher de vivre.

Je suis curieuse de savoir comment tu vas interpréter cet album très chargé sur scène ?
On travaille dessus en ce moment. C’est impossible de refaire exactement la même chose que sur l’album, je n’ai pas le budget pour un orchestre symphonique ! J’ai décidé de faire un peu comme Barbara, avec deux musiciens, ou comme Léo Ferré, qui avaient des albums hyper orchestrés et arrivaient tout seul à l’Olympia avec leur pianiste.

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Tu vas rester sobre.
Très sobre ! Je me rattache à cette tradition-là musicalement, mais visuellement ça va être digne d’un show de musique électro qu’on voit à 3h du matin. Ça va être très actuel, un show de 2018, voire de 2019 (rires). On va jouer sur le code couleur des clips, on sera tous en relation vestimentaire… Je m’oppose vraiment à tout ce qui est effet de mode, je ne veux pas être à la mode. Je veux que les gens écoutent ça dans 30 ans et qu’ils ne se disent pas que ça sonne comme dans ces années-là. Je veux être aussi extrêmement actuel, car je veux placer la barre plus haut. Maintenant les gens qui veulent entendre le disque vont devoir attendre que je fasse le show avec l’orchestre symphonique, car ce show de tournée va être complètement différent. Ce qui sera mis en valeur c’est le chansonnier et l’interprète que je suis.

« Devenir acteur pour être acteur ça ne me tente pas, ce n’est pas mon métier. »

Ton album m’a beaucoup fait penser à Jacques Demy, et tu as toi-même dit qu’il était très cinématographique. Je sais que tu as déjà été un peu acteur. Toujours pas tenté de faire carrière dans le 7e art ?
Le danger quand tu commences à être connu c’est que tout le monde t’offre toutes sortes de trucs, et tu commences à penser que tu es bon en tout. Je ne suis pas bon en tout. Si je deviens bon en quelque chose souvent c’est que j’ai pris énormément de temps à y réfléchir. Quand un acteur travaille sous pression, il fournit tout de suite, en un claquement de doigt, moi je ne peux pas faire ça. Il faut prendre le temps de bien m’expliquer, que j’apprenne les textes longtemps. Et avant d’être bon… Je suis capable de jouer, je suis capable de faire tout ça mais acteur c’est un métier. Donc je ne jouerai pas tant qu’un réalisateur ne me voudra pas moi et a compris qui j’étais. Il faut vraiment que je sente que le contexte est propice à un apprentissage et à une réflexion. Devenir acteur pour être acteur ça ne me tente pas, ce n’est pas mon métier. Mais pour vivre une expérience humaine et artistique, je sauterai sur l’occasion.

La Science du cœur, sortie le 6 octobre 2016 (Columbia/Audiogram).

En concert le 4 décembre 2016 au Toboggan de Lyon, le 14 et 15 décembre au Théâtre Corona, le 11 janvier à la Salle André-Mathieu et 13 et 14 février 2017 à la Cigale.

Propos recueillis par Emma Shindo (c) crédit photo

 Merci à Pierre et à Florent S.

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