Notre Eddy, notre idole

CHRONIQUE – « Cure » d’Eddy de Pretto est sûrement l’un des l’albums les plus attendus de 2018. À raison. 

Comment parler d’Eddy de Pretto après tout, littéralement TOUT, ce qu’il s’est déjà dit ? Comment trouver de nouvelles façons de clamer à nouveau combien cet artiste est absolument fabuleux ? À vrai dire je n’en ai aucune idée. Et ce n’est pas avec la sortie de son premier album Cure que les superlatifs vont cesser de ponctuer chacun de mes propos. Alors plutôt que d’essayer, en vain, de chroniquer studieusement son premier album Cure, je vais juste vous parler d’Eddy de Pretto avec fausse nonchalance.

Croque love un soir de janvier

Eddy de Pretto et Rocknfool c’est une histoire d’amour qui a débuté en janvier 2017 au Divan du monde. Une soirée comme une autre sur le papier, un concert de concerts : les auditions chanson des iNOUïS du Printemps de Bourges. Un concours en fait. Seulement, quand le tour du Parisien est arrivé, il a tout de suite capté l’attention d’un public inattentif et bruyant. Un beau tour de passe passe. En quelques minutes, le Divan du monde s’est re-concentré sur ce qu’il se passait sur scène. Un mec à la dégaine de kéké de banlieue et à l’intensité scénique d’un Kendrick Lamar. Un regard incandescent et une façon de scander et chanter chaque mot qui n’a rien à envier aux sociétaires de la Comédie française.

« Je fais ce métier principalement pour être sur scène. Sur scène tu y vas, tu ne calcules plus rien, tu es toi et tu vas jusqu’au bout de ce que tu as envie de dire »

On a tout de suite su qu’Eddy de Pretto allait aller loin. On l’interview en mars 2017, il n’a pas encore gagné le prix des iNOUïS, il n’a pas encore sorti son EP, il n’est pas encore dans les pages de tous les journaux et magazines de France et de Navarre. On rencontre un jeune homme sensible, réfléchi et bourré d’auto-dérision. Quand je le retrouve cet après-midi là, il est en train de mettre au point chaque détail de son projet avec son équipe, rien ne sera laissé au hasard. Il me dit « aujourd’hui je suis en train d’établir la stratégie de base. Je veux être sûr de moi, même si je ne suis pas tout à fait sûr de moi tout le temps… il faut juste que je sois content de moi ». Une stratégie visiblement payante, puisqu’à peine un an plus tard, le voilà devant toute la France sur la scène des Victoires de la musique. Ce n’est pas encore l’AccorHotels Arena ni le Royal Albert Hall, son Graal suprême à l’époque de l’interview mais on n’en est plus très loin. Du FGO Barbara aux Étoiles, Eddy a trois concerts de prévus à la Cigale et deux Olympia dans les mois à venir.

Porte-parole générationnel

« Si une personne ressent les mêmes choses que moi, tant mieux. Si c’est 1000 personnes, encore tant mieux. Si c’est personne, ce n’est pas grave »

Au-delà d’une prestation sur le service public, Eddy de Pretto a su, en un an, gagner la reconnaissance de tous. Les ménagères, les professionnels incultes sans cœur, les radios mainstream et tout le tintouin. Le tout Paris ne parle que d’Eddy. Sans exception. Comme une Christine & The Queens, comme un Stromae. Comme ces deux artistes exceptionnels, Eddy de Pretto ne fait pas que présenter un projet musical qui mêle rap, hip-hop et chanson française dans une France qui voue un culte à l’électro Guetta et au rap NRJ. Eddy de Pretto est bien plus que ça. Il est un porte-parole générationnel qui travaille dur et façonne minutieusement ses chansons comme des « regards sur la société, sur la façon dont je la vis, avec beaucoup de cynisme et de mélancolie ».

Beaucoup de cynisme c’est certain, comment faire sans ? Il en faut dans cette société française, si belle vue de l’extérieur, qui pourtant s’émiette, rongée jusqu’à l’os par toutes sortes de maux. Ce pays où une belle majorité peine à trouver sa place.« Tu verras comme dehors c’est sans soleil » chante d’ailleurs Eddy dans « Quartier des lunes », l’une des nouvelles chansons présentes sur Cure. L’une des plus impressionnantes au niveau du texte et du flow, avec tous ces mots qui s’entrechoquent et s’affrontent comme des uppercuts sur un ring, tandis que le refrain semble être un clin d’œil, version rap, à « Au clair de la lune » (comme l’était déjà celui de « Jungle de la chope »).

L’impétuosité de Pretto

Dans une sphère plus intime avec « Honey », quand Eddy chante l’amour, il est flétri et désabusé : « ce soir comme tous les soirs, j’aimerais encore te croire, une fois t’embrasser une toute dernière fois, promis juré je passe à autre chose à l’aube ». Ou carrément l’objet d’angoisse : « je ne sais pas parler d’amour, me glace quand t’es aux alentours (…) je ne peux bluffer mes blessures, quand tu t’approches bin c’est l’émoi, je ne peux bluffer mes fêlures, quand tu t’approches je ne suis plus là » (« Des murs »). Mais plus que le cynisme et la mélancolie sentimentale (« Random »), il y a dans les textes d’Eddy une rage de vivre, une brutalité assumée, une impétuosité à parler sans préjugés ni censure de sujets qui lui sont chers : la virilité bien sûr (« Kid »), l’acceptation de soi (la superbe « Genre »), l’ambiguïté et la tension des relations parentales (« Ma mère »), les excès (« La fête de trop »), l’émancipation (« Beaulieue »), les tourments intellectuels (« Ego »)…

« Rassure-toi, je ne contamine pas et assure moi qu’avec ton petit minois tout restera simple et courtois. Nan ne m’accuse pas, me descends pas de pédéraste jusqu’aux bouts des doigts » chante Eddy de Pretto, qui sait être aussi provocant, dans « Normal ». Avec son titre évocateur, « Normal » était déjà l’un des titres phares de l’artiste sur scène, un texte sur la banalisation de l’intolérance et l’affirmation de soi. « Je suis complètement normal, complètement banal » martèle celui que les vieux médias ont vite eu plaisir à édifier en jeune artiste homosexuel de la relève francophone. Plutôt que de parler musique.

Cure est l’album que beaucoup attendaient. Quatorze titres qui donnent une patate d’enfer tout autant qu’ils se veulent un témoignage désenchanté d’une société en décrépitude. De la poésie contemporaine sur fond d’instrumentalisation rétro assez rudimentaire : synthé, samples électroniques et batterie. C’est bien suffisant pour cet artiste qui, sur scène avec son batteur, s’accompagne simplement de ses tracks lancées sur son téléphone. J’aurai bien fini ce pamphlet avec un jeu de mot sur l’effet « cure » de cet album, mais je suis sûre que d’autres médias vont s’en charger avec joie. À la place, je dirai juste bravo, et merci Eddy.

► Cure – 2 mars (Initial)
Le 5 avril, 19 avril et 2 mai à la Cigale, le 10 juin à l’Astral

 

 

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